Patrons voyous : Bolloré attaque en justice France-inter

Publié le par dan29000

« Lorsque nous avons compris qu'une campagne de presse était lancée contre le groupe, Vincent a décidé d'y mettre un terme en attaquant. » Tapi au fond de la salle d'audience, le communicant Michel Calzaroni ne cache rien de la volonté de son client. En poursuivant en diffamation France Inter, Vincent Bolloré veut faire « un exemple ».

En décembre, nous avions raconté la première audience de ce procès. Mercredi et jeudi, le tribunal a soupesé le reportage de Benoit Collombat (avec qui j'ai co-dirigé un livre sur le patronat) diffusé le 29 mars 2009, Cameroun : l'empire noir de Vincent Bolloré. 
Bolloré veut « stopper une campagne de presse »

Si vous ne l'avez pas écouté, ce récit long format décrit la façon dont la société civile perçoit les activités du groupe Bolloré au Cameroun : train, installations portuaires ou encore les plantations. Un tableau plutôt sombre où le concessionnaire n'apparaît pas sous son meilleur jour.
« C'est indigne », rétorque Dominique Lafont. Face à ces « accusations graves et mensongères », le directeur général de la branche Afrique assène : 

« Bolloré en Afrique est une entreprise citoyenne. (…) Notre stratégie est de désenclaver l'Afrique. »
Il attend donc de la justice « réparation ».
La Socapalm, une entreprise publique privatisée en 2000

La Socapalm (société camerounaise de palmeraies) est entrée dans le giron du groupe en 2000, après privatisation. Cette palmeraie de 9 000 hectares (12 600 terrains de football) emploie 300 salariés permanents et 1600 journaliers. La description de leur travail est dantesque.

Isabelle Ricq, 26 ans, photographe, a passé un mois sur place en février-mars 2009 :

« Nous avons fait un tour dans la plantation de Kienké. Aucun des ouvriers n'avait un casque, très peu avait des gants ou des pantalons longs. Ils se surnommaient eux-mêmes les “esclaves de la Socapalm”. Ils sont employés par des sous-traitants qui leur doivent des mois de salaires, ils sont pris en otages. »


Charles Fongio, 56 ans, secrétaire général de la Socapalm, 30 ans de maison réplique :

« Les équipements doivent être adaptés, comme des bottes dans les champs. Il est difficile d'avoir des casques, car il faut garder de la convivialité dans le travail. »


Et le témoin insiste sur la politique sociale de l'entreprise :

« Les logements ont été construits par la Socapalm. Nous avons obligation de loger et soigner ces gens. Tout est gratuit. Le plus bas salaire est 1,5 fois le SMIC camerounais. »


Selon la grille des salaires de 2009, un coupeur gagne entre 32 000 FCFA (50 euros) et 183 000 FCFA (270 euros) par mois.

Julien-François Gerber, 29 ans, est doctorant suisse en économie écologique des plantations industrielles. Il a observé les relations des riverains avec la plantation d'octobre 2006 à février 2007 :

« Le reportage est relativement doux comparé à la réalité sur place. Les gens gagnent 1,5 euros par jour. Avec les arriérés de salaires, cela permet à la direction de les retenir sur place.

La Socapalm a été punie en 2001 pour ses pollutions. Elle a payé une amende, mais rien n'a changé. Il y a un ruisseau d'huile non traitée qui sort de l'usine et va directement dans la rivière.


Il n'y pas d'accès à l'eau potable, les latrines sont pleines avec une odeur épouvantable. M. Pajot, le directeur de la plantation, m'a dit : “Je sais bien, les conditions de vie sont déplorables, c'est la sous-traitance…” »


Problème : M. Pajot n'a pas été cité comme témoin par la partie civile. Or, il est au cœur de la polémique. Pourquoi le journaliste ne fait-il pas état du point de vue de la direction ?

Didier Sudre, 48 ans, opérateur son de Radio France. Il était sur place, en février 2009, pour un rendez-vous pris avec M. Pajot.

« A la Socapalm, nous avons attendu quatre heures. Un homme arrive en voiture, il entre dans le bureau et repart. On me dit “c'est le patron de la Socapalm, M. Pajot”, avec qui nous avions rendez-vous. Nous ne l'avons plus jamais revu. »

Les dettes restent sur place, les bénéfices remontent au Luxembourg

Pour Dominique Lafont, le groupe Bolloré n'est pas comptable de la gestion de la Socapalm :

« Cela passe par une participation minoritaire, via le groupe Fabri. Toutes les entreprises sont en gestion directe, toutes sauf Socapalm. »


Martine Orange, journaliste à Mediapart, auteur d'une longue enquête (jamais attaquée) sur les structures financières du groupe Bolloré, en particulier à partir de 1996 où il rachète l'empire colonial Rivaud :

« Toute une partie de cet empire est au Luxembourg. Bolloré le partage avec les deux familles historiques du groupe Rivaud : les Fabri et les de Ribes, appuyés sur quatre ou cinq holdings de tête. »


Parmi ces holdings, la Socfinal :

« La Socfinal est une société cotée au Luxembourg. Bolloré en détient 38%. L'une de ses filiales s'appelle Intercultures, c'est d'elle dont dépend la Socapalm, qui dégage entre 40 et 44% de marge d'exploitation avant impôt. C'est une activité très profitable. »


Le fonctionnement est le suivant :

« La société laisse les dettes sur place, mais remonte les bénéfices au Luxembourg. Sa vraie richesse est là, Vincent Bolloré y puise la manne financière pour mener ses batailles boursières. (…) Il n'a jamais été partie prenante à la gestion quotidienne des plantations. Néanmoins, comme actionnaire, il ne peut pas ne pas savoir ce qui s'y passe. »


Didier Taillet, fondé de pouvoir de Micheline de Rivaud, l'une des héritières de l'empire du même nom, a étudié de près les structures du groupe :

« La Socfinal a été fondée en 1959, au Luxembourg, avec les Belges. Dans le bilan de Socfinal, Socapalm remonte 45% de bénéfices. Tout cela permet d'échapper à l'impôt, avec des défiscalisations très confortables. Tout ce travail en Afrique remonte dans les paradis fiscaux… ce n'est pas un scoop. Cela fonctionne depuis 1910. »

Alors, qui dit vrai ? Olivier Baratelli, avocat de Bolloré, interroge le journaliste : 

- « Aujourd'hui, vous avez des doutes ?
- Non, dans la mesure où l'on a bien entendu un contraste entre le discours public de M. Bolloré, le côté “tout est au mieux dans le meilleur des mondes” et la parole de ces gens, qui est la réalité. »

Dominique Lafont, dont on peut écouter l'interview en ligne sur le site de France Inter : 

« On ne joue pas avec le groupe. C'est vrai que le Cameroun est un pays dur. Nous aussi, on a des témoins qui avaient peur des représailles. J'ai le sentiment que dans cette affaire, ce n'est pas le groupe Bolloré auquel on s'est intéressé. C'est une affaire franco-française qui nous dépasse. »

Quelle affaire ? Quel complot ? Mystère… En attendant, le groupe Bolloré a lancé d'autres poursuites devant la XVIIe chambre du tribunal de Paris, spécialisée dans les affaires de presse, contre : 
Isabelle Ricq, photographe indépendante
L'hebdomadaire Témoignage Chrétien

Jugement de cette première affaire, le 6 mai 2010.


Source : RUE 89

Rectificatif : RUE 89 / Témoignage chrétien n'a pas été attaqué en justice par Bolloré.


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