Pièces et Main d'oeuvre...mais c'est quoi ?

Publié le par dan29000

 

 

Des nanotechnologies à la société policière. Rencontre avec Pièces et Main-d’œuvre
1er novembre 2010

Pouvez-vous nous présenter rapidement «  Pièces et Main-d’œuvre - site de bricolage pour la construc­tion d’un esprit critique grenoblois  »  ?

Vous savez comme nous que lorsque le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. C’est pour cette raison, entre autres, que nous avons toujours refusé de parler de nous. De même qu’on connaît l’arbre à ses fruits, il suffit pour nous connaître de lire nos écrits. En bref, Pièces et Main-d’œuvre, atelier de bricolage pour la construction d’un esprit critique à Grenoble, agit depuis l’automne 2000 de diverses manières : enquêtes, manifestations, réunions, livres, tracts, affiches, brochures, interventions médiatiques et sur Internet, etc.

Si l’on ne devait retenir qu’un élément de notre pratique, c’est la nécessité de l’enquête critique pour reprendre pied, saisir la réalité où nous baignons, procéder à l’analyse concrète de la situation concrète, et combattre les carences d’information, de pensée et de réflexion aussi bien dans le cercle étroit de la militance que dans le public. Nous insistons sur le fait que l’apprentissage et la pratique de l’enquête sont un impératif pour tous, individuellement et collectivement, et constituent le préalable à toute action. Quiconque s’y soustrait, non seulement se prive des lumières nécessaires, mais renonce à son autonomie et se place de ce fait en position subordonnée et passive par rapport à ceux qui enquêtent. Ou bien on parle sans savoir, ce qui revient à avoir un effet nul ou hasardeux sur la réalité. Sur ce point, nous renvoyons à notre texte de présentation  : «  Le secret, c’est de tout dire  », sur notre site [1]

En quoi les nanotechnologies, biotechnologies, sont-elles des technologies foncièrement différentes des autres  ? Quels dangers présentent-elles  ?

D’abord  : que sont les technologies et pourquoi faut-il s’y intéresser  ? Marx a dit que les philosophes jusqu’à présent (jusqu’à lui) n’avaient fait qu’interpréter le monde et qu’il convenait maintenant de le transformer. Les technologies, qui s’appuient en amont sur les sciences et en aval sur l’industrie, réalisent ce vœu. Non seulement elles transforment le monde en général, mais elles transforment nos vies, nos villes, nos sociétés, jusqu’à notre condition humaine  ; et elles les transforment plus que tout autre facteur.

Il n’y a pas «  d’évolution naturelle  » des technologies. S’il existe une logique intrinsèque de leur développement, elles ne constituent pas, bien au contraire, un processus sans sujet. Chaque développement technologique a été un choix et l’objet d’une bataille entre ses promoteurs et ses opposants. Entre ceux pour qui il constituait un avantage et ceux qu’il dépossédait de leur autonomie, de leur liberté, de leur savoir-faire, de leurs liens sociaux, de leur raison d’être tout simplement. On vit ces temps-ci un épisode de cette lutte autour des OGM. D’un côté les multinationales de l’agro-industrie calculent le bénéfice qu’elles peuvent tirer de semences brevetées, et imposent aux agriculteurs une dépendance complète à leur égard, y compris en employant des moyens policiers pour détecter d’éventuels fraudeurs ; de l’autre, certains paysans défendent leur autonomie, la liberté de récolter leurs propres semences, et une organisation socio-économique moins centralisée. Les deux camps s’affrontent, et l’avenir de l’agriculture nous dira qui aura emporté cette bataille.

En ce sens, la technologie est la continuation de la guerre par d’autres moyens, entre le pouvoir et les sans-pouvoir. Non seulement elle impose la volonté du premier aux seconds, mais elle accroît toujours plus l’inégalité des forces entre eux. Elle est la continuation de la lutte de classes par d’autres moyens.

Ce qui est vrai de la technologie en principe l’est plus encore des biotechnologies et des nanotechnologies, qui touchent à l’essence du vivant et agissent à l’échelle de l’infiniment petit, manipulant les briques élémentaires de la matière  : atomes, gènes, neurones. Qui plus est  : l’actuelle vague techno-industrielle combine bio et nanotechnologies aux technologies de l’information et de la communication et aux neurotechnologies. Ce qu’un fameux rapport de la National Science Foundation nomme «  les technologies convergentes pour augmenter les performances humaines  » (cf. «  Converging technologies for improving human performances  », W. Bainbridge, M. Roco, 2003). Ces performances «  humaines  » résultant de multiples hybridations homme-machine sont bien sûr d’abord celles des dominants et classes dirigeantes, nos nouveaux surhommes.

Quelles sont les caractéristiques de ce que vous définissez comme un «  système  » organisé autour de la «  technoscience  »  ?

Localement, et plaisamment, nous avons nommé techno-gratin la collusion voire la fusion du pouvoir dans ses divers aspects, qui étaient autrefois maintenus séparés  : politico-administratif, économique, scien­tifique, militaro-policier. Ce que l’on observe aujourd’hui, aussi bien aux États-Unis, qui constituent encore le modèle des «  élites mondialisées  », qu’à Grenoble, c’est à la fois l’interchangeabilité des personnels dirigeants et leur cumul de fonctions dans ces différents domaines – successivement ou simultanément – et, par ailleurs, leur constante interaction. On a affaire à une classe consciente d’elle-même, compacte, structurée et constamment en position de conquête. Cela est vrai aussi bien du général du Pentagone, par ailleurs consultant dans un cabinet privé auprès du gouvernement fédéral, mais aussi fondateur d’une entreprise vivant de marchés publics et privés, que de tel ingénieur du CEA grenoblois privatisant ses recherches sur fonds publics pour fonder sa propre entreprise, avant de recycler son savoir-faire pour devenir maire ou adjoint au maire de Grenoble. Localement, c’est ce qu’on appelle la technopole. Globalement c’est une des composantes de ce que Jacques Ellul appelle le «  système technicien  ».

Quel rapport avec le capitalisme et l’exploitation  ?

Si la technique remonte à la préhistoire, historiquement l’essor des technologies est consubstantiel au capitalisme. On ne peut pas dissocier les instruments de production et les rapports de production. Ces instruments de production déterminant certains rapports de production  : division extrême du travail, centralisation, hiérar­chie, mondialisation de l’économie, automatisation et informa­ti­­sation. De l’analyse même de Marx et d’Engels, il résulte que ce système ne peut subsister sans révolutionner constamment l’appareil de production, la production elle-même – ce qu’en termes contemporains on nomme recherche et développement, innovation, et pour être encore plus actuels l’économie de la connaissance, les services et les hautes technologies.

Cela se traduit par l’accélération des flux économiques (et par l’accélération de l’accélération) et l’intensification de l’exploitation, avec des effets non moins accélérés sur la dégradation du milieu, l’épuisement des ressources et l’obsolescence de la main-d’œuvre. En clair : l’apparition d’une humanité superflue, même à titre d’armée de réserve du capital.Bref, une perpétuelle intensification de l’exploitation, avec pour corollaire nécessaire une perpé­tuelle intensification de l’aliénation afin de masquer à ceux qui en sont victimes, les progrès de leur déshumanisation et de leur robotisation rampante. D’où la mythologie du progrès (technique) et le déferlement de quincaillerie high tech (écrans).

Quelquefois la machine bogue, en Chine ou en France, entraînant des vagues de suicides chez les néo-robots de Fox Com et de France Télécom Orange.

En quoi cette évolution «  techno­scien­tiste  » du capitalisme modifie les conditions sociales et démocratiques de nos vies  ?

La police des populations, selon le dictionnaire, est l’organisation rationnelle de l’ordre public. Cette rationalité culmine dans la technologie. Non pas seulement au sens militaro-policier (vidéosurveillance, biométrie, fichage ADN, puçage électro­nique, drones, armes nouvelles), mais surtout dans la gestion de la «  planète intelligente  », suivant l’expression d’IBM. Ce projet de gouvernance technologique mondiale, soutenu aussi bien par les gouvernements que par des élus locaux tels que Michel Destot, maire de Grenoble, vise la rationalité maximale de toute l’organisation humaine via l’interconnexion globale de myriades de capteurs électroniques disséminés partout. En clair, il s’agit de nous saisir dans un filet numérique qui agit à notre place, nous pilote et automatise nos moindres mouvements. La société de contrôle, nous l’avons dépassée  ; la société de surveillance, nous y sommes  ; la société de contrainte, nous y entrons.

Ceux qui trouveraient ces déclarations exagérées peuvent se reporter au site de propagande d’IBMhébergé par Le Monde  [2].

Vous avez relié les événements du quartier de la Villeneuve cet été à Grenoble avec cette évolution. Pouvez-vous expliquer quelle est la relation entre les quartiers populaires et ce que vous dénoncez  ?

La Villeneuve, c’est la face cachée de la technopole. Derrière la vitrine hightech d’une ville peuplée d’ingénieurs et cadres à forts revenus, et dont les élus et décideurs vantent partout «  l’excellence  » afin de stimuler «  l’attractivité du territoire  » (pour attirer toujours plus de ces couches techniciennes), existe une autre réalité. La relégation de ceux qui ne s’adaptent pas, ou pas assez vite, aux contraintes de l’innovation dans des quartiers éloignés du centre-ville, comme Villeneuve. Comme le disait un élu socialiste de Grenoble  : «  C’est la tyrannie de la réussite, les pauvres cèdent la place aux riches  ».

Quand on construit des résidences de prestige à la place des anciens logements modestes du quartier ouvrier de Saint-Bruno, quand on utilise l’espace de la Caserne de Bonne (ancien site militaire) ou de la friche Bouchayer-Viallet pour implanter des quartiers bourgeois dont le mètre carré vaut 3 500 euros, quand on prépare Giant (Grenoble Isère Alpes nanotechnologies), en transformant le polygone scientifique (où sont implantés le CEA, Minatec et de nombreux centres de recherche) en «  nouveau centre-ville  », on traduit dans l’urbanisme, dans le bâti et dans l’aménagement de la ville la prééminence du pouvoir scientifique et industriel, qui se donne à voir dans des constructions monumentales (gratte-ciel) et tape-à-l’œil. Ceci au détriment des couches populaires sommées de déguerpir.

Quelles perspectives d’action  ?

Nous distinguons trois niveaux d’action.

D’une part, il faut reprendre et approfondir la recherche historique, pour revenir sur une partie occultée et diffamée – notamment par la gauche – de l’histoire du mouvement ouvrier  : celle des luddites. L’historien communiste E.P. Thompson a parmi les premiers – en 1963, dans La formation de la classe ouvrière anglaise – rompu avec le mépris pour le luddisme issu de la tradition marxiste.

Les luddites, qui n’étaient pas comme on le dit souvent «  des ennemis de la machine  », récusaient la dissociation entre moyens de production et rapports de production. Entre 1811 et 1813, ils ont mené une lutte dans quatre comtés anglais contre l’industrialisation du textile, au nom de l’autonomie dont ils jouissaient comme artisans maîtres de leur production, de leur temps et de leur travail. Ils avaient compris que la caserne industrielle modifierait l’organisation sociale, le sens de leur travail, la vie de la communauté, les rapports de domination, et ferait d’eux les esclaves des machines. Leur exemple a été suivi de nombreuses révoltes contre l’industrialisation, notamment en France, que l’on peut retrouver dans le livre publié aux éditions l’Échappée cet automne, Les Luddites en France.

D’autre part, il y a urgence à réapprendre à penser de façon autonome. Pour paraphraser Guy Debord, et rejoindre le vieux mouvement d’émancipation de l’éducation populaire, nous avons besoin de «  lâcher des hommes libres dans le monde  ». Or la première des autonomies est celle de la pensée. Les mouvements militants doivent lutter contre la casse de l’éducation, créer des «  écoles sauvages  », donner des outils au peuple pour qu’il réapprenne à lire, à écrire, à réfléchir par lui-même. Nous tâchons pour notre part de diffuser les méthodes de l’enquête critique, pour que chacun, ou chaque groupe, soit capable pour lui-même de reconstituer les éléments épars du puzzle.

Et de l’enquête critique, on passe ensuite à l’enquête-action – c’est le troisième niveau de la fusée. Un exemple  : le mouvement mené avec succès par le LKP en Guadeloupe n’est pas né spontanément. Il a été le fruit d’un long travail d’enquête, mené par des syndicalistes auprès de la population, pour recueillir des faits, des témoignages concrets sur la situation. Ces récits récoltés ont été transcrits, relus, échangés, et ont fait apparaître les lignes de force de la contestation et les points faibles où appuyer. Seul le travail préalable d’enquête permet de passer à l’action. Vous avez pu le constater dans le sabotage de l’opération de propagande du gouvernement en faveur des nanotechnologies, à l’hiver 2009-2010. Pour que la moitié ou les deux tiers du public, à Grenoble, Lyon ou Marseille, se lève en refusant la mascarade de l’opération, il a fallu, durant des mois et des années, amasser et diffuser les enquêtes sur les nanotechnologies et sur les dispositifs d’acceptabilité.

Propos recueillis par Patrick Durand, Mazdak Kafaï, Laurence Lyonnais.


Pièces et main-d’œuvre  ?

Un site : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/

Des ouvrages :

- À la recherche du nouvel ennemi 2001-2025  : rudiments d’histoire contem­poraine, Pièces et Main d’œuvre, éditions L’Échappée (Dernier ouvrage paru).

- Le téléphone portable, gadget de destruction massive, éditions L’Échappée, 2008, 96 p., 7 euros.

- Terreur et possession  : Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, éditions L’Échappée, 2008, 332 p., 14 euros.

- RFID : la police totale - Puces intelligentes et mouchardage électronique, éditions L’Échappée, 2008, 80 p., 6 euros.

- Aujourd’hui le nanomonde - Nanotechno­logies  : un projet de société totalitaire, éditions L’Échappée, 2008, 424 p., 15 euros.


Publié dans environnement

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