Paris : squat d'artistes, puis campement rom incendié

Publié le par dan29000

 

Mon squat d'artistes était devenu un campement rom. Il a brûlé lundi


Damien Roudeau
Reporter graphique
RUE 89
 

Le reporter Damien Roudeau a participé en 2008, à l'installation d'un squat d'artiste dans une cartonnerie désaffectée à Paris. Après leur expulsion, des Roms avaient investi le lieu, dévasté par un incendie mortel lundi soir. Récit.


Un enfant rom lors d'un rassemblement devant la mairie de Montreuil en août 2010 (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

« Nous avons été brûlés, mais nous ne fûmes pas consumés. [...]
Entre la braise et le hurlement, nous avons apprivoisé l'enfer.
Abolissant en nous le temps, nous avons redonné vie à nos ombres.
Plutôt que des crimes, nous nous souvenons de l'amour.
Et lorsque nous prenons une poignée de cendre fraîche,
nous voyons encore en elle le feu noir,
ou nous nous disons que nous pourrions le voir. »
Rajko Djurić (traduit par Marcel Courthiade dans « La Littérature des Rroms, Sintés et Kalés », Inaclo, 2007)

Un combustible

M1, M2, M3, M4, M5. Mardi matin, alors que les cendres fument encore, interdisant aux Roms l'accès aux vestiges de leurs maisons, je me répète ces sigles en boucle.

Je m'y enfouis pour chasser les images d'horreur et de désespoir. Les images qui se répètent de mois en mois, chaque fois plus atroces. Familles hébétées, cordons de policiers, enfants terrorisés, corps épuisés, colères rentrées.

M1, M2, M3, M4, M5. Vêtements, souvenirs, économies, médicaments, papiers. Tout est parti en fumée, le reste déblayé par les tracto-pelles.

Nous avions souligné les normes en fluo dans l'épaisse documentation : murs en M2, plancher en M4, plafond en M1. Cabine en M0 : incombustible...

Nous sommes en janvier 2008, et nous prenons les mesures pour entamer la construction d'une salle de projection dans le vaste hangar, investi avec divers collectifs d'artistes.

Après nous, la Cartonaria deviendra la Baraka

Nous aménageons une ancienne cartonnerie désaffectée, au 163, de la rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement de Paris : la Cartonaria 163 est née. Des décors se montent pour des spectacles de théâtre, d'arts de rue, de cabaret, des défilés de mode de jeunes créateurs... le hangar se remplit de cabines de tournage en bois de tailles diverses.

On y recrée, dans de grandes boîtes en contreplaqué, des appartements factices pour des clips. Dans deux ans, une centaine de Roms en construiront, au même endroit, de plus petites, de plus serrées. De mieux aménagées aussi. Trente cabanes en planches de palette, leurs maisons. La Cartonaria deviendra en novembre 2010 la Baraka.


Dessin de l'entrée du squat de la rue des Pyrénées (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

M1, M2, M3, M4, M5 : non inflammable, difficilement inflammable, moyennement inflammable, facilement inflammable, très facilement inflammable. Nous avions fait appel aux conseils avisés de Simon, étudiant en architecture, pour l'achat du matériel.

La commande était prête, Greg avait fait les comptes pour bâtir la salle de cinéma : cloisons en aggloméré prétraité contre le feu, pulvérisation de 42 litres de Cartoflam® sur carton à simple canelure, puis 28 litres de vernis transparent Decorflam®, 19 plaques de placo avec une couche de vernis Alphaflam® et Alphacoat® sur tous les supports.

Nous avions peur du feu. Gilles, qui avait ouvert le lieu, répétait souvent : « Si on s'enflamme pas, on fait vivre ce lieu jusqu'en 2015 ». La mairie du XXe nous tolérait, malgré les plaintes de quelques associations locales réclamant elles aussi un local « gratuit ».


Le monte-charge de la Cartonaria (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

M1. C'était l'obsession, la hantise, dans cette cartonnerie où s'organisaient des soirées, des expositions, des projections...

Le public était hétérogène, à l'image de la programmation : des voisins curieux, des étudiants, des associations du quartier, quelques professionnels du cinéma ou des arts vivants, des retraités, quelques élus locaux également, venant régulièrement par leur présence témoigner de leur soutien...

Des techniciens de la ville passaient amicalement, de façon informelle, pour donner des instructions de sécurisation. Le lieu est vaste, sa structure spatiale rappelant le découpage des activités de l'époque : la maison des directeurs, avec bureaux administratifs et bureaux d'études, est délaissée car insalubre.


Dans l'entrepôt de la Cartonaria, en janvier 2008 (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

Lors de la première soirée cinéma dans le hangar, nous projetons « Stella », le beau documentaire de Vanina Vignal sur la vie dans une baraque du bidonville rom de la plaine Saint-Denis, sous l'autoroute. Stella est présente, avec sa sœur, émues et rigolardes. Encore une belle nuit de fête à la Cartonnerie.

M2... c'était en tout cas l'objectif. Difficile de faire mieux, avec tout le matos des uns et des autres. Mais on pouvait au moins prévenir les accidents, se basant sur les normes BAES : deux extincteurs pour les feux d'origine électrique et un extincteur à eau pulvérisée.

Remplacés par les Roms chassés de Montreuil

Nous avons été expulsés par la police début 2009, quelques semaines après la validation des plans, alors que les travaux allaient commencer. Au prétexte que la maison de maître, attenante au hangar, menaçait de s'effondrer.

Des vigiles furent payés pour nous empêcher de réintégrer les lieux, et j'ai dû lâcher un backchich au gardien pour récupérer le matériel de notre collectif.


Vue depuis le hangar abritant les « barakas », quelques mois avant l'incendie (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

Les roms, expulsés de campements montreuillois en 2009, arrivent dans les lieux deux ans plus tard, en novembre 2010.

Ils occupent les salles de confection de matrices, la zone de production des pièces usinées, la zone de réception des marchandises et de départ des pièces manufacturées, l'espace de stockage, la cantine...

Les familles peuvent y vivre et trier le fruit de la biffe, une partie des 43 enfants du campement étant scolarisés dans les écoles alentours grâce au soutien du collectif La Baraka.

La colère de la mairie du XXe

Dans un communiqué, la mairie du XXe a mis en cause le rôle des associations soutenant les Roms, rappelant qu'au début de l'occupation, elle avait les mis en garde devant les risques encourus par les familles dans ce lieu, « totalement inadapté à l'hébergement, dépourvu des conditions minimales d'hygiène et de sécurité ».

 

La mairie déplore par ailleurs que « certains sinistrés aient été encouragés à refuser des propositions de relogement par des associations qui, en guise de solution alternative, leur proposent de rejoindre d'autres lieux d'occupation illégaux ».

M3, ou comment limiter les dégâts. La mairie de Paris prononce l'expulsion des roms, effective depuis fin août 2011, afin de se couvrir juridiquement, mais tolère leur présence, ne pouvant trouver de solution pour permettre aux familles de passer l'hiver.

Les services de la ville raccordent même l'eau et l'électricité, validant ces travaux par des contrôles de la préfecture. La mairie du XXe n'offre aucune piste de solution, mais dénonce l'action du collectif qui a ouvert les portes et réclame un relogement durable.

Le cabinet de la maire refuse de considérer ces associations comme des interlocuteurs légitimes, les accusant de mettre en danger ces familles, bien que depuis un an elles aident activement aux traductions, aux démarches juridiques et administratives.

Bien que ces associations soient les seules, en ouvrant des lieux, à proposer une alternative concrète à la rue ou le retour forcé au pays.

M4 : il n'y aura finalement pas de vernis ignifugés dans la Baraka, mais des baraques en palettes et en planches de récupération, des meubles et des tapis arrachés au trottoir.

Une poignée de voisins, que la proximité des artistes bizarres et bohèmes échauffait déjà en 2008, ne supportent pas longtemps d'avoir de « vrais » bohémiens au seuil de leur porte.

« Et ils osent faire des enfants »

Des plaintes pour « bruit, nuisances et allers et venues » sont déposées, un petit syndicat de copropriétaires lance une pétition. Les insultes racistes commencent à fuser : « Et ils osent faire des enfants... » Les menaces aussi. C'est finalement une milice qui réglera la situation.

M5 enfin, car les esprits s'embrasent vite avec la peur et l'ignorance. Lundi 24 octobre 2011 vers 21 heures, alors que l'anniversaire d'un enfant du campement est célébré dans la cour, un adolescent entend du bruit sur le toit. Il pense d'abord à des pigeons.

Puis il voit des bouteilles enflammées tomber dans les poubelles à l'arrière du bâtiment. Des hommes cagoulés s'enfuient du sommet du hangar. Deux flammes immenses, soudaines et simultanées jaillissent à deux endroits du hangar, excluant tout accident électrique : les néons continuent d'ailleurs d'éclairer la propagation des flammes.


Sur les lieux du sinistre, ne restent que des cendres (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

M0. Incombustible. Le corps carbonisé d'un homme est retrouvé dans les décombres 24 heures après la fin de l'incendie. Il faudra encore une journée pour l'identifier, bien que sa disparition ait été annoncée par les familles dès les premières heures de l'évacuation.

Un homme est mort, coupable de pauvreté. Une mort atroce, une mort criminelle, une mort programmée : le statut transitoire que la France impose aux ressortissants roumains leur interdit l'accès à l'emploi et les condamne à la clandestinité.

Plusieurs campements de Roms sont partis en fumée cette année en Ile-de-France : à Orly en janvier et en avril, à Bobigny en février, à la Porte de la Villette en juillet, à Ivry-sur-Seine en février...

A Paris en août un homme est mort, il avait 55 ans, et travaillait comme rémouleur en Roumanie.

M0. Un combustible... Il s'appelait Ion Salagean.


Les vêtements qui ont pu être récupérés après l'incendie sont étendus dans la cour (Damien Roudeau/Les Yeux dans le monde)

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