Palestine : entretien avec le poète Ghassan Zaqtan

Publié le par dan29000

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Entretien avec le poète Ghassan Zaqtan

- Pour la Palestine
n°55
Une nouvelle
génération de jeunes poètes émerge en Palestine. Entre ouverture au monde et
enfermements imposés, elle se préoccupe du quotidien, du détail... Entretien

avec Ghassan Zaqtan.



PLP : Lors d’un
débat organisé à Lodève (Hérault) à l’occasion de la dixième édition du
festival Voix de la
Méditerranée, Khayri Mansour [1] et vous même étiez questionnés sur le
thème : « Etre poète aujourd’hui en Palestine ». Khayri
Mansour, immédiatement, a répondu : « Comment ne pas être poète
en Palestine ? ». En dépit de l’occupation, la vie culturelle en
Palestine même paraît résister ; et de tels propos semblaient faire écho à
cette multitude de rencontres, notamment à ce moment particulier de mars 2002
où, en dépit des checkpoints et des risques encourus, plusieurs centaines de
Palestiniens avaient multiplié les kilomètres par désir d’entendre, dans le
théâtre al-Kassaba de Ramallah, non seulement des poètes et musiciens
palestiniens mais également des écrivains venus avec le Parlement international
des écrivains, lire leurs textes dans leur propre langue, à l’invitation de
Mahmoud Darwish. Dans le contexte actuel, que vous inspire cette
réflexion ?

Ghassan
Zaqtan : Je me rappelle bien cette soirée où j’étais moi-même
venu lire et écouter. Quelques jours après, le théâtre était saccagé par
l’armée israélienne, au début de l’opération « Remparts ». La Palestine n’est pas
seulement un lieu, un pays. Elle représente plus que cela : elle invite à
une réévaluation morale. A l’instar de poètes du Chili, par exemple, ou de
poètes français, dans des situations de résistances, c’est ce qui pour une part
inspire les poètes palestiniens. Après la fondation d’Israël, le narratif
palestinien n’était pas audible. La poésie palestinienne s’est pour une part
employée à le retrouver, à l’écrire, et à faire entendre la voix, le récit, des
Palestiniens, qui n’étaient pas entendus, en particulier en Europe.

L’occupation israélienne
est parvenue à diviser les Palestiniens entre plusieurs
« îles » : la bande de Gaza, la Cisjordanie, Israël,
tous les pays où sont les réfugiés et notamment la Jordanie, le Liban et la Syrie ; des
Palestiniens chrétiens sont exilés en Amérique latine, d’autres aux Etats-
Unis. Plus d’un demisiècle de parcours et d’expériences différents en
résulte : ceux des différents exils, ceux de l’occupation. Oslo a ouvert
la voie au retour de quelques-uns, avec de grandes difficultés. Même à Ramallah
je suis un réfugié. Mais la
Palestine est aussi le lieu d’un dialogue entre ces expériences
diverses.

PLP : Vous avez eu
l’occasion d’expliquer que l’exil forcé vous a en quelque sorte en même temps
ouvert sur le monde et à d’autres rencontres, ce dont la nouvelle génération
fait aussi comme une richesse, et vous évoquiez également à son sujet un
échange entre l’universel et l’intime, dans une situation, pourtant, où
l’enfermement, multiforme, s’ajoute à l’occupation. Qu’en est-il ?

G. Z. :
C’est vrai. La nouvelle génération, dans son écriture, est en même temps plus
proche du quotidien, avec moins de « grandes idées » et de
« phrases sacrées ». Les jeunes auteurs sont plus proches du réel.
Auteurs, et auteures car cette génération compte de nombreuses jeunes femmes,
en particulier dans la bande de Gaza, comme Hala Shruf et bien d’autres. Leur
écriture se veut libre. Elle traite de l’occupation, mais aussi des traditions
de leur communauté.

PLP : Sont-ils
publiés ? Dans quelles conditions est-il possible de les lire, en
Palestine ?

G. Z. :
La plupart sont déjà publiés. Il y a de ce point de vue un réel effort du
ministère de la
Culture. Certains ont été publiés à l’étranger. Des
anthologies ont été écrites. Il faut souligner le travail d’ONG, comme la
fondation al-Qatan. Toute cette nouvelle génération mérite d’être connue. Les
journaux jouent un rôle important. Mais du fait de l’occupation, nous n’avons
pas de réelle maison d’édition et c’est un vrai problème qui s’ajoute aux difficultés
de communication, de circulation. Une branche palestinienne de la maison
al-Shuruq (Amman, Beyrouth et Le Caire) devrait voir le jour avec des projets
de publication et de réédition. Mais une décision israélienne interdit l’entrée
dans les territoires palestiniens sous occupation d’ouvrages publiés dans les
pays arabes comme le Liban et la
Syrie. Une très grande part des livres publiés dans la région
l’est pourtant à Beyrouth. Leur lecture nous est interdite.

Internet permet pour une
part de contourner ces obstacles. Le ministère de la Culture, de son côté,
publie chaque mois un ouvrage en collaboration avec un journal, qui le
distribue et le présente dans sa rubrique culturelle. Des échanges sont
organisés dans plusieurs universités, dont les sections littéraires accueillent
des auteurs de Jéricho ou d’Hébron, en dépit, une fois encore, des multiples
obstacles à la circulation. La séparation entre Cisjordanie et bande de Gaza
rend en revanche les choses beaucoup plus difficiles.

PLP : L’écrivain
Mourid Barghouti confronte Ramallah, la ville de son retour, à celle de sa
mémoire. Vous évoquez pour votre part un retour incomplet...

G. Z. :
J’ai passé l’essentiel de ma vie en exil. Je suis un « returnee »,
mais je ne suis pas de retour. Je découvre un lieu nouveau, je ne le compare
pas à une mémoire. Je suis en quelque sorte en retour incomplet dans un lieu
incomplet. J’ai loué une maison à Ramallah, j’aime la ville, je peux en
comprendre les signes, les sens. Mais il est difficile d’écrire à propos de Ramallah,
d’Hébron, de Bethléem...J’ai visité Jaffa et Haïfa où j’ai fait de nombreuses
photos que j’ai envoyées à ma mère à Amman. Les photos en noir et blanc étaient
pour moi plus fortes que le réel en couleur. Ma mère a gardé les vieilles
photos.

PLP : Vous avez
cofondé une maison de la poésie à Ramallah [2]. De quoi s’agit-il ?

G. Z. :
Effectivement, nous l’avons fondée avec Hussein Barghouti [3]. Il s’agit d’un lieu, de rencontres, de
services aussi, pour les poètes, les écrivains. A la mort de Hussein en 2002,
j’ai pour ma part arrêté, me tournant vers d’autres activités, pour tenter de
faire connaître la poésie palestinienne.

Ghassan Zaqtan est né 1954 en Palestine, à Beit Jala, près de Bethléem. En exil
pendant plusieurs décennies -Jordanie, Syrie, Liban, Tunisie-, il est rentré en
Palestine en 2004, et vit aujourd’hui à Ramallah. Auteur d’une dizaine de
livres de poésie, mais aussi de pièces de théâtre et de scénarios, il travaille
depuis 2004 au Ministère de la
Culture comme responsable du secteur Littérature et Edition.
Il dirige par ailleurs les pages littéraires du quotidien Al-Ayyam de
Ramallah.

Publié dans Monde arabe - Israël

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