Opération banlieues, un essai d'Hacène Belmessous aux éditions La découverte

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

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Cette année fut marquée par un été chaud. La chasse aux Rroms et l'amplification de la politique sécuritaire du gouvernement Sarkozy, surfant sur les peurs  et les faits divers. Tout cela advenant après l'ignoble campagne-débat sur l'identité nationale en 2009. De répressions dans les quartiers en discours sécuritaires, Sarkozy instille, avec l'appui des médias aux ordres, l'idée de dangerosité des "quartiers" où, hier, il fallait rétablir l'ordre, mais aujourd'hui et demain, il faut "pacifier".

 

 

 

 

 

 

 

 

Et c'est l'enjeu du fameux livre blanc publié en 2008 :

Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, où l'on apprend que l'idée d'une intervention des forces terrestres en banlieue n'est pas qu'un fantasme gauchiste !

L'enquête surprenante et glaçante d'Hacène Belmessous, journaliste et chercheur indépendant, est d'une importance cruciale pour tous ceux qui sont préoccupés par nos libertés et par la vie dans les quartiers en difficulté dans tout l'hexagone. L'angoissante dérive d'un Etat de plus en plus policier est ici pointé du doigt avec force détails, citations et exemples.

Tout ceci est convainquant.

Le livre débute avec un coup de projecteur indispensable sur la création du fameux Pentagone à la française, le "Conseil de défense et de sécurité nationale" qui résulte de la fusion de l'ancien "Conseil de défense" et du "Conseil de sécurité intérieur". On comprend sans être un spécialiste de la question militaire, il n'y a plus aucune différence entre la Défense du territoire et la sécurité intérieure. Conséquences ? Entre autres, le chef de l'Etat, en cas de crise peut faire intervenir l'armée dans nos banlieues, et le Parlement ne pourrait donc pas demander l'arrêt de l'intervention militaire !

Il y a donc clairement un amalgame entre des menaces à la sécurité de l'Etat et une future crise sociale. Pour Sarkozy et ses conseillers, la menace est le terrorisme, extérieur, et intérieur, de l'Afghanistan à nos banlieues.

Cela semble impensable, mais pourtant bien réel, voilà pourquoi ce livre est important, car dans les pages suivantes l'auteur va détailler les moyens mis en oeuvre afin de préparer la guerre dans les cités.

Bien entendu quand on parle de guerre et de cités, comment ne pas penser à la fameuse Bataille d'Alger de 1957 qui semble en voie de réhabilitation dans le corps militaire français.

C'est dans ce cadre idéologique que les gendarmes s'entrainent à Saint-Astier (Dordogne). Un centre d'apprentissage à la guerre urbaine, créé après mai 68, en 1969 où 66 instructeurs spécialisés forment chaque année 13 000 stagiaires, issus surtout de la gendarmerie mobile. 140 hectares avec une fausse ville, sa grande place et ses HLM. Deux semaines de formation, un an sur deux...Passons sur les détails...

Au fil des pages, le lecteur découvre le projet "Colosse" (Capacité pour la maîtrise de foules non coopératives et de mouvements massifs de type émeute), le refus des gendarmes de tester, en 2008, un "canon à son" israélien, proposé par l'armée de terre (145 décibels, la limite de la douleur pour un individu étant autour de 120), le rapprochement, difficile, entre police et gendarmerie, le Grand Paris de la sécurité...

Un chapitre est consacré aux dessous, pas neutres bien entendu, de la rénovation urbaine. Fort utile à ceux qui penseraient que les destructions de barres HLM sont faites pour le mieux-être des habitants... Dans tous les projets de rénovation urbaine, la police fait partie des tours de table, et copilote les rénovations des cités sensibles. Pour résumer, mais l'auteur explique cela particulièrement bien, on peut dire, rénover l'espace pour mieux réprimer dans l'espace...Un nouveau visage vraiment peu connu de la politique de la ville. On se souvenait bien de la liquidation de la police de proximité, mais de nos jours la police est aux côtés des bailleurs sociaux afin de bunkériser les immeubles dans un cadre de "prévention situationnelle"...Ajoutons aux démolitions stratégiques, l'entrisme policier et un bilan contesté de l'ANRU, le tableau serait complet. Mais la cerise sur le gâteau répressif, est le développement exponentiel de la vidéosurveillance, véritabe obsession de MAM et du député UMP Ciotti, rapporteur de LOPPSI 2.

Hélas l'Etat Sarkozyste n'est pas isolé, les appuis municipaux ne manquent pas, l'auteur passe en revue Orléans, Nice ou Meaux. Mais il y a pire, si si...La gauche n'est pas en reste dans les surenchères sécuritaires avec Dray et Valls qui parfois tombent dans des déclarations consternantes. Sans parler de l'"ordre juste" de Royal, ordre juste ayant une désolante tendance à se fondre dans l'ordre ambiant "made in Sarkozy", comme à Lyon, Evry ou Vénissieux...

En conclusion, l'auteur nous rappelle que tout ceci est aussi un marché, un marché florissant qui s'expose chaque année au  Milipol où les entreprises de défense et sécurité sont en pleine expansion malgré la crise économique, Thalès en tête avec son système HYPERVISOR (déjà acheté par Mexico). Et mieux que les hélicoptères qui survolaient chaque nuit La Villeneuve cet été après les émeutes, les drones approchent des banlieues...

 

Un livre aussi essentiel que documenté, à lire en priorité, par l'auteur de "Mixité sociale : une imposture" et "Le nouveau bonheur français, le monde selon Disney", Hacène Belmessous. 

 

Dan29000 

 

 

Opération banlieues

Comment l'Etat prépare la guerre urbaine

dans les cités françaises

Hacène Belmessous

Editions La découverte

2010 / 204 p / 15 euros

 

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RENCONTRES AVEC L'AUTEUR

 

03 décembre 2010 - 20h00
LE LIEU-DIT [Paris]
Rencontre avec Hacène Belmessous autour de son livre Opération banlieues
Le Lieu-dit 6, rue Sorbier 75020 Paris

 

04 décembre 2010 - 17h30
LIBRAIRIE RESISTANCES
Hacène Belmessous présente son dernier essai Opération banlieues
Librairie Résistances  4 Villa compoint 75017 Paris

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ENTRETIEN POUR RUE 89 /

Par David Servenay | Rue89 | 03/10/2010

 

Dans « Opération banlieues », Hacène Belmessous évoque les risques d'une intervention militaire dans les cités. Entretien.

Depuis les émeutes de novembre 2005, l'Etat réfléchit sérieusement à faire intervenir l'armée dans les banlieues. Nicolas Sarkozy est pour, de nombreux officiers, notamment des gendarmes, sont contre. Ils le disent dans « Opération banlieues », un livre brûlot et très convaincant, signé du chercheur Hacène Belmessous. Un constat inquiétant, mais pas inéluctable. Interview et bonnes feuilles.

Rue89 : Quel est le point de départ de votre enquête ?

Hacène Belmessous : J'ai commencé par la politique de la ville, en me demandant : qu'est-ce qu'on vise à travers ces opérations de rénovation urbaine ? Pourquoi faut-il l'intervention d'un policier qui estime qu'il faut détruire telle barre et pas telle autre ? Pourquoi ces démolitions en masse ?

Avec le plan Borloo et la création de l'ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine), on dresse le constat de la fin de la politique de la ville initiée en 1975, qui ne marche pas. L'idée, c'était donc de comprendre ce qui se passe à travers la rénovation urbaine.

Avez-vous eu des difficultés à faire parler les acteurs de ces opérations ?

En fait, c'était compliqué de faire parler les « civils », plus que les militaires, les gendarmes ou les policiers. Les gens sentent que ce qui se joue, ce n'est pas une opération de rénovation urbaine, mais une mainmise policière. Je n'imaginais pas que derrière le discours du « renouveau » (cf. la campagne de Sarkozy et le plan « Espoir banlieues »), la police joue un rôle si important dans le conditionnement du territoire.

Pourquoi les militaires expriment-ils aussi ouvertement leur désaccord à l'idée d'intervenir en cas d'émeutes dans les cités ?

Ils sentent que quelque chose est en train de leur échapper. Quelque chose qui va à l'encontre de leur républicanisme. Par exemple, certains médias ont pointé en 2008 le glissement vers le concept de « sécurité nationale » dans le Livre blanc de la Défense. Ce texte marque une rupture par rapport au passé, avec des dispositions inquiétantes :
le contrat « 10 000 hommes » qui prévoit la mise à disposition de 10 000 soldats en cas de crise interne : pour faire quoi ?
la création du conseil de défense et de sécurité nationale, sous l'autorité du président de la République.

Aujourd'hui, si on envoie la troupe en Afghanistan, il y a un débat parlementaire. Il ne se passe rien si on envoie la troupe dans les banlieues.

Si c'est le cas, que se passera-t-il ?

L'armée se surajoute, en soutien, pour faire non pas du maintien de l'ordre, mais de la pacification.

Vous employez ce terme à dessein…

Lisez ce que dit le commissaire divisionnaire Christian Hirsoil, directeur départemental adjoint de la Sécurité publique de Seine-et-Marne (voir les bonnes feuilles page suivante). Il parle de commandos qui s'engagent « en profondeur » dans le quartier pour faire de l'observation. On peut aussi poser une section d'assaut en haut d'un immeuble pour contrôler l'espace.

Il existe un rapport de la société Eurocrise, réalisé à la demande de la DAS (dDlégation pour les affaires stratégiques), qui passe en revue ces possibilités. Cela montre qu'ils y ont réfléchi. Mon livre dit que l'Etat se prépare à une guerre dans les cités, pas qu'il va la faire.

Dans les années 90, on était dans du maintien de l'ordre, aujourd'hui c'est de la pacification. A Grenoble, l'été dernier, c'est une opération de pacification. Il y a un basculement. Quand l'armée doit-elle intervenir ? Le passage à l'acte a besoin d'un facteur déclenchant. Quel est-il ? La mort de policiers pendant des émeutes.

Comment expliquez-vous que les policiers et gendarmes parlent si librement ?

Le ministère de l'Intérieur m'a donné toutes les autorisations que je demandais. La seule question à laquelle je n'ai pas eu de réponse est : des responsables de Tsahal, spécialisés dans la guérilla urbaine, sont-ils venus à Paris après les émeutes de 2005 pour enrichir la réflexion des Français ?

On dirait qu'il y a un vrai consensus autour de cet enjeu dans la classe politique, à droite comme à gauche ?

Parfaitement. C'est d'ailleurs dramatique. Quel est le faux dilemme ? Ou vous êtes pour cette politique sécuritaire ou vous êtes pour la guerre civile, qui renvoie à l'angélisme sécuritaire de la gauche. Mais en 2002, Valls et Dray abondent dans le sens de Sarkozy.

La vision de Nicolas Sarkozy est une vision néolibérale du territoire : on casse le collectif au profit du projet individuel. Vous prenez le parti du bon camp : c'est diabolique et cynique, car les gens n'ont aucun choix. Enfin, la gauche du gouvernement a décidé de faire l'impasse sur ces quartiers.

Pourquoi ?

Cela tient à l'échec de 2002, à l'échec d'une certaine gestion municipale de la gauche. Ils ont abandonné le combat politique au profit de la logique sécuritaire. Cette gauche a un électorat dont le seuil de tolérance a fortement baissé.

Il y a aussi l'évolution de la guerre des idées. Dans les années 90, on parlait de « lepénisation » des esprits. Aujourd'hui, le dogme du différentialisme l'a emporté. La banlieue est un « brasier qui sert le pouvoir » m'a dit quelqu'un qui travaille dans l'antiterrorisme. Alors que ces territoires ne revendiquent que l'égalité. C'est le symptôme d'une France en guerre contre elle-même.

Vous ne craignez pas de faire de la prophétie autoréalisatrice en disant cela ?

Non, je ne fais que décrire un climat et des dysfonctionnements. On l'oublie, mais là où il y a de la médiation sociale, il y a des résultats : moins de délinquance, etc.

Vous souhaitez ouvrir un débat avec ce livre ?

Mon vœu, c'est que la politique menée dans ces quartiers soit discutée dans son ensemble, sur le plan urbain comme sur le plan de la sécurité. Sarkozy pense que la France crève de ses banlieues, moi je pense qu'elle crève de sa dépolitisation.

Ne craignez-vous pas que vos témoins, notamment les militaires et les gendarmes, risquent un effet boomerang pour les propos qu'ils tiennent ?

Ce qui honorifie une parole publique, c'est une parole qui se découvre. Par principe, je protège ceux qui doivent être protégés. Si on est dans une démocratie de l'autocensure, c'est que mon diagnostic est en-dessous de la réalité.

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PRESSE / 


« En se penchant sur les politiques de rénovation urbaine entreprises depuis les émeutes de 2005, le sociologue Hacène Belmessous s'aperçoit que celles-ci sont conçues avec la police et l'armée. En somme, que l'Etat se prépare à une éventuelle guerre civile. Les témoignages de responsables recueillis ici font frémir. Mais jusqu'où va aller la dérive de la politique du tout-sécuritaire ? »
LE COURRIER DE L'ATLAS

 

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EXTRAIT / page 74 

 

« Est-ce que le métier de l'armée de terre, c'est de faire du contrôle de foule ?

A la remise en question par les gendarmes des fins visées par les responsables politiques en banlieue et du poids relatif de l'autre composante opérationnelle de la sécurité intérieure, s'est ajoutée une autre mise en garde, plus inattendue, exprimée dans les moments informels de mon séjour à Saint-Astier en janvier 2010, ces temps de conversation -pendant les repas, l'apéritif ou le café de 10 heures, les quarts d'heure d'attente entre deux manœuvres, etc- où l'“ enquêté ” s'exprime un peu plus librement.

Comme nous discutions la militarisation de la police, les échanges dérivèrent assez vite sur l'émergence d'un nouveau protagoniste dans la “ gestion ” des banlieues : l'armée de terre. La seule évocation de celle-ci irritait nos interlocuteurs. “ On a mis quasiment un siècle et demi pour en sortir en juillet 1921 [date de création de la gendarmerie mobile]”, a tenu à me rappeler le lieutenant-colonel Mézières.

“Dans une démocratie, ce n'est pas à l'armée d'assurer la fonction de maintien de l'ordre, quels que soient les paramètres spécifiques à notre époque. Rien ne justifie ce retour de l'armée comme acteur sur le territoire national, même si certains brandissent la menace que la France est au bord de l'explosion.”


Un écho direct de ce que m'affirmait à Paris, un mois plus tôt, le colonel Lejeune, à la Direction générale de la gendarmerie nationale :

“ Il n'est pas question d'envoyer la troupe face au peuple de France. Pour faire du maintien de l'ordre, on envoie aujourd'hui des policiers professionnels, qu'ils soient gendarmes ou CRS, et c'est largement suffisant. ”


A leurs yeux, ce qui ne va pas, c'est l'intrusion militaire dans leur champ de compétence, qui rompt avec le partage des légitimités, comme me l'a explicité sur un mode ironique le colonel Quenelle, commandant du centre de Saint-Astier :

“ L'armée de terre dit qu'elle ne peut pas déployer un bataillon supplémentaire en Afghanistan, de quoi vient-elle se mêler en voulant aller dans les banlieues ? Ce n'est pas son métier. Moi, il m'a fallu vingt bonnes années pour commencer à comprendre ce qu'est le maintien de l'ordre.


J'imagine mal un fantassin à qui on va dire : ‘Ben tiens, on va te faire une petite formation avec un bouclier et puis un casque et tu vas descendre dans les banlieues résoudre les problèmes’. ”


Mise au point ou avertissement ? Plutôt l'expression d'une opposition à ce que les gendarmes voient comme un futur où l'armée pourrait se projeter.

 

 

 

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