Nord-Pas-de-Calais : enquête sur le financement occulte du PS

Publié le par dan29000

La justice a ouvert une enquête sur le financement présumé occulte du Parti socialiste dans le Nord- Pas-de-Calais.

 

 

 


Eté 2010. Une impasse tranquille, dans la campagne vosgienne, près de Gérardmer. Fin d’après-midi, une grosse BMW se positionne à la hauteur d’un promeneur barbu et joufflu aux allures de nounours. Trois hommes à bord et un flingue en sautoir. « Monte sans faire d’histoires », ordonnent-ils. La voiture démarre. Le commando, envoyé par un certain Guy Mollet, lui réclame 200 000 euros. Sinon, ils s’en prendront à ses enfants. Ils savent « à quelle heure » ils « prennent le bus pour aller à l’école et au collège ». Au bout d’un quart d’heure, la berline libère le barbu hébété.

L’homme n’est pas un des voyous de la série télé Braquo. C’est l’ancien maire d’Hénin-Beaumont, 25 000 habitants, la sixième ville du Pas-de-Calais. Gérard Dalongeville, 41 ans, a longtemps été une figure montante du Parti socialiste dans le Nord-Pas-de-Calais. Son élection comme maire en 2001 devait faire barrage au Front national. C’est l’inverse qui arriva. Détournements de fonds, corruption… La justice s’est vite intéressée au cas Dalongeville.

Huit téléphones portables

Le 7 avril 2009, à l’aube, moins de deux ans avant son « braquage » dans les Vosges, des policiers de la brigade financière de Lille frappent à la porte de sa maison. Dans la foulée d’un rapport accablant de la chambre régionale des comptes, la juge d’instruction de Béthune, Véronique Pair, enquête sur de graves problèmes de trésorerie dans la gestion d’Hénin-Beaumont. Elle soupçonne Dalongeville et son adjoint aux finances, Claude Chopin, de détournements de fonds. Après avoir fouillé la maison du maire où ils découvrent pas moins de huit téléphones portables, les policiers perquisitionnent son bureau à l’hôtel de ville.

Ils remarquent assez vite dans le mur la présence d’un coffre-fort, au-dessus d’un buste de Jaurès. La main sur le coeur, Dalongeville jure tout ignorer du contenu de ce coffre, dont il n’aurait pas les clés. A l’intérieur, les policiers découvrent 13 000 euros en billets de 100 et 500 répartis dans deux enveloppes… Le maire se dit stupéfait. Quand, plus tard, la police scientifique de Lille trouve sur une des enveloppes deux empreintes digitales lui appartenant, Dalongeville nie encore avec aplomb :

« Il est tout à fait possible que quelqu’un ait utilisé une enveloppe que j’aurais manipulée auparavant. »

La juge est sceptique. Cela sent trop fort le pot-de-vin, l’argent noir, la fausse facture ou le financement occulte. Elle veut savoir d’où viennent ces billets et met le maire en garde à vue. Dalongeville reste muet. Ce long silence se poursuit en détention provisoire.

L’élu socialiste se retrouve dans la prison de Longuenesse, dans le Pas-de-Calais. Il ne lâche toujours rien sur l’origine des billets, renvoyant toute la responsabilité sur son premier adjoint chargé des finances. Au bout de huit mois, la juge le laisse sortir mais il n’a pas le droit de quitter sa maison familiale des Vosges. Ce que Dalongeville ignore, c’est que les policiers écoutent son téléphone portable. Les Inrocks ont pu consulter des SMS codés qu’il a échangés avec plusieurs protagonistes du dossier : l’homme d’affaires Guy Mollet ; un patron qui signe des contrats de fournitures avec la Ville, Jean-Marc Bouche ; et leurs avocats.

Des SMS codés

Dans leurs conversations, il est question de “lapins”, de “chasseurs”, d’“hélicoptère”, de “concerts” ou de “parties de poker”. Témoin, ce SMS de l’avocat de l’entrepreneur Jean-Marc Bouche, envoyé à Dalongeville : “Le lapin sera là.” Réponse : “On va le faire en pâté.” La juge découvre que le lapin n’est autre qu’un de ses collègues : le magistrat de Béthune Pierre Pichoff, qui sera emprisonné début 2011 pour “corruption passive”, “tentative d’escroquerie” et “trafic d’influence”, soupçonné d’avoir touché de l’argent pour rendre des jugements de complaisance, en particulier dans une affaire de terrains à Hénin-Beaumont.

La juge comprend qu’à travers la plupart de ces SMS, Dalongeville et ses amis s’organisent pour obtenir la complaisance de ce magistrat sur les affaires en cours. L’un d’eux est sur ce point évocateur : “Il y a de la famine dans le monde, écrit Dalongeville à son complice entrepreneur, l’Unicef a besoin de dons avant la Saint-Nicolas.” La juge va découvrir que cette “Saint-Nicolas” désigne le jour de la confrontation entre les acteurs du dossier dans son bureau, et que cet “Unicef” qui a besoin de “dons”, c’est le juge Pierre Pichoff… Ce que réfute l’avocat de Pierre Pichoff, que nous avons interrogé en novembre. Même démenti de l’entrepreneur Jean-Marc Bouche, qui nous assure n’avoir jamais été en relation avec le juge Pichoff. Quoi qu’il en soit, dès que les écoutes policières lui apprennent que Dalongeville ne respecte pas son contrôle judiciaire, la juge le renvoie immédiatement en prison.

Mai 2009 : dans sa cellule, Dalongeville se sent seul. L’écharpe bleu, blanc, rouge, c’est fini : le Conseil des ministres a révoqué son mandat ; et le PS l’a exclu le 28 avril. Il connaît la vérité, bien sûr, concernant les billets découverts dans son coffre-fort. Mais pour l’instant, il ne lâche rien. Pendant ce temps, la juge enquête, auditionne, perquisitionne et découvre que la mairie d’Hénin- Beaumont est une véritable pompe à fric.

Un bac à fleurs à 80 000 €

Les billets de 100 et 500 euros viennent en fait d’un racket sur les entreprises. Un local du service d’urbanisme de la mairie abrite une feuille de chou gratuite, Le Journal du pays, que dirige un entrepreneur, Guy Mollet. Si une entreprise de la région veut remporter un marché public de la commune, c’est simple : elle doit d’abord acheter une publicité dans le journal et à un prix très élevé. Autre moyen de racketter les entreprises : la surfacturation. La mairie achète 80 000 euros un bac à fleurs à une entreprise amie et récupère le trop-perçu sous forme d’achat de publicité ou en cash. Plus simple encore, la fausse facture : la Ville paie une prestation de gardiennage à Azur Protection, une entreprise de Toulouse qui officiellement garde un ancien centre de vacances à moitié squatté ou un terril occupé par des lapins. En réalité, l’entreprise ne garde rien du tout. La juge parvient à établir que les dirigeants de cette entreprise ont participé “à titre personnel au financement de la campagne électorale 2008 de Gérard Dalongeville”. Elle les met en examen.

Sur la collecte des billets, elle interroge aussi la gérante d’une société de nettoyage basée en région parisienne. La femme témoigne sur procès-verbal qu’en juin 2008, elle et son patron, André M., ainsi qu’un intermédiaire issu du BTP et basé au Luxembourg, un certain Jean-Claude Bertoldi, ont signé avec Dalongeville un chantier de 39 412,86 euros qui en valait en réalité 10 000. Selon la femme, l’intermédiaire Bertoldi aurait alors sorti “8 000 euros en espèces” d’une vieille sacoche en cuir marron puis lui aurait lancé, en parlant de la sacoche : “T’inquiète pas, celle-là en a vu d’autres.” Et aurait ajouté comme pour se rassurer que “si l’on voulait faire fonctionner une société, il fallait agir de la sorte”.

Ce Bertoldi est déjà connu de la justice. En 2007, Le Canard enchaîné révélait des écoutes téléphoniques le montrant en train de négocier avec l’ancien président du Sénat, l’UMP Christian Poncelet, des commissions sur des marchés publics en France et à l’étranger pour une filiale de l’entreprise Vinci. Quand la juge de Béthune l’interroge sur ses échanges de billets avec Dalongeville, il nie les faits mais elle le met lui aussi en examen pour escroquerie, abus de biens sociaux et faux en écritures privées. Au total, la juge établit que sous le règne de Dalongeville, la mairie a payé à des entrepreneurs de la région entre 900 000 et 4 millions d’euros, pour des services surfacturés ou jamais effectués.

Dans sa cellule, Dalongeville voit Noël 2010 qui approche. L’ancien maire a une décision à prendre. Dehors, ils sont déjà une vingtaine, élus, chefs d’entreprise, intermédiaires, à se retrouver mis en examen pour ces détournements. Son avocat Didier Cattoir, une personnalité du PS, ne veut plus le défendre à l’approche d’un procès qui sent le soufre et qui aura lieu en 2012. Dalongeville sait qu’il peut prendre jusqu’à dix ans ferme et 150 000 euros d’amende. Alors il fait ses comptes. Il se dit que s’il parle enfin comme la juge l’attend depuis un an, s’il lui fait des révélations, il obtiendra peut-être de l’accusation un regard plus clément.

Son premier courrier à la juge date du 11 décembre 2010. Il ne dit plus qu’il ne sait rien du coffre-fort dans son bureau. Il ne dit plus que ses empreintes ont atterri sur l’enveloppe de billets par hasard. Il révèle à la juge la destination que prenait, selon lui, tout cet argent volé par sa mairie aux entreprises de la région : “L’argent du coffre, écrit-il, c’est celui du parti !” Puis il promet à la juge des aveux explosifs :

Je souhaiterais vous expliquer le financement du parti. Je vous parlerai des rouages et des personnes permettant le financement par détournement de l’argent public et, à travers quelques témoins clés, [d’]obtenir ‘le haut’ de la machine régionale.

Le message se veut clair. Un : le détournement d’argent public dans sa ville était destiné à financer son parti, le Parti socialiste. Deux : ce détournement ne touche pas seulement Hénin-Beaumont. Il implique la région entière et d’autres socialistes que lui. Nous avons pu lire ses accusations en détail. Dalongeville cite des noms, mais surtout, il décrit un système. Il fait ses déclarations dans le cadre de la procédure instruite à Béthune, mais, comme nous le dévoilons aujourd’hui, celles-ci ont permis à la justice d’ouvrir une nouvelle enquête, dans une autre juridiction. Que dit-il ? Dalongeville explique d’abord que dans la région, le détournement de l’argent public se fait principalement autour de deux structures : deux mastodontes dans lesquels quelques hommes du Parti socialiste du Nord-Pas-de-Calais, ceux-là même qui ont poussé Dalongeville dans sa carrière, tiennent en main les affaires du bassin minier.

Des entreprises vaches à lait

Le premier mastodonte, c’est celui du parc de logements des Houillères. En tout, 65 000 maisons et appartements. Un trésor de plus de 2,4 milliards d’euros que gère la Soginorpa, une société privée appartenant à un établissement public, l’Epinorpa, contrôlé par la Région. La Soginorpa gère ces logements, les entretient et les fait rénover par des entreprises qu’elle choisit. Cette société a fait l’objet d’une enquête de la chambre régionale des comptes. Le verdict des magistrats financiers est lourd : la Soginorpa ne rénove que 20 % des logements miniers qu’elle devrait restaurer. Elle gaspille l’argent public en faisant travailler des entrepreneurs qui ne proposent pas les meilleurs prix et les choisit loin des règles normales d’attribution des marchés publics.

Inquiet, le syndicat CFDT du mastodonte a demandé à un cabinet d’audit de Dijon de disséquer les comptes. Pas brillant. La gestion de la Soginorpa, résume l’audit, a été “concentrée par peu de personnes avec une volonté affichée de masquer les pertes”. Des pertes lourdes : d’un minimum de 173 millions d’euros selon l’audit. Où s’envole tout cet argent ? Claude Buquet a sa petite idée sur la question. Syndicaliste CFDT, il siège au comité central d’entreprise de la société.

La Soginorpa, assure-t-il aux Inrocks, est une vache à lait qui sert dans tous les domaines. Il y a l’embauche de sympathisants politiques payés à des tarifs astronomiques, pas loin de 200 000 euros par an. Il y a des emplois fictifs, des gens rétribués par la Soginorpa et qui travaillent en fait à la mairie de Liévin. Des salariés qu’on ne trouve jamais, qui sont recyclés à la Soginorpa en attendant des jours meilleurs.

Le syndicaliste, ancien mineur, redoute que la Soginorpa, avec ses 900 salariés, “n’aille dans le mur bien plus vite qu’on ne le pense”. Dalongeville, lui aussi, dit savoir où s’envole l’argent du logement minier et d’où vient cette “volonté affichée de masquer les pertes” soulignée par l’audit. Il l’écrit à la juge depuis sa prison, dans un courrier du 26 janvier 2011. Il lui suggère de regarder vers l’homme qui préside la Soginorpa. C’est un “baron” socialiste de la région qu’il connaît bien, puisqu’il a bénéficié de son soutien, en 2001, dans sa conquête de la mairie d’Hénin-Beaumont, et qu’il lui avait permis de pantoufler comme consultant au Conseil supérieur de l’électricité et du gaz à la fin des années 90. Il se nomme Jean-Pierre Kucheida. Il est député-maire de Liévin, 32 000 habitants, l a cinquième ville du Pas-de-Calais. En plus de la Soginorpa, il commande aussi le second mastodonte qui dans la région Nord- Pas-de-Calais, selon l’ancien maire d’Hénin-Beaumont, détournerait de l’argent public : Adévia.

Dans le Nord, quand une ville, ou la Région, veut construire une zone commerciale, un quartier neuf ou le musée Louvre-Lens, qui va bientôt ouvrir ses portes, Adévia est là. Société d’économie mixte (SEM), elle se charge d’acheter les terrains et de sélectionner les entreprises présentes sur le chantier. Kucheida la dirige de 1983 à 1991. Il en est aujourd’hui le viceprésident. En mai 2010, les magistrats financiers de la chambre régionale des comptes, encore eux, s’intéressent à sa gestion. Là aussi, découverte de dépenses bizarres : de l’argent investi dans des contrats désavantageux pour les comptes publics et au contraire très avantageux pour les entreprises.

Exemple : Adévia achète à des agriculteurs des terrains à un niveau jusqu’à trente fois supérieur aux estimations de France Domaine (rattaché au ministère du Budget). Elle en indemnise d’autres à des tarifs jusqu’à dix fois supérieurs à la norme. Elle offre les meilleurs chantiers à une entreprise gérée par le fils d’un membre du conseil d’administration d’Adévia et à une autre gérée par un administrateur d’Adévia également maire d’une petite commune.

Dans la lettre qu’elle reçoit de Gérard Dalongeville, la juge lit qu’Adévia achèterait des élus pour qu’ils signent des chantiers publics avec elle :

Adévia, écrit Dalongeville, a un comportement hors norme pour l’achat de terrains et l’aménagement de zones industrielles, commerciales et de logements. Bruno Fouquart (le directeur d’Adévia – ndlr) visite les élus, leur promet financements et soutiens (voire plus), puis la consultation est lancée, et l’attribution (du chantier – ndlr) revient à Adévia ! CQFD.”

En clair, Dalongeville prétend qu’Adévia, dirigée par l’élu socialiste Kucheida et quelques camarades du parti, corrompt des élus en leur disant : donnez-nous vos marchés publics et nous vous financerons. Contacté par écrit et par téléphone, Bruno Fouquart avait accepté de répondre à nos questions mais il a brusquement changé d’avis sans nous fournir d’explications.

Un trio incontournable

Dans ses courriers, Dalongeville cite un autre homme, impliqué selon lui dans les affaires d’Adévia. C’est le patron de l’entreprise de bâtiment EBTM. Si un élu “bloque” pour vendre un terrain à Adévia, prétend Dalongeville, “Patrice Chrétien intervient alors pour être intermédiaire pour Adévia, par des promesses d’achats de terrains qu’il cède ensuite à Adévia…” Traduction : Chrétien achèterait en son nom le terrain puis le revendrait à Adévia. Toujours dans l’idée d’expliquer à la juge un système régional de financement politique, sans en fournir les preuves, Dalongeville affirme que cet entrepreneur ami d’Adévia serait une cheville ouvrière “du financement du PS via Jean-Pierre Kucheida”. Et qu’il serait avec Fouquart, le directeur d’Adévia, l’un des “hommes clés du système Kucheida-Percheron”.

Contacté, Patrice Chrétien assure que sa société “n’est en rien liée, ni intéressée, à l’enquête judiciaire” d’Hénin-Beaumont. Ce “système Kucheida-Percheron” dont Dalongeville parle fait référence à l’axe politique constitué dans la région par trois figures du PS : le député-maire de Liévin Jean-Pierre Kucheida, le président socialiste du Conseil régional Daniel Percheron et l’ancien trésorier pendant vingt ans de la Fédération du Pas-de-Calais, l’ancien maire de Béthune, Jacques Mellick, condamné en 1997 dans l’affaire du match de football truqué OM-Valenciennes. Selon Dalongeville, c’est à travers le réseau tissé par ces hommes sur la région pendant des décennies que s’est mis en place le schéma de financement occulte auquel il a participé et qu’il dénonce aujourd’hui. Contactés à plusieurs reprises, Jean-Pierre Kucheida et Daniel Percheron n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien.

A ce financement occulte présumé, Dalongeville associe une autre figure socialiste, membre actif de la Fédération socialiste du Pas-de-Calais, où il anime le groupe de travail “communication”. C’est Daniel Boczkowski. Boczko, pour les intimes, cadre chez Dalkia, cette filiale de Veolia environnement spécialisée dans le chauffage urbain, très implantée dans la région. Dalongeville, dans sa lettre, le place au centre “du financement de la fédé PS du Pas-de-Calais, toujours aux mains de Daniel Percheron”. Son rôle, écrit Dalongeville, serait le suivant : Boczkowski interviendrait sur l’“investiture des candidats PS”, lesquels se verraient contraints, une fois élus, de renvoyer l’ascenseur par le biais de contrats avec l’entreprise Dalkia. L’argent récupéré sur ces contrats servirait au “financement de la fédé”.

Tous les maires investis et soutenus (par le PS local – ndlr) choisissent Dalkia pour leur marché de chauffage et le renouvellent grâce et par Daniel Boczkowski…”, conclut Dalongeville.

Autrement dit, à l’image de l’affaire des marchés publics d’Ile-de-France, une partie de l’argent du chauffage urbain serait, selon l’ancien maire d’Hénin- Beaumont, “détourné” vers une cagnotte politique, celle du Parti socialiste. Contacté, Daniel Boczkowski n’a pas répondu à notre demande d’entretien. Pour finir, Dalongeville écrit à la juge que lui-même et la majorité des élus socialistes, des entrepreneurs et des avocats de la région qu’il mêle à ces malversations sont affiliés aux loges maçonniques du Grand Orient et de la Grande Loge de France. Ce qui, selon lui, contribue à l’efficacité du système. Nous l’avons contacté pour l’interroger sur ses allégations, il répond qu’il ne souhaite pas réagir dans nos colonnes.

Jusqu’ici, rien de ce qu’il affirme n’est judiciairement prouvé. Mais tout figure noir sur blanc dans un dossier du tribunal de Béthune. La juge Véronique Pair n’enquêtera pas dessus : le parquet de Béthune s’est estimé incompétent. Mais nous pouvons révéler que depuis plusieurs mois, des policiers de la PJ de Lille, assistés de leurs collègues de la Division nationale d’investigations financières et fiscales (DNIFF) de Nanterre, enquêtent sur les affirmations de Dalongeville. Cette enquête, conduite par le parquet de Lille, cherche à vérifier ces pratiques de financement illégal.

Un intermédiaire flambeur

Cette bombe politique n’aurait peutêtre jamais explosé sans l’existence de Guy Mollet, l’entrepreneur ami dont le journal local, installé dans la mairie, vendait très cher l’espace publicitaire aux entreprises. En fait, c’est en s’intéressant à ce personnage que la juge a pu comprendre le circuit de l’argent sale d’Hénin-Beaumont. Avec au bout une étonnante surprise. Sur la commune, plusieurs chefs d’entreprise décrivent un costaud de 62 ans au bagout d’ancien organisateur de courses cyclistes. Ce “flambeur” au carnet d’adresses impressionnant, condamné pour violence contre un agent des impôts, interdit de gestion pendant dix ans en 1996, roulait en BMW immatriculée au Luxembourg et claquait de belles sommes au PMU. Il était comme chez lui dans la mairie de Dalongeville, qui le payait comme “intermédiaire” entre la Ville et des entreprises. Aujourd’hui mis en examen pour corruption et détournement de fonds publics, extorsion de fonds et faux en écritures, il attend son jugement loin du Nord, à la retraite dans une maison de l’Aude.

Les témoignages recueillis par la juge concordent : l’“apporteur d’affaires” de la mairie d’Hénin-Beaumont était un racketteur hors pair qui aurait eu recours à des méthodes musclées. Par exemple, il y a le témoignage d’un agent immobilier, Laurent Bocquet, qui dirigeait la liste UMP aux dernières élections municipales. Sur son procès-verbal, Bocquet raconte qu’en 2005 il souhaite acheter sur la ville un terrain pour construire vingt-huit pavillons. Rapidement, poursuit l’homme, Guy Mollet se présente à lui en tant qu’intermédiaire de la mairie et lui réclame de l’argent pour “valider” son projet… “Je suis entré dans un véritable entonnoir”, nous raconte aujourd’hui l’agent immobilier. Aux enquêteurs, il dit avoir reçu au téléphone des appels menaçants : “On va venir te voir, Bocquet !”, l’aurait prévenu un mystérieux interlocuteur se présentant comme un membre de la communauté gitane de Marseille.

Il a précisé qu’il n’avait pas peur, qu’il allait mettre le feu, qu’il venait de faire sept ans de prison et que s’il fallait monter au bazooka, ça n’était pas un problème.”

300 000 € de pots-de-vin

La juge entend un autre témoin, promoteur immobilier, qui accuse Guy Mollet. Il s’appelle Nicolas Pauchet. Il reconnaît avoir versé à Guy Mollet plus de 300 000 euros de pots-de-vin, dont 260 000 en chèques, pour obtenir l’autorisation de commercialiser à Hénin-Beaumont cent parcelles de terres agricoles.

“Si un programme ne passait pas par Guy Mollet en validation, se justifie-t-il, il n’avait aucune chance d’aboutir.”

Puis il affirme que son racket a pris des allures de série noire. En janvier 2008, Guy Mollet et plusieurs de ses hommes le “convoquent”. Le petit groupe lui réclame de l’argent pour rembourser de mystérieux “gens de Paris”. Pauchet n’y comprend rien, si ce n’est qu’on veut le racketter. Une discussion démarre, le promoteur reçoit des claques et plusieurs coups de boule. S’il ne débloque pas rapidement de l’argent en liquide, “des personnes de Paris qui ne sont pas des tendres” s’occuperont de son cas et il finira “six pieds sous terre”.

Au bout de quatre heures, Nicolas Pauchet craque. Il apporte à ses racketteurs 40 000 euros en liquide dans un garage et transfère 260 000 euros sur les comptes bancaires de Guy Mollet, au Luxembourg. La juge a pu vérifier l’existence de ces virements. Mais le racket du promoteur ne s’arrête pas là. Un an et demi plus tard, le 16 juillet 2009, Pauchet est “convoqué” une nouvelle fois. On lui demande de venir avec son associé, Laurent Bocquet, qui confirme aux Inrocks cette histoire. La rencontre se déroule au McDonald’s de Noyelles- Godault, où les attendent quatre hommes “de type méditerranéen”, précisent-ils dans leur déposition.

Pauchet est une nouvelle fois menacé de mort. On lui demande de payer 200 000 euros pour solder une prétendue dette vis-à-vis de Guy Mollet. Même chose pour son associé, à qui les hommes de main réclament 30 000 euros. Sur cette affaire, les policiers interrogent Guy Mollet. “Je n’ai jamais exercé de pressions pour extorquer de l’argent”, répète-t-il sur procès-verbal. Et lorsque nous l’interrogions le mois dernier par téléphone, Guy Mollet s’indignait : “Il n’y a aucune preuve d’un racket.” Et les menaces, les baffes, les coups de boule ? L’enlèvement en BMW de Dalongeville par trois gorilles armés lui réclamant 200 000 euros ?  

“Les menaces ne viennent pas de moi !, jure Guy Mollet. Par contre, moi, j’ai été menacé de mort par trois mecs cagoulés, envoyés chez moi, dans le Sud, par Dalongeville. Ils me l’ont passé au téléphone. Dalongeville devait me dicter une lettre à écrire en échange de 110 000 euros. J’ai refusé !

 

 

Benoît Collombat et David Servenay

 

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Source : LES INROCKS

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