Portugal : l'expérience réussie de la dépénalisation de la drogue

Publié le par dan29000

 

Au Portugal, dix ans de bon usage de la dépénalisation


La loi décriminalisant la détention de drogue repose sur un suivi sanitaire.

 

 

 

 

Par FRANÇOIS MUSSEAU Envoyé spécial à Lisbonne

 

 

 

 

Dans un recoin d’immeuble, sans trop se cacher, Ana Rita Martins fume de la cocaïne. Tout juste la trentaine, assise par terre, cette brune fluette n’a peur de personne, pas même des policiers qui font leur ronde dans ce faubourg populaire d’Amadora, grosse cité-dortoir coincée entre Lisbonne et Sintra. «Les flics, ils cherchent des emmerdes à tout le monde, dealers compris, mais nous les drogués, on nous fiche la paix.» Ana Rita assume sa pathologie : en dix ans, elle est passée par l’héroïne, la méthadone et, «pour compenser», se shoote désormais à la cocaïne. «Comme ça, j’ai l’air délaissée, mais ce n’est pas vrai : je vais souvent au centre de santé, je suis suivie par un médecin», rit-elle. La rue voisine est remplie d’affiches pour les législatives de dimanche. Ana Rita énonce les slogans des partis : «Pendant la campagne, on a tout entendu, on s’est attaqué à pas mal de bouc émissaires, les immigrés, les endettés, les fonctionnaires laxistes, etc. Mais au moins, on a épargné les drogués. Apparemment, on nous a intégrés dans le paysage.»


«Révolution». En termes de lutte contre la toxicomanie, le Portugal est un cas unique en Europe. Depuis la loi votée en novembre 2000, l’achat, la détention et l’usage de stupéfiants pour une consommation individuelle ont été décriminalisés. Toutes les drogues sont concernées, du hasch à la coke en passant par l’héroïne.«Notre révolution a consisté à changer le regard porté sur le drogué : il n’est plus un salaud qu’il faut envoyer au tribunal puis en prison, mais un malade», explique le psychiatre Nuno Miguel, un des instigateurs de la loi soulignant que «supprimer la différence entre consommation de drogues douces et dures, c’est dire que le problème n’est pas la substance en elle-même, mais la relation à la substance».

Si le trafiquant est un criminel passible de sanctions pénales, le toxicomane, lui, est un malade qui doit être soigné. La distinction entre l’un et l’autre est parfois difficile. Selon la loi, celui qui est pris en possession de plus de dix jours de consommation (soit 1 g d’héroïne, 2 g de cocaïne, 5 g de haschisch ou 2 g de morphine) est considéré comme un trafiquant qui aura maille à partir avec la justice. Mais, en deçà de ces doses, le «fauteur» doit être traité comme un usager devant être dirigé vers une «commission de dissuasion». S’il est de nouveau interpellé, il retournera devant la commission qui le déclarera soit «consommateur ludique» - il devra alors payer une amende ou faire un travail d’intérêt collectif - soit «toxicomane» - et il devra alors être soigné.

En avril 2009, un rapport du Cato Institute, l’un des plus influents think tanks américains, avait décrit l’expérience comme «un succès retentissant». Comparant les données européennes et portugaises, il fait apparaître que le pourcentage d’adultes prenant des drogues dans le pays est devenu l’un des plus faibles de l’UE : 11,7% de consommateurs de cannabis contre 30% au Royaume-Uni ; 1,9% prennent de la coke contre 8,3 % chez le voisin espagnol. Les 100 000 héroïnomanes d’avant la loi ne sont plus que 40 000. Et la proportion des 15-19 ans qui se droguent est passée de 10,8% à 8,6%. A la fin des années 90, la drogue était la première préoccupation des Portugais, elle se situe désormais à la 13e place…


«Pas exportable». Père de la réforme, directeur de l’Institut des drogues et de la toxicomanie, João Goulão modère l’enthousiasme : «La consommation de hasch reste importante, la coke suit le boom en Europe, les morts par overdose sont toujours nombreuses. Et, surtout, notre système n’est pas exportable, car il est le fruit d’un long processus. Mais notre réussite, c’est d’avoir changé l’image de la toxicomanie.» L’autre réussite, c’est que plus personne ici ne la critique. Même la droite dure de Paulo Portas qui prophétisait, en 2001, «des biberons remplis d’héroïne» et «des hordes de jeunes drogués européens venant se piquer au Portugal», se tait. La catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. «Tout n’est pas parfait, loin de là, convient Nuno Miguel. C’est vrai que les trafiquants rusent avec le système, se faisant souvent passer pour des malades. Mais, les toxicomanes sont mieux pris en charge qu’avant. Ce n’est pas seulement grâce à la loi, mais grâce à ce formidable arsenal sanitaire qu’on a mis en place depuis vingt ans et sur lequel la loi a pu s’appuyer. Ne jouons pas aux faux modestes, le pari a été globalement réussi.»

 

 


Source : LIBERATION

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Mitsuko 05/06/2011 16:51



Si au Portugal, on peut le faire alors pourquoi ne pas étendre à l'Europe petit à petit ...


Ce serait logique ... non ???


Bonne fin de week-end à toi. A bientôt. Bises.



dan29000 05/06/2011 19:41



Effectivement on pourrait l'étendre avec qq modifications en fonction des réalités de chaque pays...