Palestine : face au mur, à Al-Ma'Sara

Publié le par dan29000

Palestine : face au mur

 

Mahmoud Al’aa Elddin, 25 ans, est l’un des animateurs du comité de résistance non violente d’Al-Ma’Sara. Cette ville est située au sud-ouest de Bethléem et a été directement touchée par la construction du mur de séparation en 2005.



Comment a débuté votre mouvement de résistance pacifique  ?

Mahmoud Al’aa Elddin – Lorsque nous avons commencé en 2005, nous étions comme en sommeil. Nous ne savions pas ce qui se passait autour de chez nous. Jour après jour, nous avons vu l’occupation israélienne progresser. Ils ont commencé à construire le mur et à occuper le terrain. Nous nous sommes organisés progressivement pour résister. Nos premières actions ont consisté à organiser des manifestation pour la paix, développer un ensemble d’activités de résistance, fédérer les villages autour de nous et faire circuler l’information.

Quelles conséquences a eu la construction du mur sur ton village  ?

Beaucoup de terres agricoles se sont retrouvées derrière le mur. Pendant sa construction, tous les arbres ont été coupés, notamment les oliviers qui se trouvaient à proximité. Un no man’s land de 250 mètres doit être dégagé autour du mur. Cette zone est sous vidéosurveillance et lorsqu’il y a une intrusion les militaires arrivent. Il est impossible d’y cultiver quoi que ce soit. Avant cette construction, la campagne d’Al-Ma’Sara, c’était des oliviers à perte de vue, un paysage verdoyant. Maintenant, l’endroit est un véritable désert.

Concernant l’eau, celle que nous recevons est contrôlée par les Israéliens. Il est arrivé que nous n’ayons pas d’eau pendant 24 jours, un mois voire deux. Pendant ce temps, les colons s’en servent pour remplir leur piscine. Voilà la réalité.

Quels rapports entretenez-vous avec les Israéliens, et le dialogue est-il possible  ?

Notre problème en Palestine n’est pas avec les Israéliens en général. Il est avec les colons israéliens qui n’hésitent pas à utiliser la violence, et avec les soldats israéliens qui nous imposent leurs checkpoints ou débarquent chez nous en pleine nuit. Lorsque des colons […] agressent des Palestiniens, on ne voit jamais les soldats les modérer. Ils se contentent de regarder, et si un Palestinien a le malheur de porter la main sur un colon, il est immédiatement embarqué […].

Certains Israéliens participent à nos manifestations, désapprouvent la politique de leur gouvernement, et nous dialoguons sans problème avec eux. Ils n’hésitent pas à interpeller directement les soldats pour leur demander pourquoi ils utilisent la violence.[…]

Il existe un autre acteur dans ce conflit qui soutient sans faille ce que fait le gouvernement israélien  : les États-Unis. Peu importe pour eux que cela se traduise par des violences contre les citoyens palestiniens.

Constates-tu une augmentation de ces violences  ?

La situation ne cesse de se dégrader. L’armée israélienne et son gouvernement utilisent de plus en plus la violence. Pourquoi ? Car en ce moment, le Fatah et le Hamas travaillent sur un accord. Si celui-ci est signé, nous pouvons espérer que les choses vont aller dans le bon sens.

Si ce n’est pas le cas, nos perspectives de liberté, de paix vont s’éloigner. Il faut que cet accord intervienne au plus vite.

Votre mouvement n’est pas «  politique  » à proprement parler  ?

Ce n’est pas un mouvement politique dans le sens où notre activité, nos manifestations sont pacifiques. Nous ne faisons pas usage de violence, et n’avons pas d’armes. Cela nous semble une voie sans issue. Mais nous participons aussi à des initiatives politiques qui visent à encourager le Fatah et le Hamas à trouver un accord.

Il y a aussi les entraves à la circulation qui vous sont imposées.

Concrètement, avant la construction du mur, il me fallait 10 minutes pour aller à Bethléem qui se trouve à environ 20 kilomètres. Maintenant, il m’en faut 45. […] Pour aller de Bethléem à Ramallah (Ndlr  : 30 km), il faut passer trois checkpoints. Mais si les soldats ont décidé que tu ne passais pas, tu peux rebrousser chemin. S’ils te retiennent, ils vont mal te parler, te chercher des problèmes et te laisser des heures sous le soleil. Il y a un checkpoint entre Bethléem et Ramallah par lequel passe beaucoup d’étudiants qui se rendent à l’université. Lorsqu’ils t’y arrêtent, tu peux attendre pendant deux voire cinq heures avant qu’on te libère. Ils veulent simplement nous clouer chez nous et rendre impossible tout mouvement au sein du territoire, ce qui entrave nos possibilités d’étudier et de travailler. Je parle de ce checkpoint en particulier car il s’y passe de nombreux incidents. Les soldats qui y sont stationnés sont particulièrement agressifs. Ce sont des jeunes qui n’ont pas plus de 18 ans. [...] Un jour, ils ont arrêté mon frère, Amar. Ils l’ont incarcéré pendant sept jours pendant lesquels ils l’ont battu, alors qu’il n’avait absolument rien à se reprocher. Puis ils l’ont abandonné dans le désert sans son téléphone portable et son argent, comme ils le font systématiquement. Si jamais il te vient l’idée de demander ce qui est arrivé à l’un de tes proches, ils vont te mettre sous le nez un papier qu’il a signé et qui est censé prouver qu’il a été relâché et que ce qui est arrivé après, ils n’en savent rien. J’ai moi-même été incarcéré pendant plusieurs jours […] et je dois maintenant payer de lourdes amendes à la suite de fausses accusations de violence sur des soldats.

Quels sont tes espoirs pour les années à venir  ?

Je voudrais voir mon pays libre et en paix de mon vivant. Je souhaite que la division entre Palestiniens cesse, car sinon, nous ne pourrons rien construire. Sur le plan personnel, je veux que justice soit rendue à mon frère qui a été tué. Je veux poursuivre mes études que l’occupation m’a obligé à arrêter. Enfin, je veux me marier et fonder une famille et que mes enfants n’aient pas à grandir sous occupation. Car la situation en Palestine est vraiment devenue insupportable. Il y a beaucoup de Palestiniens emprisonnés. Mais nous, à l’extérieur, nous sommes également comme dans un pénitencier, entouré par le mur de séparation dont on ne peut s’échapper.

Quel message veux-tu faire passer aux Français que tu vas rencontrer pendant ton séjour en France  ?

Nous sommes comme les oliviers plantés dans cette terre. Nous ne bougerons pas. Jamais nous ne partirons. Les Français sont très présents à nos côtés à Al-Ma’Sara. Donc je veux leur dire  : «  Venez voir ce qui se passe ici et ensuite témoignez autour de vous.  » C’est votre responsabilité car vous avez plus d’influence que ne pourront jamais en avoir les médias palestiniens, dont les images ne parviennent pas dans les pays occidentaux. Venez chez nous dès que vous le pouvez. La solidarité internationale nous fait nous sentir réellement plus forts pour construire la paix.


* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 136 (16/02/12).

Source : ESSF

Publié dans Monde arabe - Israël

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