Mouloud Akkouche, écrivain : un texte fort pour Cesare Battisti

Publié le par dan29000

MOULOUD AKKOUCHE est romancier, né à Montreuil en 1962. Il écrit des polars, du Poulpe à la série noire, il écrit aussi pour France Inter des pièces radiophoniques. Il vient la semaine dernière d'écrire un beau texte pour Cesare Battisti, qui, faut-il le rappeler, est un écrivain, un écrivain de polars. Ce texte d'un écrivain pour un autre écrivain est un beau texte, car l'affaire Battisti, ce n'est pas seulement de la politique, il y a aussi un fort aspect humain.
Voici le texte de Mouloud Akkouche : Il fait référence à la lettre de Battisti à Lula. Nous l'avons publiée hier :

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Il y a la beauté et les humiliés.(…) Je voudrais n'être infidèle ni à l'une ni aux autres », écrivait Albert Camus dans « Retour à Tipasa ». Cette phrase m'est revenue en mémoire en lisant ce matin la lettre très sincère de Cesare Battisti actuellement en grève de la faim.

Je ne vais pas revenir sur l'affaire judiciaire qui a déjà fait couler beaucoup d'encre. Je souhaiterais juste évoquer un homme seul face à la mort, un individu qui, n'en déplaise à ses détracteurs, ne s'est jamais considéré comme un être parfait. En tout cas, il se trouve en ce moment dans le couloir de la mort : la grève de la fin comme une peine de mort infligée par la surdité et l'aveuglement. Des années que des citoyens connus et des dizaines de milliers d'inconnus en France et ailleurs se battent pour sortir un individu englué dans la boue de l'Histoire. L'Histoire d'un pays tout entier, pas seulement la sienne.

A l'heure où j'écris ces quelques lignes, il est enfermé dans une prison brésilienne. Pourtant, pendant son séjour en France, des juridictions françaises ont refusé son extradition et, après son départ justifié du pays des droits de l'Homme à cause d'un acharnement au quotidien sur lui et sa famille, la justice brésilienne avait décidé de lui accorder l'asile politique. Le Brésil qui sait reconnaître les injustices.

Mais à nouveau une poignées d'hommes et de femmes, mus par une haine irrationnelle pour certains, rationnelle pour d'autres animés par des volontés politico-économiques, ont décidé de continuer de le harceler, reprendre le flambeau de politiques italiens qui devraient nettoyer un peu plus leurs placards avant de juger ceux des autres.
Un homme seul ne peut servir de grand méchant loup à une nation entière

Pourtant trois décennies sont passées sur les calendriers. Et d'autres acteurs de part et d'autre de l'échiquier politique du drame italien de l'époque coulent aujourd'hui des jours heureux avec leurs proches. Pourquoi un seul homme comme bouc émissaire à un drame historique vécu par des millions d'italiens ? Pourquoi inscrire au fer rouge sur sa chair l'Histoire de tout un peuple ? 

Malgré ses erreurs et nombre de ses positions politiques que je ne partage pas, un homme seul ne peut servir de grand méchant loup à une nation entière. Les ennemis numéro un sont souvent des épouvantails agités pour cacher les dessous de table de dirigeants sans foi ni loi. Parfois, le véritable ennemi d'une démocratie roule en voiture de fonction et serre des mains…

Plus le temps de tergiverser ! Le temps presse, la roue tourne. Et seul un homme peut empêcher que cette roue n'écrase définitivement Cesare Battisti. Vous êtes cet homme. Ardent défenseur des plus démunis de votre patrie -souvent seul et rejeté dans votre trajectoire politique- vous avez été élevé grâce à tout un peuple à la fonction de président de la République du Brésil. Porteur de l'espoir de tout un pays.

Un jour, vous laisserez votre place à un autre dirigeant élu démocratiquement. Vous ferez alors un dernier signe à vos concitoyens puis rejoindrez vos proches après une existence consacrée « à la beauté et aux humiliés ». Fier d'expliquer un jour à vos petits enfants : « Malgré les énormes pressions internationales et les difficultés dans mon propre camp, je suis resté fidèle à mes convictions. Je n'ai pas laissé mourir un homme qui méritait le statut de réfugié politique. »

Cette lettre écrite à chaud et sans doute perfectible, qui n'engage que moi (elle a d'ailleurs peu de chances d'atteindre son destinataire) n'est donc pas adressée uniquement au président actuel du Brésil mais à l'homme de conviction d'hier, sans doute d'aujourd'hui, et au futur grand-père. Pourrez-vous cacher à vos petits-enfants la vérité sur l'acharnement carnivore subi par un individu pendant plus de trente ans ? Monsieur le président du Brésil, une partie de l'histoire de votre pays et la votre que vous raconterez à vos descendants se jouent ces prochaines heures. L'existence d'un homme se trouve désormais entre vos mains.

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