Négriers du foot, un livre édifiant de Maryse Ewanjé-Epée

Publié le par dan29000

Maryse-ewanje-epeeAlors que leur Coupe du monde bat son plein, avec son lot quotidien de scores nuls dans les deux sens du terme et de scandales divers pour l'équipe française ridiculisée, nous avons depuis plus d'une semaine entamée une série d'articles de réflexion critique sur le football.

C'est dans ce cadre que nous venons de lire le récent livre de Maryse Ewanjé-Epée. Sans doute son nom, si vous êtes amateur de sport, ne vous semble pas inconnu, en effet elle fut 17 fois championne de France de saut en hauteur, recordwoman de France pendant 21 ans, médaillée européenne et 4e aux Jeux olympiques de 1984. Depuis elle s'est reconvertie dans le journalisme sportif, tout en étant productrice d'émissions de radio et consultante sur RMC.

 

Ce livre nous éclaire particulièrement bien sur une des zones vraiment obscures de ce sport roi en France, à savoir la traite des jeunes footballeurs originaires d'Afrique. Il n'y a hélas pas qu'ici que le foot suscite des passions hors du commun. Si pour les Français cela reste pour le moment dans le domaine du sport-passion-aliénation, déclenchant souvent une violence et un racisme consternant surtout aux alentours de l'équipe du PSG, en Afrique, ce sport numéro un dans le monde est un véritable ascenseur social.

 

Un exilé africain sur mille, en moyenne, fait carrière dans le football, pour les autres c'est un terrible trafic d'identités, disparitions, chantages, ruines familiales après avoir emprunté pour le voyage...Ajoutons pour faire bonne mesure, escroqueries généralisées et parfois même maltraitances !

 

Ainsi en France,  on estime le nombre de ces enfants-foot à plus de 1200 cas identifiés ! Il était donc indispensable d'enquêter sur ce scandale sportif. Ce livre nécessaire comble donc une lacune et donne un salutaire coup de projecteur sur ces magouilles aussi lucratives que honteuses.

 

Fin 2009, un scandale éclatait. Edel Apoula, gardien de but arménien d'origine camerounaise du PSG serait victime du chantage d'un entraîneur, à l'origine de son transfert en Arménie en 2002. Le jeune garçon avait à l'époque une quinzaine d'année et était "invité" pour un essai. Le gamin était doué, on lui colla la nationalité arménienne (ce qui lui faisait perdre toute chance de jouer un jour pour son pays de naissance, le Cameroun). Puis il se retrouva sous les couleurs du PSG.

 

Donc une sorte de conte de fée, mais cela n'arrive pas souvent, ce cas est même une exception. La norme est juste à l'opposé.

 

Les nations africaines sont devenues des terrains de chasse pour une poignée de quelques trafiquants blancs venus de l'hémisphère nord. L'un de ces "aimables" passeurs se nomme Nicolas Philibert. L'auteur l'a rencontré en mars 2010, chez l'éditeur. L'interview est un moment d'anthologie. L'homme, sans rire, se la joue "missionnaire", version bon samaritain.

Heureusement que de tels "gentils" hommes blancs existent afin de "sauver" quelques "gentils" enfants noirs de la "détresse" africaine et de les mener vers les "paradis" du football professionnel en Europe.

 

Au fil des chapitres, l'on peut apprendre beaucoup sur l'association France-Bénin Football +, des précurseurs, ou sur les étranges pratiques du foot international avant l'arrêt Bosman. La fin des années 90 avait vu se multiplier les tentatives fédérales et gouvernementales pour inscrire le caractère exceptionnel du sport au regard du droit commun. La libéralisation, comme partout, battait son plein. L'arrêt Bosman siffla l'arrêt du jeu.

 

Le football, c'est un chiffre d'affaires de 1200 milliards d'euros en 2000, c'est à dire, pour vous donner une idée, la moitié de toute l'économie mondiale du sport. Les chiffres des transferts suivent les courbes ascendantes du marché. Zidane en 2000, 75 millions d'euros pour son transfert de la Juve au Réal, et 94 millions d'euros pour Ronaldo en 2008 pour aller de Manchester vers le Réal ! Les droits de retransmissions suivent aussi les courbes en flèche...

 

Des agents et recruteurs patentés vont donc se mettre  à écumer toute l'Afrique à la recherche de proies faciles. Les transferts de jeunes joueurs vers l'étranger, sans l'aval des autorités du pays de naissance vont s'accélérer.

 

Le foot business est sur son irrésistible lancée, laquelle sera encore renforcée par la victoire "merveilleuse" de l'équipe de France en 1998 avec le mythe d'une fraternelle communauté "black-blanc-beur". On vient de percevoir ce qu'il en reste la semaine dernière avec les luttes de clans internes  au team de Domenech en Afrique du sud...

 

Durant la dernière décennie le phénomène s'est encore accentué où des centaines de gosses plus ou moins talentueux embarquèrent vers la gloire sportive en Europe, un peu comme les esclaves le firent à une autre époque. Quelques mois plus tard, les essais dans divers clubs n'étant pas concluants, on peut les retrouver  en clandés du foot, sans papier et parfois sans logement à zoner en banlieue parisienne...

 

Certains vont bien essayer de contrer cet odieux trafic en faisant de la passion du foot un moteur pour l'éducation. C'est un beau chapitre intitulé : Diambars, les guerriers du savoir-être, bâtir en Afrique une école de foot qui prépare aussi à la vie. Un projet ambitieux  avec Bernard Lama et Patrick Vieira entre autres. Cela fonctionne et prend de l'ampleur,comme quoi aucune situation, même désespérée, n'est jamais irrémédiable.

 

Un livre passionnant à lire entre deux tours de la compétition, un livre qu'il fallait oser écrire.

 

Dan29000

 

 

Négriers du foot

Maryse Ewanjé-Epée

Editions du rocher

2010 / 297 p / 19 euros 

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