Montée du Front national : la stratégie de dédiabolisation

Publié le par dan29000

«La présidente du Front national démocratise la xénophobie»

Interview Le sociologue Sylvain Crépon analyse la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen :

Sylvain Crépon, sociologue et spécialiste du Front national, est chercheur à l’université Paris-Ouest-Nanterre.

 

 

 


Que penser du score de Marine Le Pen ?

C’est vraiment un succès pour elle, sans précédent au niveau national. Elle va plus loin que son père. Ce succès plébiscite sa stratégie. Mais c’est compliqué à analyser. D’un côté, elle a lancé une entreprise de normalisation. Elle a réussi à dire que le FN était un parti antisystème et en même temps un parti qui se voulait comme les autres, un parti qui n’était plus sulfureux. D’un autre côté, sur la fin, elle est revenue aux fondamentaux - peur de l’immigration, de l’insécurité - et son père y est allé de ses provocations… Les bonnes vieilles recettes, et ça a dû payer. Elle a joué sur les deux tableaux. Et, malgré tout, son image, un peu moins sulfureuse que celle de son père, a joué.

Qui sont ses électeurs ?

En plus des électeurs traditionnels du FN, il y a sans doute des déçus de Sarkozy et des abstentionnistes de 2007. Des jeunes aussi. Les sondages annonçaient qu’environ 25% des jeunes envisageaient de voter pour elle. Je ne serais pas étonné qu’ils aient été au rendez-vous. C’est une génération qui arrive sur le marché du travail en pleine crise économique, qui est désenchantée de la politique, qui a du mal à recevoir le discours très technocratique des candidats de gouvernement. Comme ils sont aussi très pessimistes, le discours sur la préférence nationale peut porter.

On a parlé de «républicanisation» du discours du FN.

Pour dédiaboliser son parti, Marine Le Pen a eu tendance à vouloir afficher un bon comportement républicain. Elle a voulu montrer un FN laïque, républicain, alors qu’il a longtemps été opposé à la République. Concernant l’immigration, elle ne s’y est opposée qu’au nom des valeurs de la République, affirmant qu’il y a une population qui ne respecte pas les valeurs de la laïcité : les musulmans. Elle s’est inspirée des néopopulistes suisses et néerlandais. Les mouvements de ces pays n’ont pas de racines d’extrême droite. Contrairement au FN, ils prétendent défendre les valeurs libérales, comme les droits des femmes ou des homosexuels, contre l’islamisme. Dire : «Je m’oppose aux étrangers au nom des valeurs républicaines, parce qu’ils sont incompatibles avec ces valeurs», c’est très efficace. Elle s’appuie sur une nouvelle logique xénophobe, elle démocratise la xénophobie, elle la teinte de républicanité. C’est très subtil.

Quels sont les rapports avec la vieille garde du FN ?

La vieille garde est complètement marginalisée. Gollnisch n’a pas constitué de courant alternatif. Les opposants sérieux ont été éliminés par le père avant l’ascension de la fille. Le problème n’est donc pas la vieille garde, mais ce qui se passe au sein de son équipe. Les gens qui la soutiennent sont des marinistes pur jus, mais certains ont du mal à s’entendre. Il y a d’un côté les anciens mégretistes qui sont revenus au FN, qui sont pour la dédiabolisation et prêts à une alliance avec la droite. De l’autre, les lepénistes, qui sont sur une ligne plus orthodoxe et récuseraient sans doute une alliance avec la droite. Mais surtout, quatorze ans après la scission, ils ont toujours envers les mégretistes de la méfiance, parfois de la haine, en tout cas de la jalousie, à cause de l’attention que leur prête Marine Le Pen. Le défi va être de les faire cohabiter.

Que vont faire les électeurs du FN au second tour ?

Marine Le Pen devrait donner des consignes d’abstention. Si les projections se vérifient, 50% de ses électeurs devraient la suivre. Parmi les autres, une majorité votera pour Sarkozy, quelques-uns pour Hollande, un vote protestataire.

Et ensuite ?

Elle va sans doute reprendre un peu le rôle de son père : un empêcheur de tourner en rond pour le système. La vraie question, c’est : le FN va-t-il se limiter à ce rôle de trublion ? A-t-il un avenir en dehors de la dimension protestataire ? La dédiabolisation voulait montrer que le FN était apte à gouverner, que c’était un parti comme les autres. Mais, finalement, quelle est sa marge de manœuvre ? Je ne sais pas. Et qu’y a-t-il au-delà du vote protestataire ? Voilà les questions qui se posent pour l’avenir.

 

Source : Libération.fr

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