Pénaliser les "clients" : "Payer pour jouir, est-ce mal ?" par Philippe Huneman, philosophe

Publié le par dan29000

 

 

 

Payer pour jouir, est-ce mal ?


Par PHILIPPE HUNEMAN Philosophe, chargé de recherches au CNRS et à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST)

 

 

 

La proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées, présentée comme un effort pour protéger les femmes, repose en réalité sur la thèse morale suivante : il est mal de monnayer la jouissance. Les prostituées comme leurs clients ignoreraient cette vérité que le pouvoir entend donc leur faire reconnaître.

Les promoteurs de la loi argumentent ainsi : les prostituées étant des victimes de réseaux criminels les forçant à vendre leur corps, la pénalisation viendra donc les protéger. Il n’y a pourtant rien là de propre à la prostitution : beaucoup d’activités industrielles sont exercées par des ouvriers dans des conditions abominables, avec des conséquences délétères sur leur santé. La mondialisation implique qu’en achetant un vêtement ou un jouet, souvent fabriqué en Asie par des enfants horriblement mal payés, je soutiens ces pratiques. De même qu’il existe des «empreintes carbone», on pourrait imaginer une «empreinte pénibilité» pour mesurer l’effet du consommateur sur le ou les producteurs du bien consommé. A cette aune, pas sûr que le client de prostituées s’avère plus nocif que l’acheteur avisé de jouets Mattel. Entre la prostitution et le commerce, la différence serait donc purement morale. Or, si elle n’est pas nécessairement fausse, cette position morale doit, comme n’importe quelle autre position morale, être discutée.

Hypothèse 1. L’exceptionnalisme de la prostitution : coucher pour de l’argent serait essentiellement différent de tous les autres rapports sexuels. Cette discontinuité entre prostitution et autres formes de sexe n’est pourtant pas si claire. En vérité, on couche souvent pour quelque chose, que ce soit une reconnaissance symbolique, une aide, une promotion, un réconfort narcissique, etc., ou parfois pour une rétribution à recevoir au long de sa vie. De nombreuses sociétés traditionnelles estiment que le mari doit subsistance (donc argent) à l’épouse, en échange du sexe conjugal. Une vision continuiste du sexe est donc plus réaliste : un rapport sexuel, ce serait échanger entre du sexe et autre chose, X ; dans le cas de la prostitution, simplification extrême de cette structure, X est une somme d’argent, échangée contre un acte sexuel spécifique.

Hypothèse 2. Le manque comme moteur : le client serait un prolétaire du sexe, qui n’a que la prostitution pour satisfaire un besoin (non un désir). C’est pourquoi nos députés envisagent comme seule possible utilité sociale de la prostitution une diminution des viols (sans prostitution, le besoin irait se rabattre sur des formes criminelles de satisfaction), pour invoquer ensuite des chiffres montrant l’inverse. Mais l’hypothèse du manque est absurde parce qu’elle ignore les mille raisons possibles de vouloir un rapport tarifé. «Je ne paye pas les filles pour qu’elles viennent mais pour qu’elles s’en aillent…», disait Charlie Sheen.

Même en restant neutre sur ces hypothèses, le cœur de la proposition est la thèse morale : «Payer (ou être payé) pour jouir (ou faire jouir), c’est mal.» Mais pourquoi ? Une fille (ou un homme) peut toujours préférer gagner, en écartant les jambes cinq minutes, ce qu’on gagnerait en faisant un travail fatigant pendant trois jours - le discours usuel des prostituées qui s’expriment avance cette simple raison pour leur libre choix. Certes on peut trouver ça moche, y préférer le travail pénible : ce choix repose sur des valeurs personnelles («mon sexe ne s’ouvre qu’à celui que j’aime, etc.»), il est statistiquement majoritaire, sûrement plus décent, mais en quoi est-il moralement bon ?

On invoque souvent la location du corps pour condamner la prostitution. Or s’il est illégitime d’être payé pour laisser entrer quelque chose à l’intérieur de son corps, alors il faut interdire les volontaires pour essais médicaux, toujours rétribués. Il ne s’agit donc pas simplement du corps ici mais du sexe, supposé être moralement spécial : ce serait le lieu de mon corps qui concentrerait l’essence de ma personne. Mais en quoi mon sexe est-il toute ma personne ? En quoi mon sexe serait-il plus «moi-même» que mon cerveau ? Or, personne n’objecte à ce que je me fasse payer pour des prestations de mon cerveau. Sans doute, du point de vue psychologique, coucher pour de l’argent est-il moins anodin que d’autres activités rétribuant un usage du corps, parce que le sexe a un rôle crucial dans l’histoire psychologique du sujet : faire l’amour n’est pas émotionnellement comme réparer un robinet. Mais thanatopracteur aussi est un métier particulier, au regard de la signification psychologique de la mort - ce n’est pas pour autant immoral. Dans aucun des cas, la singularité psychologique indéniable de l’activité n’entraîne une particularité morale.

L’équation «dignité de la personne = sexe» était déjà au cœur du diagnostic de Michel Foucault dans l’Histoire de la sexualité : pour nous modernes, postfreudiens, ou post-kinseyiens, la vérité du sujet se trouve dans son sexe. Reste que c’est là une explication historique de la thèse («pourquoi semble-t-elle aller de soi ?»), et non un argument en sa faveur. En quoi donc mon sexe est-il tellement moi-même que consentir à le louer reviendrait, logiquement, à me faire volontairement esclave ? En l’absence d’une réponse évidente, la charge de la preuve est à celui qui soutient la proposition ; nul parmi les tenants de la loi ne l’a fournie. Je tiens donc pour l’instant la thèse morale pour infondée.

 

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