Occupy Wall Street, naissance d'un mouvement anticapitaliste américain ?

Publié le par dan29000

Naissance d’un mouvement anticapitaliste américain?

 

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La « Grande récession » actuelle semblait se distinguer de la « Grande dépression » des années trente par le fait qu’elle n’a engendré aucun mouvement social ou politique (avec l’exception paradoxale du Tea Party, qui réagit à la crise en proposant un approfondissement des mêmes politiques qui l’ont déclenché). Mais les choses sont enfin peut-être en train de changer. Depuis le 17 septembre, le mouvement surnommé « Occupy Wall Street » a mobilisé de nombreux jeunes ainsi que d’autres individus touchés par la crise, d’abord à New York, maintenant un peu partout à travers les États-Unis. Ce mouvement a capté l’attention des médias (presque malgré eux, est-on tenté de dire) tout en les outrepassant, grâce à une maitrise des réseaux sociaux. « Occupy Wall Street » se reconnait aussi bien dans le mouvement altermondialiste que dans le « printemps Arabe ». S’il est encore trop tôt pour spéculer sur son impact à long terme, il s’est déjà révélé admirablement novateur par ses méthodes. Quand à ses objectifs, ils sont pour le moment loin d’être arrêtés. Le mouvement se caractérise avant tout par une sensibilité politique, axée sur quelques mots clés: démocratie, pragmatisme, anticapitalisme.

 

 


« Occupy Wall Street » n’a pas de direction centrale. Il se situe à la confluence de plusieurs initiatives. Mi-juillet, l’appel est lancé par le mouvement canadien « Adbusters », lié au magazine du même nom. Il s’agit d’un réseau international de militants et d’artistes prônant le « culture jamming » – la démocratisation des moyens de communication et l’ouverture aux perspectives alternatives obtenues par détournement des médias traditionnels. Les « Adbusters » ont décidé notamment de viser le célèbre taureau de Wall Street, symbole du « bull market » (« marché rebondissant »). Ils ont circulé une affiche satirique, montrant une ballerine équilibrée sur le dos de la statue. D’autre part, une organisation surnommée « US Days of Rage » (« US journées de la rage », une référence aux journées d’action du printemps Arabe) joue un rôle logistique clé en appelant les manifestants (grâce en particulier à Twitter) à se réunir dans le quartier d’affaires de Manhattan. La communauté des internautes « Anonymous », qui pratique la désobéissance civile virtuelle par attaques informatiques concertées, répond lui aussi à l’appel. Enfin, le mouvement a bénéficié du soutien d’une coalition d’étudiants et de syndicats s’opposant aux réductions budgétaires proposés par le maire Michael Bloomberg (« New Yorkers Against Budget Cuts »), qui venait de terminer une occupation de trois semaines près de l’hôtel de ville de New York.


J’ai écrit à un des « occupants », Noah Fischer, artiste new-yorkais, pour lui demander d’expliquer un peu son mouvement. « Nous occupons Wall Street de manière symbolique pour dire ‘assez !’ aux injustices économiques croissantes qui affligent tant d’Américains (à travers les dettes frauduleuses, les prestations sociales insuffisantes, etc.). Ceux qui appartiennent à l’un pourcent le plus riche de la population nous destituent de nos droits. Ils  agissent en dehors de la loi et s’approprient le bien commun de la nation. Comme vous le savez, le NYPD (la police new-yorkaise) a fermé, depuis le 17 septembre, le quartier autour de la Bourse de Wall Street. En fait, nous occupons un endroit qui s’appelle Zuccotti Park, que nous avons rebaptisé ‘Liberty Square’ (‘place de la Liberte’) ».

 


Un ami new-yorkais, Siddhartha Mitter, a visité « Liberty Square » et m’a décrit l’ambiance. L’occupation est « petite, mais ça prend de la vitesse et ça attire de plus en plus d’attention et de plus en plus d’effectifs. Autour on retrouve tous ceux à qui on s’attendrait pour ce genre de manifestation : les trotskistes, les théoriciens de complot, les libertariens, les désireux de l’attention, les plaisantins avec leurs pancartes humoristiques, etc. Autour du terrain de camping (parce que ça fait vraiment terrain de camping) il y a des gens, parfois avec leurs chiens, couchés sur des matelas. Ce genre de chose. Donc, a première vue, cela peut sembler un peu aléatoire et à peine pertinent …

« Mais si on reste un peu, poursuit Siddhartha, on voit qu’il y a un noyau de militants dévoués et très bien organisés qui font bouger les choses. Il y a un emploi du temps, un coin média, une diffusion web en direct, des comités qui se forment et se réunissent, et une assemblée générale se réunissant deux fois par jours pour prendre des initiatives, informer, décider, exprimer son soutien à d’autres groupes, etc. Beaucoup de ce qui se passe ici s’inspire des mouvements que l’on a vus depuis un du Caire à Madrid. Cela se fait à une échelle beaucoup plus réduite et sous des contraintes techniques difficiles : la place est petite, la police est partout, la réglementation concernant l’usage du parc est restrictive – les haut-parleurs, par exemple, sont interdits. Ainsi, au cours des réunions, on a recours aux ‘micros du peuple’ : quand quelqu’un prend la parole, il fait une pause après chaque phrase, et un membre du public répète ses paroles afin que tout le monde puisse l’entendre ».


« Somme tout, cette occupation, c’est une bouffée d’air frais. Je suis peu sensible au reproche que le mouvement serait flou ou idéologiquement naïf.  Dans notre pays la culture de la dissidence est tellement anémique que je trouve génial que les gens se réhabituent – ou s’habituent pour la première fois – à être ensemble, en chair et en os, dans un lieu de contestation.  Même s’il n’y a pas de revendications précises, les raisons qui poussent à manifester sont de toute façon abondamment claires et valables en soi ».

Comme le suggèrent ces témoignages, « Occupy Wall Street » est un mouvement qui se veut profondément démocratique, toute en épousant une conception de la démocratie radicalement différente de celle pratiquée par la politique politicienne. Au cœur du mouvement est cette assemblée générale, où chaque manifestant à droit de parole. Les décisions se font non par vote majoritaire, mais uniquement par consensus. Noah Fischer explique : « A travers cette occupation, nous vivons une expérience démocratique. Nous sommes un groupe hétéroclite voué à la discussion et au consensus à travers un processus nécessitant de nombreuses réunions et une assemblée générale ouverte. Nous mangeons de la nourriture gratuite, nous créons des comités pour gérer nos besoins, et beaucoup d’entre nous dorment dans le parc ». Le mouvement repose sur un constat, que les procédures démocratiques normales sont impuissantes face à la montée des puissances financières. Une autre pratique de la démocratie est nécessaire.

Si « Occupy Wall Street » peut paraitre utopiste, la plupart des manifestants ont pourtant les pieds bien sur terre. Ils sont motivés moins par des idéaux abstraits que par des expériences personnelles. Ainsi Eli Schmitt constate dans la revue n+1 : « Ces Américains-là ne manifestent pas contre la politique étrangère. Ces Américains-là sont en dettes ou sans emploi. Cette ‘journée de rage’ est inspirée par les injustices individuelles, qui s’illustrent à travers des anecdotes plutôt que des statistiques. A les écouter, on entend, en même temps qu’une colère et une indignation bien familière contre le pouvoir des entreprises dans notre soi-disant système démocratique, des histoires, de chômage, de dette, et de désespoir ». D’où l’implication des jeunes et des étudiants, qui doivent souvent s’endetter pour poursuivre leurs études. Craig Bethel, un cinéaste de 26 ans, remarque : « Les universités placent les gens en dette aux débuts de leur vies. Les banques nous empruntent de l’argent pour pouvoir poursuivre nos études, mais sans nous offrir ensuite des emplois». « Occupy Wall Street » exprime moins un projet politique qu’une angoisse vécue.

Si le mouvement ne proclame pas une idéologie bien élaborée, il se range toutefois sous la bannière de l’anticapitalisme – au minimum, d’une critique radicale du capitalisme dans sa forme actuelle. Eli Schmitt, le journaliste pour n+1, dresse une liste des revendications évoquées lors d’une réunion informelle à laquelle il a assisté à « Liberty Park ». Certains souhaitent une annulation des dettes particulières, soit pour les étudiants, soit pour tout le monde. D’autres, dans la droite ligne de l’altermondialisme, prônent une taxe Tobin sur les spéculations financières. Les idées économiques du passé ne sont pas négligées : certains demandent la création d’un revenu minimum garanti (éventuellement dans la forme d’un impôt négatif), d’autres souhaitent une politique de plein emploi. La réforme financière est aussi à l’ordre du jour : on demande la réintroduction du Glass-Steagall Act (une loi séparant les activités des banques commerciales de celles des banques d’investissement, adoptée en 1933 mais abrogée depuis). Certains rêvent d’une Amérique sociale démocrate, bénéficiant de centres de soins universaux pour les enfants et les seniors et de congés-maladie payés. Certaines revendications enfin sont plus politiques, comme l’abrogation par amendement constitutionnel de Citizens United (la décision de la Cour Suprême rendant presqu’illimitées les contributions monétaires des entreprises à des fins électorales).

L’idéologie des manifestants de « Liberty Square » est ainsi tiraillée entre plusieurs réflexes, souvent contradictoires. Ils se veulent parfois révolutionnaires, parfois réformistes. On insiste aussi bien sur la primauté des questions économiques que sur la réforme de la démocratie comme condition préalable à toute transformation sociale. Il y a des relents socialistes, mais aussi libertaires. Toujours est-il que le dénominateur  commun de toutes ces opinions est une posture critique à l’égard du capitalisme – l’identification, en somme, du système économique dans sa forme actuelle comme le principal problème affrontant le pays.


Certains manifestants résistent à la notion même de « revendication ». L’un d’entre eux explique au magazine The Nation : « Dans les semaines avant le 17 septembre, l’assemblée générale semblait sur le point de rejeter le langage de la ‘revendication’ tout court. Les institutions étatiques sont actuellement si corrompues par l’argent des entreprises que faire des revendications précises serait complètement futile, du moins avant que le mouvement ne devienne plus fort politiquement. On a plutôt opté pour faire de l’occupation elle-même – et de l’expérience de la démocratie directe qui y ait lieu – notre revendication principale. L’occupation pourrait éventuellement par la suite proposer des revendications plus précises. Quand on y pense, cette action est à elle seule une prise de position vigoureuse contre la corruption qu’incarne Wall Street ».

Désormais, le mouvement « Occupy Wall Street » se répand un peu partout dans le pays, relayé par des mouvements « miroirs » : « Occupy Chicago », « Occupy Washington », etc. Il a commencé à attirer vers lui des organisations plus classiques, à commencer par les syndicats. Si ce mouvement se refuse pour le moment à avancer des revendications précises, son importance est sans doute d’un ordre plus général. Il représente une entrée fracassante d’un nouveau discours – du moins, d’un discours éclipsé – dans le paysage politique américain : l’anticapitalisme.

 

 

Source : Alternatives internationales, Michael C. Behrent, historien

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