Nucléaire : des travailleurs exposés aux neutrons, pas suivis

Publié le par dan29000

Nucléaire : l’exposition aux neutrons n’est pas assez surveillée

| Par Jade Lindgaard
Source : MEDIAPART

Ils sont travailleurs dans le nucléaire, exposés aux rayonnements des neutrons, et, aussi incroyable que cela puisse paraître, ils ne sont pas suivis pour cela. Plus exactement, l'Etat est incapable de fournir les informations pourtant obligatoires concernant leur dosimétrie neutronique. Cette anomalie révèle une faille importante dans la surveillance et la protection de la santé des travailleurs de l'atome. Un peu moins de 2000 personnes seraient concernées aujourd'hui par ce problème, mais beaucoup plus nombreux sont potentiellement ceux qui se sont retrouvés à un moment dans cette situation au cours de leur carrière.

Dans le tout nouveau rapport que l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) consacre aux expositions professionnelles aux rayons ionisants (à lire en cliquant ici), il y a de quoi se réjouir : en 2010, la dose collective de rayonnements issus de sources radioactives reçues par des individus dans le cadre de leur travail s'est réduite de 5%. La dose moyenne individuelle des travailleurs du nucléaire est stable, autour de 0,36 millisievert (mSV). C'est très, très largement en dessous de la dose maximale qu'ils ne doivent pas dépasser : 20 mSV par personne et par an. On dénombre aussi peu d'accidents : seules huit personnes ont excédé ce seuil l'année dernière – elles étaient 40 en 2005. 

 

Graphique d'un document interne d'EDF sur les lésions selon la nature des rayonnements. Graphique d'un document interne d'EDF sur les lésions selon la nature des rayonnements.

Tout n'est pourtant pas rose au pays de l'atome. Mais pour s'en rendre compte, il faut entrer dans le détail de la radioactivité. Les travailleurs du nucléaire sont exposés à plusieurs types de rayonnements ionisants. Ces radiations peuvent traverser la matière. Ce faisant, elles modifient les atomes et les molécules, et les chargent positivement ou négativement en énergie. Leur pouvoir de pénétration dépend du type de rayonnements : alpha, bêta, gamma, X, et les neutrons. Ces derniers composent le noyau de l'atome avec les protons. Les rayonnements des neutrons (« neutroniques ») sont en général très énergétiques, et donc peuvent parcourir une distance importante dans la matière, et ainsi provoquer plus de dégâts dans les cellules. Les risques pour la santé sont connus : ce type de lésions peut entraîner à un certain niveau des aberrations chromosomiques et provoquer une cancérogenèse, qui transforme une cellule normale en cellule cancéreuse.

Les rayonnements de neutrons représentent donc un danger particulier, identifié par tous ceux qui sont familiers de la radioactivité. « Il est difficile de s'en protéger », explique Jean-René Jourdain, pharmacien radiobiologiste à l'IRSN, « autant il suffit d'une feuille de papier pour arrêter un rayonnement alpha, autant pour le rayonnement neutronique, il faut un mur de béton ». 

«On a été bombardés»

En toute logique, l'exposition aux transferts de neutrons devrait donc faire l'objet d'une surveillance particulière dans les centrales nucléaires françaises. Et pourtant, pas du tout. Le rapport 2010 de l'INRS affiche bien des informations concernant les doses de neutrons « prises » par les travailleurs du secteur de la fabrication de combustible (en réalité, presque exclusivement employées par l'usine de Melox, filiale d'Areva, dans le Gard, qui fabrique du MOX, mélange d'uranium et de plutonium), mais rien sur les personnels des installations de production d'électricité. Car concernant les agents EDF et les employés des prestataires intervenant sur les installations nucléaires, l'IRSN ne dispose tout simplement pas des informations nécessaires. Alors que, depuis 2003, la loi rend obligatoire le suivi de l'exposition des agents du nucléaire aux neutrons, l'Etat est complètement dans le brouillard sur la question.  

Officiellement, la dosimétrie neutron n'est pas mesurée différemment du reste, et s'additionne aux autres doses puisque ce qui est comptabilisé par personne, c'est bien la quantité de rayons qui a impacté son corps, quelle qu'en soit la nature. Sauf qu'en réalité, explique Pascale Scanff, chef d'unité de suivi et d'analyse des expositions professionnelles à la direction de la radioprotection de l'homme à l'IRSN, « on s'est aperçus de quelques trous dans la raquette : il y a une faille dans le traitement des résultats car certains sites ne remontent pas ces informations ». Concrètement, ce sont les laboratoires agréés qui lisent les dosimètres portés par les agents et envoient directement leurs informations à l'IRSN qui les consigne dans une base de données (intitulée Siseri), et au médecin du travail.

 

Schéma du fonctionnement de la base de données Siseri (source IRSN) Schéma du fonctionnement de la base de données Siseri (source IRSN)

D'où vient le bug ? Difficile à établir à ce stade, les zones d'ombre restent nombreuses et les informations sur ce sujet très polémique ne s'arrachent qu'au compte-gouttes. Pour l'IRSN, Pascale Scanff avance bien une raison : c'est parce que les appareils à neutrons ne sont pas personnalisés que l'information a du mal à remonter. Une enquête conjointe d'EDF et de l'IRSN est aujourd'hui en cours pour résoudre le problème.

« Mais de toute façon, ce n'est pas une situation normale », proteste un médecin du travail qui suit les personnels du nucléaire depuis de nombreuses années, et tient à témoigner de façon anonyme pour préserver l'exercice de son activité professionnelle. Car le résultat de ces dysfonctionnements est qu'au niveau national, l'Etat n'est pas capable de connaître la dosimétrie neutron des travailleurs des centrales EDF. Comment faire ensuite pour fournir un suivi médical correct de ces personnes ? Au niveau individuel aussi, c'est le désordre complet. Les neutrons sont-ils mesurés dans la dose individuelle annuelle qui doit rester sous le seuil des 20 mSV ? « Je ne sais pas répondre globalement », explique Pascale Scanff de l'IRSN, « pour certaines personnes, elle est prise en compte, pour d'autres non. On ne sait pas évaluer le pourcentage de ce qui manque ».

Cette myopie de l'Etat n'étonne pas Philippe Billard, sous-traitant dans le nucléaire. De 1985 à 2006, il a travaillé dans les centrales EDF, et a notamment décontaminé les « châteaux de plomb » chargés de combustible irradié en partance pour La Hague. « On passait beaucoup de temps à gratter les châteaux de plomb. On a été bombardés. Quand on décontaminait le "cul" des châteaux, le rayonnement arrivait à la hauteur du visage et du cou. Nous ne portions pas de protection particulière. » C'est l'une des activités émettrices en rayonnement neutronique du fait de la proximité avec le combustible usagé. Dans ses archives personnelles, il a consigné à la main les dates et la durée de ces tâches. Mais quand il demande à l'IRSN le bilan de sa dosimétrie, aucune trace de neutrons : « Nous n'avons aucune donnée vous concernant se rapportant à un éventuel suivi dosimétrique spécifique pour l'exposition aux neutrons.» Voir ici la lettre de l'IRSN : 

LETTRE [50%]

 

lettre de l'IRSN à Philippe Billard du 15 septembre 2011

«Ce n'est pas normal»

Ce n'est que depuis un décret de 2003, transposant la directive européenne 9629 Euratom (à lire en cliquant ici), que la dosimétrie réglementaire des travailleurs du nucléaire doit obligatoirement intégrer la composante neutronique. Soit 26 ans après le raccordement au réseau de la première centrale nucléaire française, à Fessenheim, en 1977. En 2005, le système de centralisation des données nationales, la base Siseri, se met en route. « Pendant très longtemps, il n'y a pas eu de politique d'évaluation de l'exposition neutronique chez EDF », poursuit le médecin du travail.

Avant cette date, impossible donc de connaître l'étendue de son exposition au rayonnement des neutrons. Mais à partir de là, le tableau ne s'éclaircit malheureusement pas complètement. Car les dosimètres à bulle qu'utilisent agents et prestataires au cours des années 2000 sont difficiles à lire et peu fiables. Une étude lancée par EDF à ce sujet, à la demande de représentants du personnel, conclut que certains appareils ont une marge d'erreur de plus ou moins 80%, comme en atteste le document ci-dessous:  

 

Extrait d'e la "fiche de position" de la division production nucléaire d'EDF du 13 octobre 2003 Extrait d'e la "fiche de position" de la division production nucléaire d'EDF du 13 octobre 2003

Depuis, ces appareils ont été remplacés par des dosimètres électroniques. Chaque personne soumise à un risque neutron porte un détecteur solide de traces, qui ne sert pas à détecter en direct l'émission de neutrons, mais est relevé a posteriori par un laboratoire d'analyse agréé.   

 

Exemples de dosimètres électroniques. Exemples de dosimètres électroniques.

Mais là encore, les problèmes demeurent : officiellement, ces appareils permettent de repérer les rayons neutroniques à partir de 0,05 mSV. Mais en réalité, « on n'a jamais démontré que ces appareils pouvaient mesurer en dessous de 0,50 mSV », critique le médecin du travail, qui craint qu'une partie de la dosimétrie française ne s'évapore, ainsi, faute d'instruments aptes à mesurer les très faibles doses. « Cela ne représente pas forcément un grand risque, mais ce n'est pas normal », insiste-t-il. Interrogée à ce sujet, l'Autorité de sûreté nucléaire se contente de rappeler que « le seuil d'enregistrement est fixé à 0,1 mSV ». Pour l'IRSN, Pascale Scanff répond « recevoir régulièrement des valeurs inférieures à 0,50 mSV ».

Cette incapacité de l'Etat à connaître la réalité de l'exposition des personnels des centrales nucléaires au rayonnement des neutrons pose une nouvelle fois le problème du suivi médical des travailleurs de l'atome. Il est d'autant plus urgent de le résoudre qu'au sein du parc EDF, les tâches exposant au neutron semble se multiplier : les entrées dans les bâtiments du réacteur en marche (voir ici l'enquête que Mediapart avait consacrée à ce sujet) et la manipulation de combustible neuf contenant du MOX, irradiant au neutron. Deux risques supplémentaires, liés à l'évolution de l'organisation du travail au sein de l'électricien français.

 

J'ai commencé cette enquête à la suite d'une discussion avec Philippe Billard, inquiet de ne pas réussir à connaître sa dosimétrie neutron. Il a bien voulu m'ouvrir ses archives personnelles à ce sujet. Ce qui m'a permis de poser des questions très précises à Pascale Scanff de l'IRSN, et d'obtenir ses réponses franches et éclairantes sur ce problème de suivi. Je n'ai pas abordé dans l'article un point important: le rayonnement neutronique ne concerne pas que les travailleurs du nucléaire. Les convois de combustibles nucléaires usagés en châteaux de plomb sont eux aussi irradiants aux neutrons, ce qui jusqu'ici semble susciter une indifférence quasi générale.  

 

 


 


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