On a tous un problème avec la police, par Jérémy Robine

Publié le par dan29000

On a tous un problème avec la police

 


16 octobre 2012

 

 

 

 

Par Jérémy Robine Docteur en géopolitique, Institut français de géopolitique, membre du comité de rédaction de la revue Hérodote


On sait depuis quelques semaines que Manuel Valls entend enterrer l’idée d’un récépissé délivré lors des contrôles d’identité alors que celui-ci devait contribuer à prévenir les contrôles au faciès, dont nul ne peut contester l’existence et les effets délétères. En s’opposant au récépissé, le ministre a sûrement voulu gagner un peu d’autorité sur ses troupes et conjurer le retour de la droite aux affaires dans cinq ans. Il présente donc le récépissé de contrôle comme un dispositif inefficace et comme une marque de défiance envers des forces de l’ordre dont il faudrait, au contraire, restaurer l’autorité. La révélation de la dérive de la BAC marseillaise le fera-t-elle changer d’avis ? Contraint de prononcer brutalement sa dissolution, le ministre ne parviendra pas à faire croire que les policiers marseillais formaient l’unique fruit pourri d’un arbre parfaitement sain. L’affaire marseillaise est l’aboutissement le plus spectaculaire de la politique de force sarkozyste. Le débat sur l’inefficacité du récépissé de contrôle est publiquement engagé. En revanche, la question de l’autorité des policiers et gendarmes est peu traitée, ce qui n’est peut-être pas un hasard : un tel débat susciterait des réformes autrement plus radicales que l’institution d’un récépissé de contrôle.

Manuel Valls ne rompt pas avec la politique de ses prédécesseurs de droite. Les armes, les protections corporelles des policiers, et des contrôles à peu près inexistants sur l’usage de la contrainte, doivent assurer à ses hommes d’être obéis de gré ou de force. Le ministre compte, quant à lui, se faire aimer de ses hommes par un soutien sans faille. Fermeté à l’égard des citoyens, indulgence envers les policiers : cette politique mène invariablement au sentiment d’impunité des agents et aux abus de pouvoir qui l’accompagnent. Elle ne rapproche jamais la population de sa police.


Manuels Valls imagine-t-il que la police n’a à faire qu’à des délinquants de cités, bien entendu tous trafiquants ultraviolents ? En réalité, ce sont aujourd’hui toutes les catégories de citoyens qui sont confrontées à la dégradation de leurs interactions avec les forces de l’ordre, lors de contrôles ou quand il s’agit de porter plainte. Ou qui constatent amèrement que leurs plaintes à propos de troubles de voisinage ou de vols de portables ne produisent aucun effet. Des enquêtes de victimation ont montré que dans tous les segments de la population, la tendance est à moins porter plainte, car se répand l’idée que c’est peu utile. Dans les quartiers populaires, où le ministre aime rappeler que se trouvent les premières victimes de la délinquance, le phénomène est plus marqué encore. Après dix ans de dévoiement et le scandale marseillais, redonner une véritable autorité aux forces de police et de gendarmerie exigerait du ministre de l’Intérieur une attitude inverse, que souhaitent d’ailleurs des policiers et des gendarmes, meurtris des attitudes de défiance à leur égard. Sans s’en vanter, des commissaires font de la police de proximité ou de la prévention et imposent une grande discipline à leurs troupes. Ils savent que la seule autorité légitime pour les forces de l’ordre est celle d’être au service de toute la population.


Pour améliorer la confiance de la population dans les forces de l’ordre, il faudra travailler sur la séparation complète des corps d’inspection et d’exécution dans la police et la gendarmerie, avec incompatibilité de carrière, de façon à ce que les enquêtes sur des agents soupçonnés soient impartiales et crédibles. Il faudra revoir les missions des policiers et gendarmes au profit des activités de police judiciaire et de prévention et en finir avec l’absurde chasse au dealer de shit du coin. Il faudra travailler sur les liens entre les forces de l’ordre et les magistrats, en particulier ceux du parquet. Comment mettre la police et la gendarmerie au service des juges, qui pilotent les enquêtes ou dont les décisions doivent être exécutées, et s’assurer que tout abus commis contre un citoyen sera justement sanctionné, alors que la coopération des agents est indispensable au travail des magistrats qui ont à les juger ?


Il faudra remettre en question les formations, les équipements de protection, les armes, les tactiques d’intervention… Et il faudra peut-être des moyens supplémentaires pour que policiers et gendarmes soient en mesure de remplir correctement leur mission. Lutter contre la délinquance est absolument nécessaire, sans quoi il n’y a plus de société ; pour les mêmes raisons, il est aussi crucial de contrôler ceux à qui nous confions collectivement des moyens exceptionnels pour remplir cette tâche et de sanctionner fermement les abus et l’arbitraire que toute position de pouvoir provoque.


Après dix ans de destruction du lien entre les policiers et gendarmes et les citoyens, le changement est urgent. On souhaite qu’il passe par l’invention d’une culture des libertés publiques qu’en France, l’Etat et sa police n’ont jamais eue.


 

 

 

SOURCE / LIBERATION

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