Paris : le palace esclavagiste Concorde Opéra qui, en plus, n'aime pas les syndicats

Publié le par dan29000

Dans l’hôtel quatre étoiles, le client esclavagiste est roi

19 septembre 2012

Récit Les employés du Concorde Opéra à Paris ont organisé la libération d’une femme asservie par une famille de Dubaï. La direction se retourne contre eux.

 

Par SYLVAIN MOUILLARD

Elle est née dans la province du Gojjam, en Ethiopie. Z. a aujourd’hui 24 ans. Après la mort de sa mère, son oncle l’accueille à Addis-Abeba, la capitale. Il l’incite à s’inscrire dans une agence de travail. En janvier 2011, Z. est embauchée comme employée de maison par une famille des Emirats arabes unis. Basée à Dubaï, elle espère subvenir aux besoins de sa famille. Mais pendant dix-huit mois, elle ne touche aucun salaire. Son passeport est confisqué. Quotidiennement, elle subit des violences : coups de pied, gifles, insultes… Son calvaire a pris fin le 13 juillet à Paris.

La jeune Ethiopienne est alors en France depuis deux semaines. Elle loge à l’hôtel Concorde Opéra, un établissement quatre étoiles. L’épouse de son employeur et ses huit enfants, y ont réservé plusieurs chambres pour leurs vacances dans la capitale. Z. entrevoit enfin une possibilité d’échapper à sa condition d’esclave moderne, quand elle parvient à se confier à une femme de chambre de nationalité éthiopienne comme elle. Plusieurs syndicalistes de l’hôtel décident alors d’alerter le Comité contre l’esclavage moderne et l’association Femmes solidaires.

«Vagues». «Le 13 juillet, on est arrivé vers 17 heures devant l’hôtel. La famille était partie se promener et Z. les accompagnait. A 22 heures, personne n’était encore rentré. On a eu peur que le directeur de l’hôtel, qui craignait que cette affaire ne fasse des vagues, n’ait averti ses clients», se souvient Christine Laurent, membre de Femmes solidaires. Finalement, à 23 heures passées la petite troupe revient de sa balade. «Z. était la dernière, elle portait tous les paquets. Ce n’était pas dur de la repérer.» Les policiers, alertés en début d’après-midi, la «libèrent» et récupèrent son passeport.

La jeune femme porte des traces d’ecchymoses sur les avant-bras. Au commissariat du VIIIe arrondissement elle se confie. «Je travaillais tout au long de la journée et de la nuit, car même quand je voulais dormir, j’en étais empêchée par la famille», lit-on sur le procès-verbal de son audition, que Libération a pu consulter. «Les enfants de la famille, surtout une fille, me frappaient avec la bienveillance de la mère. Je reçois des gifles et des coups de pieds de leur part, sans raison apparente mais ils prennent plaisir à le faire. Les coups étaient réguliers.» Un des enfants la menace régulièrement au prétexte que le ménage est mal fait : «Tu ne pourras jamais retourner en Ethiopie, je te trancherai la gorge.» En France, «la mère faisait attention à ce que je ne sois pas violentée, car je pense qu’ils savaient qu’ici ces pratiques sont illégales», raconte encore sur procès-verbal la jeune femme.

Z. est désormais prise en charge par les associations. Faute d’une plainte déposée à temps, ses employeurs ont pu regagner Dubaï, le lendemain, le jour prévu de leur vol, comme si de rien n’était. Mais loin de féliciter ses employés pour avoir fait délivrer la jeune femme, la direction de l’hôtel va se retourner contre eux. Le directeur du Concorde Opéra, Claude Rath, reproche aux quatre salariés en pointe dans cette affaire de ne pas l’avoir prévenu de la situation. Il a été mis au courant quand la police l’a appelé le 13 juillet avant de débarquer dans l’établissement. Ce qui leur a valu «une lettre de mise en garde», re çue par chacunà la mi-août.

Crainte. Réaction outrée de Claude Lévy, délégué CGT des hôtels de prestige : «C’est volontairement que nos délégués n’ont pas averti le directeur de l’hôtel, car ils avaient déjà eu affaire à lui dans un conflit social sévère. Ils craignaient qu’il ne prévienne le client et lui dise de s’en aller.» Le syndicaliste affirme que la première réaction de Claude Rath a été de reprocher aux salariés d’avoir «fait perdre du chiffre d’affaires à l’entreprise» avec le départ de cette famille. «Procès d’intention», rétorque l’intéressé joint par Libération. «Je ne peux agir que si j’ai connaissance des faits, j’ai une responsabilité pénale dans ce genre d’affaires, dit-il. A aucun moment il n’a été question des intérêts économiques de l’hôtel !»

Deux mois après sa libération, Z. loge désormais dans un appartement du Comité contre l’esclavage moderne. «Elle essaie de sortir de ce cauchemar, ce qui peut être très long, car il faut raconter et donc revivre l’événement», confie Sylvie O’Dy, la présidente du comité. «A chaque fois qu’on est avec elle, elle porte nos sacs, débarrasse la table. C’est vous dire l’état de soumission dans lequel elle se trouvait», raconte Christine Laurent, de Femmes solidaires. Le dépôt d’une plainte contre ses anciens «employeurs», sur la base de la loi contre le trafic d’êtres humains est en préparation.

 

 

 

SOURCE / LIBERATION. FR

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