NPA : c'est quand le "nouveau" ? un texte éclairant du sociologue, Philippe Corcuff

Publié le par dan29000

 

 

Nous publions ci-dessous un texte de Philippe Corcuff, publié sur RUE 89 à la veille du congrès fiasco du NPA. Une semaine après ce congrès catastrophique, il nous semble toujours d'actualité par son approche innovante.

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Nouveau Parti anticapitaliste : c'est pour quand le « nouveau » ?

 


Alors que son premier congrès s'ouvre (11-13 février à Montreuil), deux ans après sa fondation, que peut-on dire du qualificatif « nouveau » dont le Nouveau Parti anticapitaliste a fait un signe distinctif ?

S'il s'agissait de nommer quelque chose de « récent » : pas de problème, mais le récent vieillit vite, alors qu'un nom de parti apparaît en général plus durable.

Et s'il s'agissait de bâtir un parti d'un « nouveau » type (dans son organisation, son fonctionnement, son langage, son rapport avec l'extérieur, etc.) ? Là, ce n'est pas gagné, bien que cela ne soit pas pour l'instant perdu.

J'avais parlé en décembre 2008 de « chaos créateur ». C'est un processus qui est encore en jeu, mais j'avais sous-estimé les logiques désagrégatives du chaos. Le NPA a perdu de nombreux militants depuis sa création (Libération parle de 3 000 militants sur les presque 10 000 du départ) et, surtout, il n'a pas su retenir les dizaines de milliers de personnes qui ont frappé un moment ou à un autre à sa porte.

Un « nouveau » toujours pas à l'ordre du jour du congrès

Dans ce contexte, les militants s'interrogent légitimement, trois principales positions étant proposées à leur vote :

  • la position 3, qui lorgne vers le Front de Gauche ;
  • la position 2, qui s'épanouit dans la rhétorique révolutionnariste ;
  • … avec sa caricature, la petite position 4 ;
  • et la position 1, celle de sa direction, qui a l'avantage d'éviter les deux impasses précédentes, mais qui à part ça ne dit pas grand-chose.

Comme la majorité des militants du NPA, j'ai participé aux débats préparatoires au congrès. Et j'ai choisi lors de mon congrès départemental (Gard) ce qui m'a semblé être un moindre mal : la position 1. Mais, comme d'autres qui ont choisi d'autres positions, avec le sentiment que le débat principal n'était peut-être pas là et qu'on avait encore perdu un temps précieux à ne pas donner de contenu concret au fameux « nouveau »…

Mais quels seraient ces enjeux importants que ce congrès zapperait ?

A la recherche du lieu du NPA…

Rappelons d'abord quel était le lieu que le NPA cherchait à occuper à tâtons quand il a été lancé : après deux siècles d'échecs du projet d'une société non-capitaliste durable sur des bases démocratiques et pluralistes, l'anticapitalisme aurait à réinventer une politique d'émancipation pour le XXIe siècle.

A sa création, le NPA a donc fait le pari d'un métissage de traditions critiques.

Il a pris acte du brouillage des repères stratégiques (ce qui relève du « comment » on passe du capitaliste au non-capitaliste), en commençant simplement à délimiter l'espace dans lequel la question pouvait être posée aujourd'hui :

  • participer aux élections et avoir des élus pourrait être utile dans une logique de rupture avec le capitalisme ;
  • toutefois, le principal se situerait dans l'action extra-institutionnelle favorisant l'auto-organisation citoyenne et populaire.

Pourquoi ? Parce que le principal de la démocratie ne peut résider dans une démocratie représentative professionnalisée, mais appelle une mise en tension entre des formes de représentation (contrôlées par les citoyens et limitées par un strict cumul des mandats) et des formes directes, participatives et délibératives, dans un mouvement de déprofessionnalisation politique.

Parce que changer profondément des rapports sociaux suppose l'implication la plus large des opprimés, et pas seulement la délégation à quelques « gentils » représentants.

Parce que les multiples échecs antérieurs de l'anticapitalisme, dans des stratégies dites « révolutionnaires » ou « réformistes », ont achoppé sur des modalités diverses de monopolisation des pouvoirs par quelques-uns.

Bref, « la révolution par les urnes » du Parti de Gauche apparaît comme la énième « gentille » impasse de cette histoire douloureuse.

Mélenchon : ministre de DSK ?

Cet espace du NPA appelait alors une stricte indépendance vis-à-vis du PS, force sociale-libérale et professionnalisée hégémonique à gauche, afin de ne pas être absorbé une fois de plus par la domestication institutionnalisante des gauches ou ne pas lui servir de caution « radicale ».

D'où également la nécessaire indépendance vis-à-vis de ses alliés électoraux d'Europe Ecologie-Les Verts et du Front de Gauche.

Jean-Luc Mélenchon dit des choses utiles et sympathiques par rapport au poids des stéréotypes néolibéraux parmi les « Z'élites ». Mais peu nous importe qu'il monte en grade sous le règne éventuel de Dominique Strauss-Kahn en passant de secrétaire d'Etat à ministre !

Quant à Europe Ecologie-Les Verts, les aspects les plus stimulants de « la coopérative politique » proposée dans un premier temps par Daniel Cohn-Bendit se sont vite transformés en banale machine électorale.

Il n'y a point ici une quelconque recherche de « pureté » : l'imperfection, la fragilité et les contradictions nous caractérisent tous. Plutôt la préservation pragmatique de la possibilité d'une autre voie, évitant de nouvelles déceptions probables. Cela n'empêchera pas la grande majorité des militants du NPA de voter pragmatiquement contre Sarkozy en 2012.

Il y a ouverture et ouverture

Ici, Cédric Durand et Razmig Keucheyan ont donc tort de réduire dans Libération le lieu de création du NPA à une position sectaire d'« isolement ». Habituellement plus perspicace, leur vision apparaît dans ce cas brouillée par la conception classique et étriquée de la politique souvent portée par la position 3 du NPA. « L'ouverture » y est réduite à un dialogue avec des organisations traditionnelles. On a typiquement affaire à ce que les sciences sociales appellent un « ethnocentrisme » : confondre son petit monde avec le vaste monde.

Ce petit monde, c'est le terrain familier et routinisé des discussions avec les militants des autres organisations. Dans la légitime incertitude, il est compréhensible qu'on se replie sur ce que l'on sait faire. Mais cette tentation d'enfermement conservateur dans un entre-soi inter-organisationnel nous éloigne un peu plus des classes populaires, des opprimés, des jeunes… à qui il est certes plus difficile de tenter de parler autrement, sous d'autres formes, dans d'autres formes d'organisation…

D'ailleurs, peu de mégalos ont considéré au NPA qu'il était le seul et même le principal endroit où pouvait se constituer une nouvelle politique d'émancipation pour le XXIe siècle ! Ce n'est, plus modestement, qu'un des lieux d'accumulation d'expériences dans cette perspective.

Il a donc à s'ouvrir largement à d'autres et à devenir autre à leur contact dans des mues imprévisibles : dans des rencontres avec des salariés, des chômeurs, des précaires, avec ceux qui subissent l'exploitation capitaliste comme le sexisme, l'homophobie, le racisme ou l'oppression post-coloniale, avec ceux sur qui pèsent l'appauvrissement marchand de leur individualité ou les risques écologiques et climatiques.

L'ouverture, elle est aussi du côté de la pluralité des pensées critiques et radicales, dont Razmig Keucheyan a proposé un portrait fort utile il y a peu (« Hémisphère gauche : une cartographie des nouvelles pensées critiques », Zones/La Découverte, 2010), contre le repli sur une version appauvrie et ossifiée du marxisme.

Par contre, la prétendue « ouverture » vers les vieilles organisations, la vieille politique professionnalisée, c'est plutôt la fermeture à l'invention libertaire d'un autre rapport à la politique. Or comment envisager une autre politique sans un autre rapport à la politique, après toutes les déconvenues du passé ?

Du « prolétariat » rhétorique aux prolétaires concrets

Ceux qui, dans la position 2 (et la position 4) du NPA, ont constamment à la bouche les mots « prolétariat », « révolution » ou « grève générale » ne sont guère plus ouverts aux prolétaires concrets.

Les langues automatiques débitées au kilomètre, sans égards pour les expériences pratiques, ont fait tout autant fuir les figures populaires qui ont un moment pousser timidement la porte du NPA.

Cela est apparu aussi obscur et déconnecté de la vie, voire plus, à ceux qui sont éloignés de nos jeux politiques, de nos codes langagiers, de nos sigles, de nos « grands hommes », de nos citations fétiches, etc.

A force de se fantasmer à « la direction des masses », on est souvent à la traîne, dans la répétition dogmatique de formules issues du passé, au chaud dans des identités conservatrices, comme nombre d'organisations dites « révolutionnaires » encore récemment en Tunisie et en Egypte. Fermeture rhétorique et impuissance se conjuguent alors dans une vaine arrogance.

De la révolution expérimentale

Il faut avant tout expérimenter, de bas en haut et de haut en bas, dans tous les sens.

Le NPA n'a rien à perdre. Une véritable révolution culturelle est à opérer pour surmonter les routines et les frilosités de ses dirigeants nationaux, de ses cadres locaux et de ses militants. Cédric Durand et Razmig Keucheyan ont ici raison.

Toutefois, le point d'application privilégié de cette nouvelle culture expérimentale ne devrait pas être constitué par les courants organisés de la gauche de la gauche, mais par tous ceux qui sont davantage à l'écart des mécanismes politiciens traditionnels. Olivier Besancenot a été un des rares innovateurs du NPA sur ce plan, en aidant à rapprocher la politique et la vie quotidienne, mais il a peu été suivi jusqu'à présent.

Expérimenter, donc, pour s'ouvrir à des profils sociaux plus diversifiés, et ne pas continuer à enregistrer l'exclusion politique des classes populaires, des femmes, des jeunes, des personnes issues de l'immigration, etc.

Expérimenter, pour accueillir des rythmes diversifiés d'engagement. Expérimenter, pour créer d'autres formes de coopération entre les individualités, ne les écrasant pas au nom d'un « tout collectif ».

Expérimenter pour dire autrement la politique : partir des quotidiens diversifiés des opprimés pour reconstruire par le bas (avec, certes, une boussole minimale) une généralisation politique, plutôt que d'assommer les gens avec des langues de bois incompréhensibles et/ou glaçantes descendant d'en haut.

« Je lutte des classes » du collectif « Ne pas plier »Regardons du côté du rap, de certaines séries télévisées ou des artistes (le magnifique « Je lutte des classes » inventé par le collectif « Ne pas plier » au cours du mouvement des retraites de l'automne) pour nous aider à dire autrement l'exploitation, les oppressions, les contraintes ordinaires de la vie, mais aussi les résistances populaires et l'imagination citoyenne.

N'hésitons pas à apprendre sur ce plan des jeunes blogueurs, slameurs et rappeurs tunisiens et égyptiens !

Illustration : « Je lutte des classes » du collectif « Ne pas plier »

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