Pédagogie Nomade : mort annoncée d'un lycée anti-autoritaire

Publié le par dan29000

Mort annoncée du seul lycée anti-autoritaire en Europe


Compte-rendu de Antoine Janvier, phi­lo­so­phe à l’uni­ver­sité de Liège :

 

 


Pédagogie Nomade est né en sep­tem­bre 2008 à Limerlé, près de Gouvy, dans les Ardennes, sur la base d’une conven­tion entre l’ASBL Périple en la Demeure et la Communauté fran­çaise de Belgique. Rattachée à l’Athénée Royal de Vielsalm, cette école dif­fé­rente de soixante élèves et d’une dou­zaine de pro­fes­seurs ten­tait de mettre en œuvre une pré­sup­po­si­tion d’égalité entre pro­fes­seurs et élèves pour réor­ga­ni­ser les rap­ports de pou­voir struc­tu­rant l’ins­ti­tu­tion sco­laire, et fonc­tion­nait selon un prin­cipe de coges­tion des dif­fé­ren­tes tâches à réa­li­ser dans l’établissement. L’objec­tif : créer les condi­tions pour que les acteurs de l’école retrou­vent une prise sur ce qu’ils font et ce qu’ils sont ; que se recons­truise le désir d’être là et d’appren­dre, qu’on soit élève et ou pro­fes­seur.

Durant trois ans, l’école a fonc­tionné vaille que vaille, en dys­fonc­tion­nant comme il se doit. Elle a posé plus de pro­blè­mes qu’elle n’en a résolu ; ou, comme on voudra, elle a résolu un cer­tain nombre de pro­blè­mes en les posant au centre de son fonc­tion­ne­ment, plutôt que de les refou­ler comme des dif­fi­cultés exté­rieu­res qui ne la concer­ne­rait pas.

Cependant, au cours de la deuxième année, à l’automne, elle a connu son petit Tarnac : une troupe de 20 poli­ciers et quel­ques chiens ont débar­qué dans l’école, et fouillé les un et les autres, les gens et les lieux, dans le cadre d’une opé­ra­tion anti-drogue. Personne n’était pré­venu, sinon l’auto­rité de tutelle, à savoir la direc­tion de l’Athénée – qui n’avait donc pré­venu per­sonne à Pédagogie Nomade. On isola l’un des profs, co-fon­da­teur du projet, trop sou­vent assi­milé au « res­pon­sa­ble » de l’école, voire au direc­teur : ni l’un ni l’autre n’étaient vrais, puis­que des res­pon­sa­bles, l’école en comp­tait quel­ques uns (les profs et les élèves, les amis, les mem­bres du col­lec­tif fon­da­teur) ; et de direc­teur, aucun. Mais enfin : fouillé et inter­rogé plus de dix fois, mis sous pres­sion, et enfin bru­ta­lisé, il ne se laissa pas faire. Résistance pas­sive : le corps peut se révé­ler résis­tant par sa seule iner­tie. Ce qui lui coûta d’être emmené par les poli­ciers au cachot pour la jour­née. Puis d’être tra­duit devant le tri­bu­nal de Marche, en pre­mière ins­tance. Malgré les rap­ports contra­dic­toi­res des dif­fé­rents poli­ciers, le juge­ment fut sévère : une semaine de prison avec sursis pour outrage à agent et rébel­lion, plus amende. Soutenu par l’ensem­ble de l’école, il se porta en appel. Malgré les rap­ports bla­bla­bla, le juge­ment fut plus sévère encore : un mois de prison avec sursis, pour les mêmes motifs, amende accrue.

A l’entrée de la troi­sième année, le cabi­net minis­té­riel, qui depuis plus d’un an avait changé de mem­bres, de minis­tre, et de cou­leur poli­ti­que (de la gauche au centre droit), n’accepta pas de réen­ga­ger le pro­fes­seur au casier judi­ciaire, selon lui, gênant. L’école repo­sait sur ce prin­cipe : l’équipe éducative se choi­sit elle-même, autre­ment dit la minis­tre dési­gne ceux que l’équipe lui pro­pose. Principe de coop­ta­tion, donc. Déjà l’on sen­tait le vent tour­ner. De nou­vel­les exi­gen­ces accom­pa­gnaient le refus : celle, par exem­ple, de ne pré­sen­ter des pro­fes­seurs que bardés de cer­ti­fi­ca­tions péda­go­gi­ques. Exigence contra­dic­toire avec une école qui cher­che à faire la dif­fé­rence et autre­ment – pour­quoi cher­cher à s’assu­rer qu’elle sera bien la même que les autres ? La lutte s’enga­gea, et dans l’urgence le com­pro­mis fut trouvé : le prof refusé pour­rait exer­cer des acti­vi­tés péda­go­gi­ques sans être payé ; les heures qui lui étaient attri­buées naguère seront redis­tri­buées entre trois col­lè­gues. Ça ne pou­vait pas durer. Aussi, au début de la qua­trième année, l’équipe péda­go­gi­que pro­posa de nou­veau le pro­fes­seur refusé l’année pré­cé­dente, en jus­ti­fiant son choix. De nou­veau elle accusa un refus. La minis­tre le moti­vait par une impos­si­bi­lité juri­di­que d’enga­ger un pro­fes­seur doté d’un casier judi­ciaire. L’équipe péda­go­gi­que cons­ti­tua un dos­sier appuyé sur des éléments juri­di­ques et prouva que si la minis­tre n’était pas obli­gée d’enga­ger le prof concerné, elle n’était pas non plus dans l’impos­si­bi­lité de le faire. Qu’en somme, cela rele­vait de son pou­voir, de l’enga­ger ou non. Et que, si elle n’en vou­lait pas, il fal­lait qu’elle dise pour­quoi, plutôt que de se replier der­rière un écran de fumée juri­di­que. C’est là que les choses tour­nè­rent mal.

Le 30 sep­tem­bre, refu­sant de pren­dre en consi­dé­ra­tion les argu­ments avan­cés dans le dos­sier pré­senté par Pédagogie Nomade, le cabi­net intima l’ordre à l’équipe péda­go­gi­que de trou­ver un autre pro­fes­seur et inter­dit au pro­fes­seur refusé d’exer­cer la moin­dre acti­vité péda­go­gi­que sur les lieux de l’école, mena­çant de fermer l’école en cas de non res­pect de ces deux injonc­tions. Sur ce der­nier point, le pro­fes­seur concerné obéit. Sur le pre­mier point, les pro­fes­seurs four­ni­rent la réponse sui­vante : il appar­tient à l’équipe éducative de pro­po­ser les pro­fes­seurs qu’elle sou­haite voir enga­gés ; mais c’est à la minis­tre de dési­gner. Jusqu’alors, le prin­cipe de coop­ta­tion fonc­tion­nait parce qu’il y avait recou­vre­ment ou adé­qua­tion entre le choix de l’équipe éducative et la déci­sion de la minis­tre. Il fal­lait cons­ta­ter que ça ne mar­chait plus, et non obli­ger les profs à choi­sir ce que la minis­tre déci­dait, ren­ver­sant l’ordre des choses. En d’autres termes, si la minis­tre vou­lait dési­gner un autre pro­fes­seur, qu’elle le fasse – ce pou­voir n’appar­tient pas aux ensei­gnants ; mais qu’elle n’oblige pas les pro­fes­seurs de Pédagogie Nomade à jouer la mas­ca­rade de l’avoir voulu, car cela revien­drait à fonder la coop­ta­tion dans les sou­haits arbi­trai­res de l’auto­rité.

La menace de fer­me­ture devint alors plus pres­sante, jusqu’à l’ulti­ma­tum : si, pour la mi-octo­bre, un autre pro­fes­seur n’était pas pro­posé, le cabi­net fer­me­rait l’école. Elle était fon­da­men­ta­le­ment injuste, parce qu’injus­ti­fiée et injus­ti­fia­ble : la conven­tion fon­dant l’école ne pou­vait être rompue uni­la­té­ra­le­ment par la Communauté fran­çaise qu’en cas de défaut aux dis­po­si­tions léga­les ou d’évaluation néga­tive de l’ins­pec­tion. Or il n’y avait ni évaluation néga­tive, ni défaut aux dis­po­si­tions léga­les, mais seu­le­ment le refus de l’équipe péda­go­gi­que de faire sem­blant de déci­der à la place de la Ministre. Mais la pres­sion fit son tra­vail : l’équipe se fis­sura, les élèves s’alar­mè­rent, les parents s’inquié­tè­rent, de voir l’école fermer. Et per­sonne ne par­vint à tra­vailler, penser, gérer la divi­sion entre ceux pour qui l’atti­tude choi­sie ini­tia­le­ment était deve­nue inte­na­ble face à l’ampleur de ses consé­quen­ces (la fer­me­ture de l’école) et ceux pour qui la menace visait avant tout à divi­ser et à faire plier l’équipe et l’école, comme une pre­mière étape de fer­me­ture. Le cabi­net pro­po­sait alors aux profs qui le vou­laient de délo­ca­li­ser le projet sur un autre site, et de repar­tir à zéro. Fin octo­bre, quatre profs quit­taient alors l’école, pour, sou­te­nus par le cabi­net, pro­po­ser une autre for­mule, sur un autre site, à 4km de là. Et devant l’incer­ti­tude qui pla­nait sur l’école ini­tiale, devant les désac­cords pro­fonds qui scin­daient Pédagogie Nomade, nom­breux furent les élèves qui se ren­di­rent dans les nou­veaux locaux de la nou­velle école. L’absence de bloc et d’unité, contrai­re­ment aux années pré­cé­den­tes, rendit la lutte dif­fi­cile.

Début novem­bre, le gou­ver­ne­ment de la Communauté fran­çaise, sur pro­po­si­tion de la Ministre, décida de rompre la conven­tion. Mais les motifs invo­qués n’étaient plus ceux qui concer­naient la coop­ta­tion – car, comme on l’a vu, ces motifs n’étaient pas vala­bles. Ils se jus­ti­fiaient main­te­nant tantôt de l’atmo­sphère délé­tère de l’école Pédagogie Nomade, tantôt de pro­blè­mes sur­ve­nus deux ans aupa­ra­vant, concer­nant le décompte des jour­nées d’absence, ou des dif­fi­cultés d’ordre péda­go­gi­que rele­vés par l’ins­pec­tion. Aux pro­fes­seurs était pro­posé de rejoin­dre la nou­velle école ; aux élèves, la même chose, ou de rejoin­dre une école « clas­si­que », ou d’enta­mer une démar­che de sco­la­ri­sa­tion à domi­cile. Absurde : l’atmo­sphère dénon­cée n’exis­tait que depuis les mena­ces et ulti­ma­tums du cabi­net ; c’est à la même équipe dont on cri­ti­que les pra­ti­ques au point de sup­pri­mer l’école elle-même, qu’on pro­pose de refaire la même chose ailleurs… Pédagogie Nomade (c’est-à-dire la majo­rité des pro­fes­seurs, quel­ques élèves et parents, et les amis) a donc décidé d’intro­duire un recours en jus­tice devant cette déci­sion arbi­traire de sup­pri­mer pré­ma­tu­ré­ment l’expé­rience menée depuis un peu plus de trois ans. Pour le bon­heur de quel­ques uns… Et nous avons la fai­blesse de croire que ce n’est pas fini, si le désir de faire des choses ensem­ble n’est pas mort. Ça conti­nue, donc.

École alter­na­tive - La péda­go­gie nomade

Un projet sco­laire égalitaire tout près du Luxembourg, où élèves et pro­fes­seurs déci­daient ensem­ble des sujets à étudier, vient d’être fermé par le minis­tère de l’éducation belge.

« Ce sont des mil­lions de portes qui m’ont été ouver­tes ». Omar a 19 ans. Regard mature, sou­rire amusé, la voix sure, il est l’un des élèves qui est là depuis le début de l’école. Il avait 16 ans, venait de l’ensei­gne­ment pro­fes­sion­nel, et deve­nir maga­si­nier était sa seule pers­pec­tive de vie. « Toutes tes ambi­tions sont rédui­tes à ce que les profs te disent et aux notes qu’ils te don­nent », rap­pelle-t-il. Mais ces trois der­niè­res années ont tout changé. « Ici, il n’y a pas de notes. Il y une démys­ti­fi­ca­tion totale du pro­fes­seur : il des­cend de son pié­des­tal pour deve­nir un com­pa­gnon. Il est comme un livre que tu peux consul­ter, ou choi­sir de ne pas consul­ter. Ici, j’ai repris le goût à l’école ».

La suite à lire sur : https://bxl.indymedia.org/articles/3299


à écouter un long et très beau documentaire radio sur ce lycée autogéré :
http://www.acsr.be/?page_id=126

 

Source : Rebellyon

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