Polisse, un film de Maïwenn, en salles

Publié le par dan29000

Portrait d’une France les nerfs à vif dans un style accrocheur et éruptif

 

 


Ce qui frappe dans Polisse et laisse une impression durable, c’est la performance de ses acteurs, individuellement et collectivement. De Joeystarr à Marina Foïs, de Karin Viard à Frédéric Pierrot, ils sont tous comme branchés sur une ligne à haute tension, à la limite de la surchauffe, débitant leurs dialogues sur un mode rap fight absolument électrisant. Cette exacerbation des acteurs correspond à l’état de leurs personnages, flics de base de la Brigade de protection des mineurs, quotidiennement écartelés entre heures sup et salaires médiocres, objectifs élevés et moyens précaires, ligne de front du chaos sociétal actuel et directives d’une hiérarchie obnubilée par la culture du résultat, vie professionnelle qui ronge la vie privée…

Cette fusion entre acteurs et personnages, corporation policière et cinématographique, portrait de flics sous Sarkozy et portraits de comédiens contemporains constitue le réacteur central de ce film toujours au bord d’imploser sous sa stupéfiante énergie. C’est cette énergie vitale et peu commune qui emporte tout, y compris les mille défauts que l’on pourrait reprocher à Maïwenn. Oui, l’immersion dans une unité de police peut susciter une trop forte empathie limite douteuse, mais ce soupçon idéologique facile n’est curieusement jamais porté sur les innombrables polars américains ou asiatiques qui ont fait l’histoire du cinéma et de la télé. En opposant braves policiers et gentils nenfants aux affreux pédophiles, Polisse prêterait le flanc au manichéisme en mettant le grand public trop facilement dans sa poche.

Sauf que le film contredit ou affine en permanence ce supposé populisme, passant tous les cas de figure en revue, du père accusé d’inceste dont la culpabilité n’est jamais montrée ou donnée comme certaine (l’épisode avec Louis-Do de Lencquesaing) à celui où le désir de l’enfant est ambigu (le prof de gym et son élève), en passant par les dérapages policiers (les emportements de Fred/Starr parfois à la limite de la bavure). On a aussi reproché à Maïwenn de s’être mise en scène en reporter-photographe peu crédible et peu utile au film, ce qui est exact mais reste un détail secondaire. Il est vrai aussi que la construction d’ensemble reste sommaire, succession de séquences qui pourrait durer vingt minutes de moins ou de plus.

Mais ces ratiocinations cinéphiliquement correctes pèsent moins lourd que des séquences scotchantes comme celle où Viard et Foïs grimpent dans le rouge de la rage et de la rivalité, ou le morceau de bravoure féministe de la fliquette beurette jouée par l’excellente Naidra Ayadi. Polisse fonctionne plus avec les tripes qu’avec le cerveau, c’est un film physique, coup de latte, qui manque sans doute de raffinement esthétique, de subtilité politique ou de froideur analytique, la tête dans le guidon de l’action et du présent, oscillant entre montées et descentes d’adrénaline. Mais rares sont les films fraais qui possèdent ce feu et ce punch, qui rendent compte avec ce degré d’intensité de l’état de nerfs et d’épuisement de la France contemporaine.

Serge Kaganski

Polisse de Maïwenn, avec Joeystarr, Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Karole Rocher, Frédéric Pierrot (Fr., 2 011, 2 h 07)

 

 

Source : LES INROCKS

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