Notre Dame des Landes : reportage d'Erwan Manac'h pour Politis

Publié le par dan29000

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Par Erwan Manac’h - 19 mars 2013

Notre-Dame-des-Landes : bientôt envolé, le projet ?

 


Malgré le quotidien difficile, le front hétéroclite des opposants à l’aéroport a passé l’hiver et envisage déjà « l’après ». Les prochains mois seront déterminants. Reportage.

 




L’hiver s’est montré particulièrement féroce sur la zone humide de Notre-Dame-des-Landes. Ni la pluie incessante, ni le vent, ni le froid humide qui pénètre sous les toiles de tentes n’ont laissé de répit aux occupants de la « zone d’aménagement différé » (ZAD) visée par un projet contesté d’aéroport. Ils sortent pourtant renforcés de leur quatrième hiver d’occupation.

Une trentaine de communautés ont élu domicile dans des cabanes perchées, flottantes ou montées sur pilotis ; des granges et des chapiteaux ont été prêtés par les habitants. Au total, estiment les « zadistes » les plus anciens, 200 à 300 personnes vivent constamment sur les 1 650 hectares de la ZAD. C’est environ deux fois plus qu’avant la vague de destruction, en octobre, d’une dizaine de fermes et d’habitations « illégales ». «  La préfecture n’avait pas compris que ce n’était pas un problème pour nous de vivre dans des conditions épouvantables », s’amuse un « zadiste » présent sur la zone depuis plusieurs années.

Les constructions avancent

À quelques jours de la fin de la « trêve » annoncée en novembre par Jean-Marc Ayrault avec la nomination d’une « commission de dialogue », un calme précaire est maintenu entre occupants « illégaux » de la zone et les équipes de gendarmerie mobile qui se relaient jour et nuit aux carrefours stratégiques pour contrôler chaque passage. Mais l’ambiance reste hostile et les petites provocations, « dans les deux camps », font parfois dégénérer le face-à-face. « C’est une occupation militaire aussi inutile qu’insupportable », tempête Marie, qui loue une petite maison à deux pas du principal lieu d’affrontements et qui en deviendra « squatteuse » au 1er avril, date de la fin de la « trêve ». « On ne peut plus circuler, même à vélo, sans être systématiquement contrôlé. Ce n’est plus supportable », gronde la mère de famille arrivée à Notre-Dame-des-Landes en 2000.

Les « zadistes » ont dressé des barricades ou des chicanes sur les deux routes départementales qui quadrillent les lieux et sur les chemins qui traversent les bois. Sous le regard des conducteurs qui continuent de circuler, les constructions avancent, et plusieurs « collectifs » gèrent la vie quotidienne ou organisent les actions, débattues chaque semaine en assemblée générale. Une cantine autogérée a été installée sur un champ prêté par un agriculteur et fonctionne grâce aux dons de nourriture des locaux. La « récup’ » – dans les poubelles des grandes surfaces notamment – fait le reste en attendant les beaux jours et le produit espéré du maraîchage.

Dans le bois qui jouxte les « barricades de l’Est », Damien [1] profite d’une matinée de libre pour avancer la construction d’une cabane en bois montée sur pilotis. Ce père de famille, venu d’un village voisin, a pris l’habitude d’apporter de l’aide et un peu de café aux occupants des lieux. « Des gens viennent d’un peu partout, raconte-t-il. Il y a des “réapprovisionneurs” qui amènent des caisses de nourriture, ou des gens qui donnent un coup de main à la construction. »

Carte de la « zone à défendre »
Carte de la « zone à défendre »

Source.

 

« Chacun a ses raisons », raconte un ancien militaire arrivé sur la zone depuis quelques jours. Il a abandonné son appartement, son boulot et ses « galères » pour s’installer sur la ZAD. « Il y a des gens un peu paumés, d’autres avec un projet très précis… Pour moi, c’est une école de résistance contre le capitalisme », ajoute un adolescent inscrit au lycée autogéré de Saint-Nazaire. Il fait des allers-retours réguliers depuis le mois de novembre.Sur la ZAD, chacun concède que le dialogue est « lourd » et « difficile » au quotidien, « électrique » parfois, au sein de la coalition de circonstance entre les habitants de la zone et les militants qui les ont rejoints en 2009. Des voix anonymes se sont élevées dans la presse locale, et dans une lettre aux autorités, pour dénoncer les vols et agressions dont seraient responsables certains « zadistes » et se plaindre de la dégradation des champs piétinés par les occupants pour éviter les barrages de gendarmerie.

« Il se passe quelque chose »

« Les gens passent entre 2 et 15 jours et il y a très peu de personnes-relais », raconte Dominique Fresneau, habitant des lieux et coprésident de l’Association citoyenne des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa). Mais la reconnaissance est forte et réciproque. « On a infiniment réussi l’opération de résistance, parce que c’est ensemble que nous avons réagi », assure Marcel Thébault, un des derniers agriculteurs encore en activité sur la zone. La violence de la répression a scellé l’alliance, jusqu’alors frileuse, entre ces « deux mondes ».

« Il se passe quelque chose qui dépasse l’opposition à un projet d’aéroport », lance Jean-Luc, un bénévole venu soutenir pour 24 heures les paysans qui réoccupent la ferme expropriée de Bellevue. Les opposants au projet d’aéroport peuvent aussi compter sur quelque 200 comités de soutien prêts à délocaliser la lutte dans toute la France en cas de nouvelle opération. « C’est une réussite grandiose », se réjouit Marie.

« Ils vont faire une autre tentative et relancer une opération militaire », présage toutefois Dominique Fresneau, anticipant la fin des travaux des trois commissions (dialogue, agriculture et scientifique) nommées en novembre par souci d’apaisement. La commission de dialogue rendra son rapport le 29 mars ou au 1er avril, tandis que les premiers travaux de défrichement devraient théoriquement reprendre d’ici au mois de juin. «  Ils vont refaire la même erreur qu’en octobre et ils vont nous rendre service… une fois de plus », sourit Dominique Fresneau. « Mais il faudra qu’ils viennent avec l’armée s’ils veulent tous nous déloger et occuper le terrain », promet Marcel Thébault.

Chacun se prête alors au jeu des pronostics et tente d’imaginer « quand et comment » le projet sera abandonné. Beaucoup d’espoirs se portent sur la « commission des pétitions » du Parlement européen (Peti), chargée d’examiner des projets litigieux avant qu’un contentieux ne soit engagé devant la Cour européenne de justice. Les opposants à l’aéroport espèrent qu’un avis défavorable de cette commission – notamment sur le respect de la loi sur l’eau – offre au gouvernement une porte de sortie « honorable » et enterre définitivement le projet avant juin.

La question de « l’après » est même déjà ouverte : 250 hectares de terre sont aujourd’hui inoccupés et leur partage ferait débat en cas de retrait du projet d’aéroport. Certains « zadistes » souhaitent y installer des cultures « saines » et vivrières, du maraîchage essentiellement, ainsi qu’un peu d’apiculture ou de l’élevage de petite taille. Une manifestation de réoccupation des terres agricoles est déjà programmée pour le 13 avril.

« Ça devient très compliqué, raconte Marcel Thébault, mais on devrait être capables de trouver de la place pour tout le monde, car ces projets ne demandent pas beaucoup de terrain et ce sont des personnes qu’on prendra plaisir à accompagner. »


[1] Le prénom a été modifié.

 

 

 

 

SOURCE / POLITIS

Publié dans environnement

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