Pendant qu'ils comptent les morts, un livre sur les suicides à France Telecom

Publié le par dan29000

comptent les morts

L'année 2009 fut marquée par la longue série de suicides de salariés de FRANCE TELECOM...et hélas dans d'autres entreprisers. Au-delà des divers reportages à chaud, il semble utile, avec un peu de recul, même si les suicides se poursuivirent cette année, de comprendre cette dramatique série, qu'un ignoble dirigeant de l'entreprise Orange qualifia de  "mode". L'idée de ce livre, nécessaire, vient en écho des échanges menés depuis des années entre Marie Ledun, ancien salariée de France Telecom et Brigitte Font le Bret, médecin psychiatre.

Que s'est-il passé dans cette entreprise en rapide mutation ? Un constat est à faire, du point de vue des salariés. La souffrance, ou  plutôt les souffrances au travail se multiplient un peu partout aujourd'hui, dans le privé, et dans le public.

Le livre est organisé sous forme d'un entretien entre l'ancienne salariée et la psychiatre.

Marie Ledun fut chercheur en sociologie durant sept ans dans la Recherche & développement grenobloise de France Télécom et se consacre aujourd'hui à l'écriture de romans et d'essais.

Brigitte Font le Bret est médecin du travail et psychiatre à Grenoble, spécialiste de la souffrance au travail, membre de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Telecom.

L'entretion est divisé en neuf  chapitres.

Le premier est, logiquement, consacré aux premiers symptômes, datant de l'année 1995 ! Essentiellement des troubles anxieux, angoisse de l'avenir, troubles du sommeil, somatisations, mais pas encore d'idées suicidaires.

Au fil des chapitres suivants, "l'onde de choc" propagée par ces suicides, onde de culpabilité où chacun recherche sa part de responsabilité dans le drame, débouchant sur le repli sur soi, sur la peur. Des exemples viennent étayer les affirmations.

Un des chapitres les plus intéressants est celui sur l'infantilisation des salariés, un phénomène développé dans les méthodes de gestion managériales. Du jour au lendemain, un salarié dans les bureaux, peut se retrouver déplacé sur une plateforme téléphonique, un centre d'appels, sans la moindre formation, puis muté dans une agence commerciale...Au-delà de l'infantilisation, l'individualisation des salariés bat son plein créant entre eux une véritable concurrence, avec la notion par exemple, de "bon" salarié, tout cela dans un cadre de réduction des effectifs, des mobilités forcées, des accompagnements de réconversion.

C'est le fameux management par le stress ou encore management par la terreur dont Christope Dejours, il y a dix ans, nous parlait déjà en le nommant "management par la menace". Une sorte d'équivalent pour les individus salariés de la gouvernance par la peur des Etats, comme aux USA après le  11 septembre. La peur est toujours le ressort essentiel pour soumettre un individu ou un peuple.

Les auteurs développent aussi la notion édifiante du "Client-roi" qui ne peut donner qu'un "Salarié-serf" avant dans les deux derniers chapitres de développer les éventuels remèdes. D'abord libérer la parole afin de remédier à cette souffrance insupportable, contre la culture de la méfiance et la notion mortifère de "l'entreprise, c'est secret".

 La création en  2007 de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées, peu après l'annonce du plan Next prévoyant la suppression de 22 000 emplois fut important, tout comme à l'automne 2009 la diffusion auprès de tous les salariés du groupe d'un questionnaire pris en charge par la société Technologia. 78% des salariés répondirent, ce qui est considérable. Enfin les dernières pages sont consacrées à d'éventuelles solutions.

Une postface est écrite par Bernard Floris, enseignant et directeur de recherches à l'Institut de la communication et des médias de l'Université Stendhal Grenoble 3, portant sur le management par la menace. Un complément fort utile à l'entretien précédent.

En fin de volume, une filmographie, double, documentaires et fictions, de Cantet à Costa-Gavras, en passant par Levaray et Moreira ou Carré, et bien entendu une longue bibliographie indicative, de Robert Castel à Dejours en passant par Khalfa et Lordon.

En peu de pages, beaucoup de choses sont dites, elles aident à bien appréhender l'ambiance mortifère de France Telecom durant ces dernières années. Un éclairage pouvant sans doute s'appliquer à d'autres entreprises hélas.

 

Dan29000

 

Pendant qu'ils comptent les morts

Marie Ledun, Brigitte Font le Bret

Postface de Bernard Floris

La Tengo Editions

167 p / 2010 / 15 euros 

 

 

Pour voir leur site :


 link   

 

==============================================================================   

En complément une interview de l'auteur :

 

Arnaud Boisteau - Marianne
  
INTERVIEW DE L'AUTEUR SUR MARIANNE2.fr 

Marianne2.fr : Une première réflexion vient à l'esprit après la lecture de ce livre : compte tenu de la chronologie des événements, la privatisation de France Télécom est-elle à l'origine de ces suicides?


Brigitte Font Le Bret : Effectivement, il y a un lien entre l'ouverture du capital de la Société Anonyme et les premiers symptômes significatifs du stress au travail. La privatisation du groupe a apporté de nombreux changements pour la vie des employés. Tout d'abord, le sentiment d'appartenance à un service public, très important pour eux, disparaissait avec toutes ses conséquences. Rythme de travail plus soutenu, premières mobilités, c'est la qualité de vie en générale qui changeait. Je compare souvent cette situation à celle de la Poste en ce moment. Le postier qui avait pris l'habitude d'aller au fin fond d'une campagne pour distribuer sa lettre disparait du paysage. L'employé à, en quelque sorte, «éthiquement» conscience de ce changement au sens où il intériorise, et même culpabilise l'affaiblissement ou la suppression d'un service public.

Dans cette affaire, on n'a pas eu l'impression que les syndicats aient vraiment jouer leur rôle de protection envers les salariés. Leur absence est-elle le signe d'une incompréhension du problème ou ont-ils été muselés par la direction?


Non. La question est bien plus vaste. Le suicide est un sujet difficile à aborder avec les syndicats. Ce sujet n'est pas abordé facilement dans notre société. Il s'agit d'un tabou persistant. Même un médecin n'ose pas prononcer le mot avec son patient, il se contente de lui demander s'il a des idées noires, mais pas plus ! Et puis, les syndicalistes n'ont pas été préparés à ce genre de situation. Ce sont plutôt les médecins du Travail qui sont muselés bien plus que les syndicalistes.

Peut-on ressentir de réels changements dans le groupe depuis la fin de cette polémique?


Les suicides sont toujours d'actualité et on en dénombre un par semaine actuellement. Il y a des accords en discussion sur le plan de la prévention médicale. Les dirigeants tentent d'adoucir un peu le management. Mais les objectifs chiffrés restent les mêmes !

France Télécom n'est pas la seule entreprise française où le management par le stress est appliqué. Pourquoi n'y a t-il pas eu d'effet de propagation aux autres entreprises selon vous?


En tant que psychiatre je peux vous assurer que je rencontre des gens venant de tous secteurs et qui me parlent de leurs envie d'en finir car ils ne supportent plus la manière dont est fait leur travail. Cela peut paraître surprenant mais un tiers de mes patients sont des fonctionnaires territoriaux, des hommes de l'administration d'état. Et c'est d'ailleurs pour cette raison qu'il est difficile de faire émerger.

Vous dites dans votre livre que le questionnaire auquel ont répondu plus de 80 000 salariés concernant les conditions de travail à France Télécom n'est pas une bonne chose dans sa méthode. Quelle aurait été celle que vous auriez mise en place?
Le questionnaire est bien en soi car on a rapidement pris en compte le problème de tous ces gens en souffrance. Toutefois, il s'agit encore une fois de mettre l'employé seul face à un papier pour remplir des verbatims. Ce qu'il faut c'est un dialogue entre le salarié et ses supérieurs ainsi que ses collègues pour libérer la parole. Qu'il n'y ait pas de non dit.

La situation semble la même à la Poste où là encore on est en passe de privatiser l'entreprise. Quel serait pour vous l'idéal pour éviter d'en arriver à de tels méfaits?
Il faut arrêter d'augmenter les dividendes des actionnaires, stopper les financiers et remettre l'humain au cœur de l'entreprise. D'ailleurs, il s'agit d'un problème plus global, un projet de société ou l'humain serait la base. C'est un vrai problème citoyen et politique.


Publié dans lectures

Commenter cet article