Plus sombre que le bleu, parlons de Woerth et de Blanc

Publié le par dan29000

c-resistances-copie-3.jpgCoup de gueule
Plus sombre que le bleu

Par Eros Sana, Rino Della Negra 

Les 11 salopards, trop bien payés, trop ingrats, qui ruinent les valeurs du sport. Les 23 sauvageons qui ne respectent plus rien, même le football qui les a tirés du ruisseau. Cette rengaine, on l’entend partout, même chez des gens de « gauche ». Une fois de plus c’est le symptôme qui devient la cause. C’est connu, c’est le thermomètre qui donne la fièvre.



L’attitude d’Evra, c’est de la blague à côté de l’épouse de Woerth

L’attitude d’Evra n’est en rien choquante, c’est de la blague à côté des retraites qu’on nous sucre ou de l’épouse du ministre Woerth qui aide Bettencourt (la femme la plus riche de France) à ne pas casquer ses impôts.

Une gueulante dans un vestiaire un jour de piquette, ce n’est pas beau à entendre, mais c’est fair-play à côté de la manière dont on fait encore payer les mêmes. La culture de banlieue, les caïds, enfants « pourris gâtés » du foot, c’est fair-play à côté du Président des Français qui dit à un citoyen « casse-toi, pauvre con » ou à côté du ministre de l’Intérieur qui est condamné pour « injure raciale ».

Hier montré comme un bon gars, bien poli, on accuse Thierry Henry de fomenter la révolte parce qu’il serait un joueur "fini". Ce « multimillionnaire » a été élevé par des gens qui ont continué de taffer. Sa maman a travaillé à la cité universitaire d’Orsay, elle y a fait l’accueil et le ménage. Le genre de personne à faire grève jeudi prochain parce qu’on est payé des nèfles pour ne plus avoir de retraite décente.

D’habitude, Henry fait office de "bon gars" et de type respectueux. Maintenant, il est devenu un salopard comme les autres, "hautain" et "profiteur", pourri par le fric qu’il gagne (c’est presque du vol si on en croit les journalistes). N’empêche qu’il n’a jamais débiné personne dans sa carrière, et surtout pas son « jumeau maudit » Anelka. Certains y verront la marque de la loi du silence des cités, d’autres un type correct. S’il gagne beaucoup d’argent c’est qu’il y a des gens plus riches pour le payer : le pognon ne pousse pas sur un arbre.

Et d’ailleurs, pourquoi devrait-il faire « bonne figure » contrairement aux autres personnes fortunées ? Ils y mettent la forme avec le commun des mortels, les patrons du CAC40 ? Ah, c’est parce que quand eux licencient à tour de bras, ils envoient une lettre annonçant le licenciement « économique » en vouvoyant l’ouvrier qui a trimé dans sa boîte pendant des années pour des cacahuètes.

Des personnes que la France n’aime en moyenne qu’une fois tous les quatre ans

Côté Evra c’est la même, version sénégalaise. Des boulots modestes et une famille très nombreuse qui habite toujours dans le quartier. S’ils n’ont pas bougé, ce n’est pas parce que ce sont des "caïds". Les Evra sont une famille super classe et appréciée de tout le monde. Patrice offre régulièrement aux gars du quartier des billets pour les grands matchs et file un coup de main pour les déplacements pour que ses copains aillent le voir. Il organise des stages avec les mômes l’été et ne demande rien à personne.

Thierry Henry, lui, a contribué à offrir un terrain de foot synthétique aux Ulis (Essonne) derrière les résidences des Avelines et du Bosquet (là où il jouait entre deux caddys quand il était môme). C’est certain que leurs actes de générosité ne sont pas prioritairement destinés à leurs employeurs. Ils pensent aux gens qu’ils aiment, à leurs proches, des personnes que la France n’aime en moyenne qu’une fois tous les quatre ans.

Les joueurs de l’équipe de France n’échappent pas à l’image d’inculture qu’on colle aux gens des cités : d’après le staff de l’équipe de France, le communiqué lu par Domenech était rédigé "sans fautes" et "bien écrit", donc pas par des banlieusards. Ils viennent de banlieue et jouent au foot, ils sont forcément analphabètes (ne parlons même pas du fait d’être noir et de ne pas appartenir à la "culture du livre").

Pas moyen de reconnaître que ces gars sont intelligents et au dessus de la moyenne pour en être arrivés là. Pas question de reconnaître qu’ils ont des ordinateurs avec des correcteurs orthographiques (comme tout le monde) et qu’à force de signer des contrats et lire des articles, ils n’ont pas de lacune niveau cérébral.

Parce que le président de la Fédé rédige seul et sans avocat-conseil ses communiqués ? Bien sûr, il est de bonne famille. On a droit à tout en ce moment... Faire croire que le monde entier observe l’équipe de France et trouve ridicule « le pays des droits de l’Homme » parce que les gosses de prolos qui devaient faire la promo d’un pays (qui les dégueule depuis le berceau) refusent de jouer le jeu, c’est un peu gros.

C’est la preuve d’une grande prétention : pourquoi les gens du monde entier regarderaient l’équipe de France au lieu de profiter de l’Argentine ou de l’Espagne qui font du beau jeu ? C’est si génial que ça la France ? C’est ce qu’on voudrait nous faire croire. Pourquoi dire que ces gosses d’immigrés et assimilés ruinent l’image de la France en Afrique ? Parce que ça permet d’oublier le principal.

Le foot comme miroir aux alouettes pour les pauvres

La France a une sale réputation en Afrique, non pas pour une grève d’entraînement devant des supporters sud-africains, mais parce qu’elle met à feu et à sang ce continent depuis 300 ans. Anelka à côté de Foccart, c’est de la blague. Henry n’est pas Bolloré. Ribery n’est pas du calibre d’Areva en matière de coup de pression.

La France est importante parce qu’elle a massacré du monde et continue de faire couler le sang, pas parce que son équipe de foot fait du spectacle. Une dévaluation du franc CFA, c’est bien plus impopulaire en Afrique qu’une révolte de vestiaires. Ses conséquences sont dramatiques.

La logique du « caïdat » qu’on reproche aux joueurs, elle est le principe même du fonctionnement économique dont ils grattent de grosses miettes. La loi du plus fort, de l’inégalité, n’est pas celle du vestiaire de l’équipe de France ou des cités : c’est celle de l’Etat et des entreprises privée qui se servent du foot comme miroir aux alouettes pour les pauvres qui sont restés sur la touche. Le symptôme devient la cause et tout le monde est content, l’honneur est sauf.

Les journalistes, qui parlent d’indécence de la part des joueurs, ont transformé une embrouille de vestiaire en Loft Story (pas besoin de payer les frais à Endemol) avec Anelka dans le rôle de la meuf à poil. Il a tout pour enfiler le costard du méchant. Il est même converti à l’Islam. Là encore, deux poids deux mesures. La tonalité est proche de celle d’un reportage sur un quartier après une émeute suite à une « bavure » policière.

Les joueurs sont indécents ? Mais filmer ça en donnant des leçons de grandeur d’âme, c’est digne ! Ce ne sont pas les journalistes et autres consultants qui prédisaient une coupe du monde désastreuse, et souhaitait le naufrage après la main du vilain Henry ?

Maintenant que ça arrive, c’est un scandale. Le coq gaulois qui chante les pieds dans le fumier est un totem qui va comme une moufle à la presse française. Si effectivement, l’équipe de France de football produit de la merde sur et hors du terrain (ça arrive dans toutes les équipes), les médias savent la raffiner pour en faire de la thune et éclaboussent tout ce qu’ils peuvent. Les morts de Draguignan et même le tremblement de terre en Haïti, ce n’est rien à côté du temps de passage à l’antenne consacré à l’évènement. Le sens de la mesure et de la dignité… Et ça donne des leçons sur une grève d’entraînement.

La grève, toutes les grèves, c’est mal

A ce propos, la grève, c’est mal. C’est aussi un message important qu’on tente de faire passer, vieille ritournelle des droites radicales : « Chaque minute de grève est un coup de poignard donné dans le cœur de la France ».

Si on en croit les gouvernements des 30 derniers années, ce serait un mal français que de passer par le rapport de force plutôt que la négociation résignée. Un comble : le seul truc qu’ils ont intégré ces gosses de pauvres (victimes de leur milieu social d’origine sans doute) c’est ce qui se fait de pire dans la société française. Encore un truc qui pourrait alimenter le débat sur l’identité nationale : la France a honte d’avoir les seuls joueurs grévistes.

Refuser de s’entraîner, on ne peut pas planquer ça derrière un pudique « mouvement social d’une certaine catégorie de personnel ». C’est la grève. Les ministres qui donnent des leçons de morale sur "l’éthique" et la " bonne gestion" : personne ne relève parce que c’est au nom d’une opération « mains propres » contre la mafia des profiteurs du foot, ces parvenus qui salissent l’image de la France éternelle. Tout le monde acquiesce, ils sont pourris par le fric, c’est pour ça qu’ils se moquent de la « nation ».

Et ils lui doivent quoi à la nation ? Eux et leurs familles, ont-ils toujours été bien considérés par notre beau pays ? Il faut remercier le patron et savoir rester aussi modestes que ces origines sociales ? Parce que l’air de rien, Evra, Henry, ils représentent leurs mères et « tous les parquets qu’elles ont frottés », pour reprendre la phrase du rappeur Koma. Chez les Ribery, ça ne sent pas la richesse non plus, Abidal a été arpette dans le bâtiment avant de percer sur le terrain...

Ces gens là doivent rester à leur place et faire bonne figure pour montrer à leurs congénères que, si on veut manger à la table des puissants, il faut rester poli et ne pas mettre les coudes sur la table. Le foot, ça a été le moyen de faire croire au pauvre qu’il pourrait s’en sortir, et vivre la vie de rêve : celle du vrai riche.

Fusible à la crise

Ben non, ça ne marche plus. Les 11 salopards grévistes et grossiers ne sont pas "différents" des autres fils de pauvres, aux origines exotiques ou pas, comme les Kopa, Piantoni, Platini, Adams, Trésor, Janvion, Fernandez, Cantona, Zidane (on fera grâce des ingrats comme Mekhloufi ayant trahi la France pour aller défendre les couleurs de l’équipe du FLN).

Les temps ont changé et faire bonne figure à côté d’un ministre, ce n’est plus possible. C’est une comédie intenable. Ce n’est pas une question de bonne volonté, c’est que l’écart est trop important. La flambée de colère de 2005 a prouvé à quel point les contradictions de la société française ne pouvaient pas se résoudre par un dialogue courtois. C’est le rapport de force qui prime et les Bleus issus de banlieue doivent baisser les yeux quand on leur parle et servir de fusible à la crise. Comme tous ceux qui sont « restés en chien » au bord du terrain.

On nous accuse d’être des Anelka responsables de la dégradation de la France

Au final, les gars ont gratté des montagnes de fric mais sont dans l’impossibilité de tourner le dos à leur milieu d’origine, parce qu’on ne veut vraiment pas d’eux ailleurs. Pas pour des questions de couleur (Yade, Dati, Amara, Boutih, en sont la preuve) mais parce que le quartier leur colle à la peau. Comme le disent Fik’s et P.Kaer, rappeurs des Ulis : « Chez nous y’a pas de Bounty, les seuls noirs qui portent du bleu c’est Evra et Thierry Henry ». C’est la dimension sociale qui empêche de rentrer dans la case « diversité » ou « discrimination positive ».

Si ça bloque pour Henry, Evra ou Abidal, il faut imaginer ce que ça donne pour les millions d’anonymes des banlieues et autres quartiers pauvres qui jouent au foot, disent des gros mots et ne sont que rarement sélectionnés pour un taf’ en intérim. Le fossé se creuse, les temps sont durs et on nous explique depuis les années 80 qu’on est des millions d’Anelka responsables de la dégradation de la France. Le destin commun des gens de banlieues et des joueurs vedettes de l’équipe de France, c’est d’avoir une vie plus sombre que le bleu de la tunique de l’équipe de France. Comme le chantait Curtis Mayfield : « We people who are darker than blue ».

Remarque à l’attention des « révolutionnaires » qui crachent sur ces tirailleurs de penaltys pleins aux as : si ça vire sérieusement vinaigre, ces gars-là pourront être des mécènes pour la cause. Thuram a doucement ouvert la voie.

Il n’y aura sans doute pas d’équipe africaine en huitième de finale de cette première coupe du monde football en Afrique. Si les bleus ne se qualifient pas non plus, ce sera un symbole d’une décolonisation réussie ou la preuve que les banlieues ont un destin commun avec les pauvres du bled ?

Pour finir sur les buzz du moment, entre le "saucisson pinard" laïc résistant à l’envahisseur et le "va te faire enculer, sale fils de pute" balancé à un abruti, la vie a choisi pour nous : le second fait partie de notre mode de vie.

En vous remerciant.

Eros Sana, Porte-parole de la Zone d’écologie populaire

Rino Della Negra, militant de quartier



Source : BASTA ! 

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