Parc de la Vanoise : les élus préfèrent le béton à la nature !

Publié le par dan29000

Parc de la Vanoise : la nature ou les stations de ski, les élus ont choisi Send the article by email


Elue EELV Rhône-Alpes, en charge de la Montagne et du Tourisme dans l'exécutif régional
Publié le 29/09/2012

Le premier parc national français doit fêter ses 50 ans en 2013.

Mais que restera-t-il de ce magnifique élan qui avait présidé à sa création, quand les élus des vallées de Tarentaise et de Maurienne auront choisi de dire « non » à sa charte ?

Plus qu’un parc naturel, c’est à un symbole que certains veulent s’attaquer, au nom de leur intérêts. C’est en ce moment que ça se passe, sur les terres de Savoie.

Bétonner plutôt que protéger, étendre les emprises, toujours plus… Pour quoi faire, au juste ?

Des parcs nationaux, la France en compte dix. Le dixième, le dernier et tout nouveau, c’est celui des Calanques de Marseille, dont on a beaucoup parlé ces derniers mois. Celui de la Vanoise fut le premier ; et il a connu bien des péripéties depuis sa création en 1963. Mais jamais une remise en cause aussi radicale qu’aujourd’hui, par quelques responsables locaux.

La polémique remonte à une loi récente : la loi Giran, portée en 2006 par le député du même nom, dans le but – honorable et sincère, on ne peut en douter – de tracer une nouvelle page d’histoire.

Désormais ces parcs, jusque-là voulus et décidés par l’Etat (autrement dit, depuis en haut), deviendraient des « projets de territoires » co-construits par les élus locaux et l’administration (autrement dit portés depuis le bas !).


Le village de l’Ecot, aux portes du parc de la Vanoise (coll. personnelle)

Une belle idée, pleine de bons sentiments ! Sauf qu’ en Vanoise, comme au parc national des Ecrins, ou en Mercantour, depuis toutes ces années, l’administration des parcs – et ses « gardes moniteurs » présents sur le terrain – avaient peu à peu fait vivre les parcs sur les territoires, animé des projets communs, travaillé à « faire ensemble » et à gommer les agacements.

Lesquels étaient parfois légitimes. Lors de la mise en place de ces parcs, les communes avaient dû céder des terres à une zone centrale (ou « cœur » de Parc), presque à 100% protégée, et faire avec un certain nombre de contraintes. Mais, doucement, les choses s’étaient apaisées.

Des chartes en cours de « renégociation »

Le plus souvent, les tensions se sont aplanies... pas partout, pas toujours, et pas sans que des erreurs soient commises. Après une ou deux premières générations de gardes recrutés parfois localement (pas forcément avec bonheur), sont arrivées les nouvelles générations, jeunes et diplômées, recrutées sur concours national, mais sans attache au territoire, et parfois avec une idée un peu bornée de la mission de « protection ».

Les anecdotes font florès ; tel ce jeune garde verbalisant les paroissiens de Saint-Dalmas-le-Selvage (Mercantour, Alpes-Maritimes) réunis sur un col (en zone cœur du parc) pour célébrer une messe ancestrale. Ou cet autre, dressant un procès verbal à un touriste occupé à photographier des oiseaux, au motif de « dérangement d’animaux ».

Quand même, un peu partout, l’idée même du parc national s’est imposée comme une valeur d’image, de préservation de la nature, dans une dynamique touristique souvent bien pensée. Près de 10% du territoire de la France (60 000 kilomètres carrés) et 8,5 millions de visiteurs annuels. Cela pose une référence !

Mais la loi Giran est venue remettre en question la prééminence de l’Etat sur ces espaces « nationaux »… Et ce pouvoir donné à certains a ravivé des velléités et ranimé des intérêts. Certes, il n’est pas question de remettre en cause la zone « cœur », qui en Vanoise avait longtemps fait l’objet de convoitise. Mais tout le reste peut désormais se voir réévalué, à l’occasion des renégociations des chartes.

Ces guides de bonne gestion donnent les orientations, les engagements réciproques des acteurs, au pied de la lettre. En les refusant, certains veulent marquer leur désaccord et peuvent ainsi fragiliser l’équilibre qui donne l’esprit des Parcs nationaux : mélange de protection et de co-construction, tant désiré par le législateur.

En Vanoise, c’est le feu !


Plaque « Parc de la Vanoise » posée sur une pierre (coll. persnnelle)

En Vanoise comme ailleurs, cela fait quatre ans que ça dure. Quatre ans de lentes et patientes discussions, avec les élus, avec les acteurs du terrain, avec les habitants.

Dans les Ecrins, le processus est en cours également. Et, comme me le confiait un garde, c’est plutôt bien emmanché : les communes devraient peu à peu adhérer à cette charte renégociée, qui leur fera porter un projet commun pour leur territoire. Dans le Mercantour aussi, ça suit son cours, cahin caha.

C’est une autre histoire en Vanoise, où les élus ont vu dans la nouvelle charte une opportunité de ressortir tous les projets d’aménagement que leurs communes avaient portés depuis plus d’un demi-siècle ; y compris ceux qui n’avaient aucune chance d’aboutir.

Mon ami et collègue savoyard Yves Paccalet, écrivain, philosophe, qui fut l’un des compagnons du commandant Cousteau et siège avec moi à la région, y a mouillé la chemise. « Ami farouche de la nature », comme il se qualifie lui-même, il a porté sans faillir, au sein du conseil d’administration du parc, cet esprit du faire-ensemble, ferraillant parfois, au côté du préfet, pour tuer dans l’œuf des projets dangereux voire ridicules.

Telle cette liaison par remontées mécaniques – Bonneval-sur-Arc / Val-d’Isère (par delà le col de l’Iseran) –, que l’on voit ressortir des oubliettes (le premier projet datait de 1964, et n’avait jamais été poursuivi) par le maire de la petite commune de la haute vallée de l’Arc (Maurienne)… par ailleurs garde du parc de la Vanoise !

Intérêts locaux contre intérêt global

C’est qu’en Vanoise, les intérêts sont très forts. Imaginez : on trouve, aux portes du parc, les stations de Val-d’Isère, Courchevel, Val-Thorens… Et quelques autres parmi les plus imposantes des stations de ski françaises ! Ici, le maître mot c’est : « Ne nous dites pas ce qu’on a à faire... On le sait. » Le problème, c’est que ces communes ne veulent pas toujours entendre qu’elles font partie d’un ensemble, qui les dépasse… Un territoire, protégé.

Je vous ai déjà parlé de ces stations et du genre de tourisme qu’elles pratiquent, sur ce bloc. Ce sont pas moins de 370 000 lits touristiques construits en Tarentaise et des stations qui grossissent et grossissent encore et toujours.

Jusqu’où ? Pour qui et pour quoi faire ? Avec quels bénéfices réels pour les habitants ? Avec quel poids sur l’environnement et les ressources naturelles, dont l’eau ?

Ces questions ne sont jamais posées. Il existe, sur ces sujets, un consensus du « toujours plus, toujours plus haut, toujours plus cher… ».

Alors, pas question de contraintes, pas question de limites. Même quand la charte du parc prend garde de dessiner des ellipses un peu floues sur les zones à plus forte pression touristique, pour que s’y applique seulement la règle de droit commun, la moins lourde. Et c’est encore trop, pour certains.

Au nom de leur développement et du refus des contraintes (autres que celles du marché), on apprend que plusieurs communes – dont certaines bien connues des touristes de stations, Bourg-Saint-Maurice, Courchevel, Val-d’Isère – viennent de délibérer contre la charte. Et il est probable que cela fasse boule de neige. Le risque ? Que la charte ne puisse pas être reconduite. Et c’est le parc qui est fragilisé…

Que restera-t-il de l’esprit des Parcs ?

Yves Paccalet qui, en juin, nous assurait être optimiste (à « l’inverse de sa nature profonde » !), explique maintenant ne plus savoir quel chemin emprunter pour sortir de l’impasse. Que restera-t-il des Parcs nationaux à la française, si demain les élus des communes de Vanoise rejettent la Charte ? Si ce parc, si emblématique d’une certaine idée de la protection de l’environnement est réduit, comme peau de chagrin, à sa seule « zone cœur » ?

Le conseil général de la Savoie vient de demander à l’Etat de « surseoir à son décret ». Les grands élus de ce département, et particulièrement Hervé Gaymard (président du conseil général) auraient pu voir les choses autrement, pour peser dans ce déroulement, dire le bien fondé de cette belle idée, rendre à Giran et à sa loi leur esprit. Ils ont préféré se taire.

Me vient à l’esprit l’image du film d’Al Gore, quand celui qui fut vice-président de Bill Clinton montre une balance à deux plateaux. Sur l’un, la planète. Sur l’autre, les dollars. C’est le choix de notre quotidien.


Une cascade dans le parc de la Vanoise (coll. personnelle)

Il n’y a pas, pourtant, pas d’opposition à faire entre protection et développement ; si ce dernier est capable de ne pas détruire, ou exploiter les ressources. Il y a de la mesure à respecter. Prendre en compte ce que nous appelons la « capacité de charge du territoire », accepter que nos territoires (et leurs ressources) sont finis et qu’il faut mettre des limites, fixer des règles et choisir de travailler ensemble à un avenir précautionneux des hommes et de la planète.

Les espaces à préserver ne sont pas une charge, ou une difficulté ; on sait qu’ils sont la richesse de nos pays, de nos territoires. Et pas seulement pour le tourisme.

Respect des espaces et de leur biodiversité, prise en compte de la fragilité des écosystèmes. C’est à force de combats et d’acharnement que des pionniers, scientifiques, passionnés et dévoués, le plus souvent, ont fait apparaître la nécessité de sauvegarder les espaces naturels. En France, on a mis du temps pour en convenir. La création d’un parc naturel a été une première victoire pour tous ceux qui avaient cette préoccupation. C’était le parc national de la Vanoise.

Ce qui est mis en cause aujourd’hui dépasse largement un territoire et quelques montagnes magnifiques. C’est un symbole important qui est en danger. La Vanoise, c’est plus qu’un espace, bien plus que de la faune ou de la flore. Derrière la Vanoise, c’est un état d’esprit et une idée qui sont mis à mal. Et c’est cela qu’il faut défendre, aujourd’hui encore.

 

 

 

SOURCE / RUE 89

Publié dans environnement

Commenter cet article