Montreuil : La ville contre son cinéma "Le Méliès", entretien avec Robert Guédiguian

Publié le par dan29000

Robert Guédiguian : « Stéphane Goudet prendrait-il des risques dingues pour mettre 1800 € de côté ? C’est absurde. »


Par Marion Rousset| 31 janvier 2013

Robert Guédiguian : « Stéphane Goudet prendrait-il des risques dingues pour (...)
 

Le cinéma municipal de Montreuil est visé par une plainte de la Ville qui suspecte un « détournement de fonds publics ». C’est le énième épisode d’un conflit qui oppose le Méliès et la municipalité. Le cinéaste Robert Guédiguian, membre du Conseil du cinéma, oscille entre incompréhension et inquiétude.

Regards.fr. La directrice administrative du Méliès aurait découvert 1800 € non comptabilisés. Que pensez-vous de la suspicion de « détournement de fonds publics » ?


Robert Guédiguian. Tous les cinémas de France fonctionnent avec un système de double billetterie qui repose sur un vide juridique et fiscal : les séances non commerciales qui ne reçoivent pas de visa CNC ne peuvent pas être comptabilisées dans la billetterie officielle. De fait, le Méliès propose une dizaine de séances non commerciales par an sur un total de 4000. Normalement, on tient des carnets à souche, mais les sommes en question sont dérisoires. Et puis, imaginez… Stéphane Goudet est l’animateur de ce cinéma qui cartonne, il connaît la terre entière, fait des DVD, des articles, des conférences. Il est par ailleurs universitaire et critique chez Positif. Prendrait-il des risques dingues pour mettre 1800 € de côté ? C’est absurde.


La maire de Montreuil a par ailleurs épinglé la programmation « élitiste » du cinéma municipal. Est-il légitime que la Ville ait un droit de regard sur les films diffusés ?


Je ne suis pas en désaccord. Que la municipalité puisse intervenir sur la programmation me paraît normal. Ce sont eux les patrons. S’ils souhaitent que la question des espaces verts ait sa place, car beaucoup de Montreuillois s’intéressent aux jardins ouvriers, pourquoi pas ! S’ils veulent un cycle sur les banlieues dans le monde, très bien ! Le programmateur peut tout à fait discuter avec la Ville des priorités municipales. Mais Dominique Voynet fait un mauvais procès au Méliès. Il n’est pas si élitiste que ça ! Toute l’intelligence du directeur artistique, Stéphane Goudet, tient justement à une alternance entre des films populaires, qui ne sont pas indignes, et des films d’auteur plus pointus. C’est la vieille conception, de Vilar à Vitez, de l’élitisme pour tous. Il faut réunir au même endroit Victor Hugo et Mallarmé. Reprocher à ce cinéma son élitisme, alors qu’il se caractérise plutôt par son éclectisme, sert à faire du tort à Stéphane Goudet.


Pourquoi chercher à lui faire du tort ?


Je ne vois qu’une raison : ce projet n’est pas celui de cette municipalité, il n’a été ni inventé ni porté par elle. Si j’étais un homme politique, j’aurais tout fait pour faire oublier que cette idée n’était pas la mienne. Je me promènerais sur la croisette bras dessus bras dessous avec Stéphane Goudet ! Le Méliès est un des meilleurs cinémas de France, grâce à cet équilibre entre films populaires et films d’auteur, c’est un des cinémas qui reçoit le plus de réalisateurs du monde entier et qui fait d’ailleurs venir beaucoup de Parisiens. Ce qui compte dans le rapport Paris-Banlieue ! Mais chez Dominique Voynet, la psychologie semble dépasser le sens politique. Certains disent même qu’après tout, elle n’a peut-être pas envie que subsiste un cinéma municipal qui coûte un peu d’argent à la Ville. Qui sait si elle n’a pas d’autres priorités et si elle ne préférerait pas que ce cinéma devienne privé.


Elle s’en défend…


Avec mes camarades cinéastes Dominik Moll, Solveig Anspach et Dominique Cabrera, elle nous a reçus une heure et demie. Et effectivement, elle a nié vouloir privatiser le Méliès. Ceci dit, je suis bien obligé de chercher des motivations à son action qui me paraît relever de l’acharnement. Dans une précédente plainte déposée contre Stéphane Goudet, il lui était reproché d’avoir harcelé psychologiquement un employé. Nous pensions sortir de la crise en plaidant pour une codirection : administrative et artistique. Il ne s’agissait pas que Goudet qui s’occupe de ce lieu depuis dix ans devienne un simple programmateur aux ordres de l’administratif !


Que craignez-vous dans l’immédiat ?


J’espère que l’équipe tiendra le coup. Stéphane Goudet pourrait très bien en avoir marre et aller travailler ailleurs. C’est ma seule crainte pour les habitants de Montreuil : que la maire réussisse à le fatiguer. Que trouvera-t-elle dans six mois ? Quand un patron ne peut pas se débarrasser de quelqu’un, parce qu’il n’a pas commis de faute professionnelle, il lui rend la vie impossible pour qu’à un moment donné il quitte son poste de travail. C’est la base du harcèlement. J’espère que si l’enquête innocente le directeur artistique du Méliès et les deux agents suspendus, on ne cherchera définitivement plus noise à cette équipe. Pour qu’elle puisse travailler sereinement dans le bonheur et le plaisir.

 

 

 

 

SOURCE / REGARDS.FR

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