Notre Dame des Landes : l'expérience de ferme autogérée du Sabot

Publié le par dan29000

[Notre-Dame-des-Landes] L’expérience de ferme autogérée du Sabot

 

 


Entetien : l’expérience de ferme autogérée du Sabot


Le Combat Syndicaliste : Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter brièvement ?


Micka : Moi, c’est Micka, je ne suis pas originaire du coin. Avant je travaillais en maraîchage et j’étais militant à côté. Je suis venu là pour allier les deux, mêler l’agriculture à la lutte.

 

Clément : Moi c’est Clément, je ne suis pas du coin non plus. J’étais en Mayenne avant de venir sur la ZAD. Je travaillais dans des assos naturalistes, plus dans l’écologie. Ça faisait un petit bout de temps que j’avais des projets agricoles car je pense que l’agriculture est super importante pour les luttes contre ce système, c’est un point de base en fait. C’est comme ça que je suis venu m’installer sur la ZAD.

 

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Pouvez-vous nous présenter Reclaim the Fields, son historique et sa problématique ?

Micka : C’est un mouvement. Ni une association, ni un collectif, nous employons plutôt le terme de « constellation », ça rassemble des groupes ou individus à droite-à gauche, qui se ressemblent autour d’idées à peu près communes. Il y a l’idée d’accès à la terre, d’autonomie alimentaire… C’est né au départ comme la section jeunes de la Via Campesina [Organisation internationale regroupant des petits et moyens paysans militant notamment pour le droit à la souveraineté alimentaire] puis ça s’est vite émancipé et il y a eu une première rencontre européenne en octobre 2009 à Minerve (Hérault) [À l’occasion d’un camp international à la ferme, coopérative et SCOP La Cravirola], qui a posé les bases du mouvement. Dans chaque pays il y a des groupes qui font vivre ce réseau et en France, RTF est un des groupes les plus actifs.

Clément : Donc une problématique de luttes paysannes, à la base c’est venu des jeunes de la Via Campesina qui se sont rendus compte qu’il y a beaucoup de jeunes paysans ou qui veulent le devenir qui ne sont pas syndiqués et qui ont un peu envie de sortir du syndicalisme. RTF est venu de ça aussi à la base. Les dernières rencontres européennes ont eu lieu sur la ZAD début septembre.

Micka : Tout ça est bien expliqué dans le bulletin de Reclaim the Fields, notamment dans le premier numéro.

Votre engagement contre l’aéroport a-t-il commencé avec votre installation au Sabot ou étiez vous impliqué auparavant ?

Micka : Il a commencé en même temps, on ne connaissait que vaguement l’histoire de l’aéroport. On est venus pour cette occupation de terres contre l’aéroport et son monde.

Clément : Avant la création du Sabot il y a déjà eu une rencontre entre gens de RTF et gens de la ZAD qui étaient venus à une rencontre francophone à Dijon qui a fait qu’en février 2011 il y a eu une réunion sur la ZAD où il a été discuté les apports que RTF pouvait faire à la ZAD. C’est là qu’on a découvert ce qui se passait ici, la lutte contre l’aéroport et en particulier les occupations.

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Pouvez-vous nous raconter comment s’est passé la création du Sabot, la manif de défrichage et l’installation du lieu ?

Micka : La manif du 7 mai 2011. On avait donné rendez-vous aux gens à la Paquelais, un village proche du terrain qu’on visait. L’idée était de faire une manif fourches en main, du même type qu’il avait eu à Dijon pour ouvrir le potager des Lentillères à côté des Tanneries. Ils étaient venus défricher collectivement, l’idée avait bien marché, c’était assez cool de venir nombreux pour faire une action illégale et de faire venir des familles et des gens comme ça, dans la bonne humeur et sans stress. L’idée était de le refaire ici, à plus nombreux. À la Paquelais, plein de gens étaient outillés de croissants, de faux, de faucilles, de débroussailleuses, de pleins d’outils différents… j’ai vu quelqu’un avec une hallebarde ! C’était assez bon enfant, il n’y avait pas un flic à l’horizon. On a marché sur le Sabot au son de la batucada. On s’est arrêté devant la parcelle, il y a eu un discours assez chouette et tout le monde est entré dans la parcelle pour défricher pendant que le bar était en train de s’installer, que les cuisines se montaient. En quelques heures, on s’est rendu compte de l’efficacité de 1000 personnes : il y avait 70 ares à défricher, une friche de 20 ans. Les gens alternaient défrichage et incursions à la buvette. Il y a eu des prises de parole en même temps de gens impliqués dans diverses luttes similaires ailleurs comme No-TAV ou Khimki en Russie. Concert le soir, fête. Les jours qui ont suivi on a continué, le défrichage était fini, on a abattu les arbres qui étaient sur le terrain. On a désouché et commencé à mettre en culture dans la dizaine de jours qui a suivi le 7 mai. Au départ, les bâtiments étaient assez sommaires, c’était un terrain nu, des gens avaient un poids lourd aménagé, ça a un peu sauvé au début. Sinon, on a vécu dans une grande tente. Au fur et à mesure on a acquis un mobil home, on a aménagé une cabane autour. Un petit tunnel pour stocker du matos a été récupéré sur un squat sur la zone. Ça a pris quelques mois pour bien s’installer, trouver des panneaux solaires pour avoir un peu de jus, faire un forage pour avoir de l’eau potable et d’irrigation. On avait fait un planning de cultures à l’avance et des plants avaient été préparés au préalable, des gens nous en ont donné à droite-à gauche pour arriver prêts en mai, ce qui était un peu tard dans la saison. Entre la décision de faire le Sabot en février et le mois de mai, on s’était un minimum organisé pour que les cultures puissent commencer rapidement.

Quel était le fonctionnement collectif du Sabot ?

Micka : C’était un collectif de 6-8 personnes, pas un collectif mouvant comme dans d’autres squats. Le fonctionnement était horizontal, on travaillait au mieux tous ensemble sachant que des gens avaient plus de capacités en bricolage, d’autres en maraîchage. On partageait les connaissances au mieux. Ça a plutôt pas mal marché, malgré des hauts et des bas. Comme ça n’était pas évident de vivre sur la ZAD au quotidien, on avait fait une sorte de roulement. Sur les huit, il y en avait quatre sur place. C’était ce collectif-là qui gérait le lieu pour la première année. On s’était engagés à faire la saison. On ne savait pas au départ dans quoi on se lançait. On ne connaissait ni la ZAD, ni la région. On quittait nos tafs, nos études, on avait d’autres activités ailleurs. On s’était dit « on verra bien, on fera une saison et on verra comment ça se passe ». Au bout de la première année, le collectif s’est un peu étiolé et pour la deuxième année les gens étaient un peu différents.

Clément : La deuxième année il y avait un peu moins de monde au départ, les gens qui sont venus souhaitaient pour la plupart un fonctionnement un peu plus collectif. Le Sabot s’est un peu plus transformé en jardin collectif, avec une équipe à peu près stable avec entre cinq et huit personnes qui se retrouvaient une fois par semaine pour prendre des décisions et des gens de passage ou d’autres squats de la ZAD qui venaient pour filer des coups de main.

Quelle était votre production, en terme de quantités, de consommateurs, etc. ?

Micka : Il y avait un hectare de maraîchage diversifié. On estime que ça bénéficiait à une centaine de personnes. On vendait sur place à prix libre pour les autres squatteurs et pour les gens des alentours, les gens des bourgs, les voisins, tout le monde pouvait venir sur place. On a essayé de fournir en légumes des cantines pour des événements type manifs ou week-ends d’action, de réunions sur la ZAD. On a fourni pour le camp de Valognes, à Angers pour un squat de demandeurs d’asile, il y aurait eu des grèves dans le coin on les aurait fourni, il n’y en a pas eu malheureusement… On a essayé de développer ça la première année en plus de la vente sur place.

Clément : La deuxième année ça a été un peu plus compliqué à cause de la météo. On a un peu plus galéré et puis avec le fonctionnement un peu plus collectif, ça a été plus difficile d’être rigoureux. On a un peu moins produit. La plupart de la production est restée sur la ZAD avec quand même des voisins qui passaient prendre des légumes, on a aussi un peu fourni des cantines mais la production était moins importante que la première année.

Micka : Que ce soit la première comme la deuxième saison, la production était loin de suffire à autonomiser la ZAD en légumes, en termes de quantité. Il y avait aussi des gens qui ne venaient pas et qui faisaient des récups. Si tout le monde était venu, on n’aurait pas pu fournir tout le monde. S’il y avait eu le double voire le triple de légumes, ce serait parti aussi.

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Comment se sont passées l’expulsion et la destruction du lieu ?

Clément : Après le premier jour des expulsions on savait que ça allait arriver, on s’était préparés. Il y a eu plusieurs maisons qui ont été expulsées dès le matin. Dès le premier jour, beaucoup de gens se sont rassemblés dans les environs du Sabot, du Far Ouest, des Cent Chênes, etc. C’était encore un lieu qui tenait et où il y avait beaucoup de monde. Il y a eu des moments assez chouettes. Les deux premiers jours il y a eu des affrontements avec les flics. Mais à aucun moment ils n’ont vraiment voulu attaquer, expulser et détruire le Sabot tout de suite. Pendant deux semaines il y a eu des petits affrontements, avec des gens qui restaient. C’était un quartier où il y avait beaucoup de monde du coup. Mais le jour où ils ont voulu expulser il ont réussi à le faire et assez rapidement. C’est un peu un mythe de dire que le Sabot a réussi à résister à l’attaque des flics pendant deux-trois semaines.

Micka : On a résisté moralement. Le fait de venir là, de continuer tous les jours à refaire des barricades sur le chemin, d’amener des provisions pour les gens qui étaient là, de rencontrer des émeutiers, des familles qui venaient le dimanche. Mais militairement c’est sûr qu’on ne pouvait pas contrer une offensive policière mais ce qu’on a fait autour c’était chouette.

Clément : C’était le premier lieu où il y a eu cette résistance-là, ça a peut-être fait changer un peu leurs plans. Ils pensaient que ça allait être facile partout.

Micka : Les premières expulsions sont allées très vite. On a eu l’impression de mettre un grain de sable dans les expulsions

Clément : Au niveau médiatique, ces deux-trois semaines d’attaques avec les gazages, le jardin qui a été piétiné, ça a aussi touché pas mal de monde, ça a ramené des gens de l’extérieur.

Micka : Un des objectifs du Sabot était de faire du lien entre les squatteurs et les paysans et les gens du coin. C’était pas gagné au départ, il y avait quand même un fossé culturel, des pratiques vraiment différentes, deux mondes différents. Les squatteurs étaient plus issus des milieux urbains, militants. Ça a un peu marché, cette démarche de faire des ponts, notamment le 7 mai 2011. Comme ça a été un lieu ouvert collectivement, ça a été important pour sa défense car chaque personne qui avait arraché une ronce le 7 mai avait envie de défendre le lieu. C’était une expérience à réitérer.

Clément : Ça a pris de l’ampleur depuis le 7 mai et là depuis la construction de la Châtaigne le 17 novembre dernier et la manif de réoccupation, c’est un peu la même chose, à 30 ou 40 fois plus. Peut-être que la prochaine fois on sera encore beaucoup plus. C’était la même dynamique : une manif bon enfant avec un chantier qui se fait d’une manière bluffante. Le 17 novembre c’était hallucinant le matos qui était transporté, la vitesse avec laquelle ça se construisait.

Que pensez-vous de la tendance à la disparition des terres cultivables, à Notre-Dame-des-Landes en particulier mais aussi en général ?

Clément : C’est une chose contre laquelle on lutte personnellement, dans nos réseaux, parce que ça va à une vitesse folle. Si on continue comme ça, dans cent ans on n’aura plus un hectare de terres cultivables en France. Les gens ont du mal à concevoir le fait qu’un département de terres agricole disparaisse tous les six-sept ans. C’est un truc contre lequel il faut lutter directement et c’est pour ça qu’on lutte contre ces projets d’artificialisation des terres, même si ça s’inscrit dans une lutte anticapitaliste globale, c’est aussi pour préserver ces terres. Que ce soit des gros projets comme celui de l’aéroport ou des zones commerciales, même des petites surfaces. Il y a des villes comme Laval où c’est en train de bouffer les terres agricoles à coups de 10-20 hectares. La construction des lotissements bouffe de plus en plus de terres dans les zones rurales, de plus en plus loin des villes. C’est la métropolisation. L’aéroport ajouterait sur une courte période plusieurs années d’artificialisation des terres en comptant aussi les hôtels, des zones commerciales, la ligne LGV Nantes-Rennes. Il y a aussi un impact au niveau de l’eau car le bétonnage réduit les infiltrations d’eau, ça crée des risques d’inondation. Apparemment, avec l’aéroport, Blain risquerait d’être inondé. Sur une zone comme la ZAD, qui est une vraie éponge, les quantités d’eau absorbées sont énormes.

Comment voyez-vous la suite de la lutte contre l’aéroport ?

Micka : Je suis assez confiant, j’ai l’impression qu’il faut qu’on tienne encore quelques mois, qu’on se mette à fond et qu’on va finir par gagner.

Clément : J’étais assez pessimiste, la dynamique sur la ZAD commençait à s’encrouter, à tourner en rond. Les expulsions nous ont donné un bon coup de pied au cul et plein de gens se sont rendus compte de ce qu’il se passait ici. On aurait jamais imaginé la dynamique qu’il y a eu depuis, avec les soutiens, la création de comités un peu partout, le nombre de participants à la manifestation de réoccupation. Il y a de quoi être plutôt optimistes sur la suite. Le projet est aussi en train de se fissurer politiquement.

Micka : Si la préfecture avait attendu quatre ou cinq mois de plus pour expulser, il y aurait peut-être eu moins de monde sur la zone. Ça commençait à s’essouffler un peu avec les occupations et l’hiver qui arrivait. C’est un peu le préfet qui a relancé la dynamique des occupations et de la lutte en général !

Clément : Il y a davantage de gens qu’avant, plus de projets agricoles. Ils ont expulsé le Sabot et là on va se relancer dans des cultures. Il y des projets collectifs un peu partout. En ce moment toutes les deux semaines on fait une AG sur les thématiques agricoles avec les gens qui se sentent investis là-dedans, les paysans du coin… Ça a été un peu difficile car plein de gens sont arrivés avec des cultures différentes. Ça commence à se tasser, on prend des habitudes.
 

Quel est l’avenir des terres après tout ça ?

Micka : On commence à se poser cette question depuis peu. Il y a de nombreuses possibilités : un autre projet, ou juste le barreau routier sans l’aéroport, un des rêves du maire de Notre-Dame… On lutterait contre ce genre de projet. Il faudra que les paysans sur place continuent à cultiver, qu’il y ait de nouvelles installations. On m’a dit : « Si l’aéroport ne se fait pas, il faudra bien aménager », mais aménager quoi ? Ce sont des terres agricoles ! On ne pourra pas effacer l’histoire du lieu, les occupations des dernières années. Pourquoi pas faire une zone d’autonomie définitive, un peu hors du monde et du temps, vivre comme on le décide.

Clément : Des gens du réseau COPAIN [Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles INdignées par le projet d’aéroport, regroupant le réseau Civam 44, la Confédération Paysanne, le Groupement des Agriculteurs Biologiques et Terroirs 44] réfléchissent là-dessus depuis peu, une structure qui pourrait permettre des installations ou que les gens présents actuellement puissent rester à cultiver les terres sans avoir le statut d’agriculteurs, avoir des projets alternatifs qui ne rentrent pas dans les cases des administrations. Le fait que des paysans installés et des structures et associations agricoles y réfléchissent, c’est très intéressant.

Micka : La seule chose qu’on peut craindre c’est que si l’aéroport ne se fait pas, les squatteurs seront quand même les grands perdants avec le risque de résurgences de conflits internes.

Clément : Les gros paysans du coin se positionnent déjà pour récupérer des terres si le projet ne se fait pas. Que les associations s’y opposent déjà, c’est plutôt positif. En tous cas, ce sera une petite victoire car il y aura encore des luttes à mener.

Micka : Même dans le cas contraire, on aura gagné en vécu, en expérimentations, en liens, en nouvelles pratiques. Tout ça ne sera pas perdu, ça va essaimer.

Pour conclure ?

Micka : Ce qui était classe c’était l’objectif du Sabot, faire du lien entre squatteurs et paysans. Ça a fonctionné, si je devais ne retenir qu’une chose du Sabot, c’est ça. La diversité des pratiques, qu’on puisse tous lutter ensemble, avec des moments forts comme les manifs du 7 mai 2011 et du 17 novembre 2012. La lutte est plus riche comme ça, on ne reste pas dans les carcans identitaires.

Clément : À force de discussions, il y a des gens qu’on commence à voir beaucoup, on se rend compte que des idées changent chez eux, du fait d’être voisins, de faire des choses ensemble.

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Syndicats de la CNT Nantes, 15 février 2013

Publié dans environnement

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