Nucléaire : et en plus, il coûte très cher...

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

 

atomkraftLes sales coûts du nucléaire
REBELLE Bruno

 

 

 
 

Plusieurs informations récentes ont mis à jour les dérapages plutôt incontrôlés de grands projets de cette industrie nucléaire que le gouvernement présente régulièrement comme notre fleuron industriel, notre champion du monde.

On avait déjà compris depuis l’expérience désastreuse d’Areva en Finlande que l’EPR, nouveau réacteur nucléaire souvent présenté comme révolutionnaire, battait surtout des records de dépassement budgétaire et de retard de construction. Des 3 milliards d’euro annoncés au début de la construction en 2005, pour une mise en service fin 2010, on est passé brutalement à 6 milliards et une finition autour de 2012… Ce « glissement » serait, nous dit-on, « normal » pour une tête de série.

Aussi, à l’annonce de la construction d’un deuxième EPR, français celui-là, à Flamanville, le coût de ce réacteur a été à peine réajusté à 3,5 milliards. Notre fameux champion du monde, Areva, a par ailleurs balayé d’un revers de main les invitations à la prudence quand au calendrier de mise en service. L’argument avancé était assez simple : en France nous n’aurions pas à souffrir des exigences d’une autorité de sûreté finlandaise peu familière de la technologie sophistiquée proposée par l’EPR. Il n’aura pas fallut un an pour constater qu’en Normandie, comme en Finlande, les circuits budgétaires étaient glissants et que l’EPR de Flamanville, fût-il français, coûterait plutôt 5 à 6 milliards d’euro et qu’il faudrait bien sept ans, peut-être huit, pour le connecter au réseau, contrairement au calendrier ambitieux de cinq ans affiché auparavant. Soulignons au passage que l’autorité de sûreté nucléaire française s’est jointe à ses équivalents finlandais et britanniques pour demander une refonte complète de la conception de la sécurité du réacteur, considérant que le système de « contrôle-commande » n’était pas à la hauteur des enjeux. On ne sait pas encore ce que sera l’incidence de cette injonction en terme de surcoût et de retard additionnel.

Il est plus préoccupant encore de constater que personne ne s’inquiète vraiment, en tout cas pas officiellement, des délais de construction des lignes à très haute tension qu’il faudra construire pour évacuer les kWh qui seront produits « un jour » par cet EPR de Flamanville. Les observateurs informés disent qu’il faut près de dix ans, n’ont pas pour installer la ligne, mais pour en faire accepter le tracé. Il serait comique de constater qu’après 100 % de dépassement budgétaire et presque 50 % de dérapage du calendrier, l’EPR pourrait être contraint de retarder son entrée en service par absence de « tuyau » pour écouler sa production.

Voilà pour l’EPR, dont le président Sarkozy nous promettait par ailleurs qu’il fleurirait en Libye, aux Emirats et dans bien d’autres destinations… Les dérapages ne concerneraient donc pas que le budget de ce bijou industriel…

Plus récemment, nous avons également appris que le site de stockage de déchets nucléaires de haute activité et de vie longue, en cours d’étude sur le plateau de Bure en Haute-Marne, voyait son budget lui aussi revu à la hausse. La facture passe ici de 15 milliards à 35 milliards. Monsieur Proglio, nouveau pilote de la production électronucléaire française et, de facto, nouveau patron de la production de déchets radioactifs, à qui l’Agence national de gestion des déchets nucléaires (ANDRA) présente la note, goutte peu la plaisanterie. Et on peut le comprendre : voilà des coûts, jusque-là cachés, qui vont plomber l’équilibre économique de sa nouvelle boutique.

UNE ÉNERGIE PEU CHÈRE ?

D’autant qu’un « petit » hiatus reste encore à régler. La facture « corrigée » correspond à la construction du site de stockage et à sa gestion pour cent ans. Mais les déchets que le site est sensé accueillir sont actifs pour 27 000 ans et doivent donc être stockés et surveillés sur cette durée. Reste donc à calculer les coûts de maintenance pour la période de 26 900 années manquant à l’évaluation initiale… Pas simple, je l’avoue, de construire un tel plan de gestion ! Il n’est pas certain que tous les experts comptables réunis arrivent à définir la méthode acceptable sur une telle échelle de temps. Pourtant, le principe pollueur payeur qui fait partie intégrante des engagements du Grenelle de l’environnement devrait imposer cette rigueur de programmation budgétaire.

Toujours sur le territoire français, mais dans le Sud de la France, à Cadarache, le projet de recherche ITER de mise au point de la fusion nucléaire connaît lui aussi une inflation galopante. On passe de 6 à 16 milliards d’Euros. Vous noterez qu’ici les chercheurs et les politiques se sont bien gardés de donner une date de livraison pour les premiers résultats de ces recherches. Il est vrai que tenter de domestiquer la réaction qui fait briller le soleil est une sacré gageure… Mais justement, est-il bien nécessaire de reproduire cette réaction dont les bénéfices nous sont offerts tous les jours et sur toute la planète, gratuitement qui plus est !

Ces trois observations sur les dérives des prix des programmes nucléaires laissent penser qu’il serait temps de réévaluer le coût du kilowatt heure nucléaire. Si l’on faisait ce calcul sérieusement, en intégrant toutes les incertitudes, en capitalisant surtout sur ces expériences pas toutes glorieuses, il est probable que le dogme d’une énergie peu chère soit quelque peu ébranlé. En refaisant ces calculs on pourrait veiller à intégrer dans l’évaluation de ce coût toutes les « externalités négatives », y compris les frais générés par la sécurisation des mines d’uranium du nord du Niger, principal lieu d’extraction de l’uranium qui alimente les réacteurs nucléaire français.

En tout état de cause, avant d’engager le renouvellement à marche forcée du parc nucléaire français, comme le souhaite le président de la République, il y a urgence à marquer un temps d’arrêt pour refaire sérieusement nos comptes et vérifier que nos investissements énergétiques de demain seront sûrs, stabilisés et effectivement porteurs de sécurité pour l’avenir. Cette remise à jour des compteurs est le préalable incontournable à la refonte en profondeur de notre politique énergétique.

Bruno Rebelle, conseil en développement durable, ancien directeur de Greenpeace
REBELLE Bruno

* LEMONDE.FR |

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