Pourquoi les pauvres votent parfois contre leur intérêt économique

Publié le par dan29000

Pourquoi les pauvres ne votent pas en fonction de leur intérêt économique

Ils devraient favoriser les candidats qui promettent d’augmenter les minima sociaux ou de mettre en place des politiques de redistribution plus généreuses. Or ça n’est pas toujours le cas. Des chercheurs américains ont décrypté le phénomène.


Qu'on se le dise: les citoyens économiquement les plus modestes ne sont pas toujours fans des politiques de redistribution. Du moins si l'on en croit leur vote. C'est ce que démontrent depuis plusieurs décennies les études électorales américaines. Et, de plus en plus fréquemment, les études électorales européennes.

Comme le confirme Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof (centre de recherches politiques de Science Po),

«Depuis une trentaine d'années, la sociologie, autrefois déterminante dans l'explication du comportement électoral, n'explique plus qu'en partie le vote

Ainsi Marine Le Pen (moyenne nationale: 17,9%) a réalisé un bon score chez les ouvriers où elle se place au même niveau que François Hollande (autour de 30%) au premier tour, alors que son programme propose plus d'exclure certains des minima sociaux que d'augmenter à proprement parler ces derniers. Une bonne partie de son programme est du reste centrée sur la défense des interêts des artisans, commerçants et PME. Surtout, elle devance largement Jean-Luc Mélenchon, même si celui-ci a réalisé un score plus qu'honorable dans cette catégorie (entre 11et 18% selon les instituts). Comment expliquer ce paradoxe?

Quand les pauvres seront riches

Au fil des ans, les politologues, notamment américains, ont avancé diverses explications: les pauvres, expliquent-ils, par exemple, ont beau être pauvres, ils ne s'en rendraient pas compte. Enfin, pas totalement. La plupart sous-estimeraient ainsi que les riches ne sont pas un peu, mais immensément plus riches qu'eux.

Et de fait, les Américains sont convaincus que les 20% de leurs concitoyens les plus fortunés contrôlent 59% de la richesse du pays alors qu'en réalité, ils en détiennent 85%. Résultat: bercés par le rêve américain, les plus modestes surévalueraient grandement leurs chances de rejoindre cette élite économique. Et se fourvoieraient donc lorsqu'ils soutiennent des mesures fiscales favorables aux plus riches en pensant, qu'un jour, eux-aussi, en profiteront.

Quatre chercheurs américains, Ilyana Kuziemko, Michael I. Norton, Ryan W.Buell et Taly Reich, viennent d'avancer une nouvelle thèse:  pour eux, si les pauvres votent contre leur intérêt, c'est qu'ils ont peur qu'une politique sociale généreuse profite surtout.... à encore plus démuni qu'eux. Les faisant du même coup descendre tout en bas de l'échelle sociale.

Car il y a toujours plus pauvre et donc plus aidé que soi-même. C'est ce que ces chercheurs baptisent la «last place aversion», autrement dit, le dégoût pour la dernière place. Comme aux cartes, l'important est bien d'être celui....qui n'a pas le pouilleux!

Le pouilleux, c'est l'autre

Pour le démontrer, ils n'ont ni plus ni moins procédé à une expérience de laboratoire. Les chercheurs ont distribué à des «cobayes» des sommes d'argent représentant leur revenu théorique, et chacun a pu savoir à quel niveau de richesse il se situait par rapport aux autres participants. Les chercheurs leur ont ensuite donné le choix: préféraient-ils bénéficier d'une augmentation de revenu modeste mais tout à fait certaine, ou participer à une loterie, qui, si par hasard ils la gagnaient, les ferait progresser d'un ou plusieurs rangs par rapport aux autres participants.

La probabilité d'opter pour l'une ou l'autre solution s'est révélée à peu près stable pour tous les participants. Sauf pour les deux moins bien lotis qui optaient plus souvent pour la loterie. Le plus pauvre pour sortir de sa condition, le «deuxième plus pauvre» pour ne pas.... prendre la place du dernier si jamais celui-ci tirait le gros lot.

Dans une autre expérience, où chacun devait choisir de donner un dollar soit à celui qui le précédait (un peu plus riche) ou le suivait (un peu plus pauvre), les «avant derniers» préféraient systématiquement enrichir leur «supérieur» direct plutôt que de voir leur suivant atteindre leur rang.

Autrement dit, l'important pour l'électeur américain ne serait pas d'être pauvre, en valeur absolue, mais bien de ne l'être pas trop, en valeur relative.

D'autres études corroborent cette interprétation, et la précisent encore plus: ainsi les recherches de Alberto Alesina, Edward Glaeser et Bruce Sacerdote trouvent deux raisons principales à la faiblesse d'un soutien populaire à un Etat providence américain:

«Les Américains sont persuadés d'une part qu'ils vivent dans une société ouverte et juste  —et où toute redistribution est donc inutile, NDLR—, […] et de l'autre qu'une plus grande redistribution profiterait surtout aux minorités ethniques, et non à eux-mêmes».

«D'où l'émergence de la notion de ”welfare chauvin”, dont les largesses ne profiteraient qu'aux nationaux, comme le prône en France Marine Le Pen», explique Bruno Cautrès.

Les plus instruits aussi votent contre leur intérêt

Mais si les plus pauvres ne votent pas toujours «utile», ils ne sont pas les seuls! «A l'inverse, constate Bruno Cautrès, les classes moyennes éduquées votent désormais majoritairement pour la gauche socialiste, alors que celle-ci, bien souvent, augmente leur effort fiscal».

Explication: le vote n'est pas seulement l'expression d'intérêts. Mais aussi celle de valeurs qui parfois transcendent ou contredisent cet aspect purement utilitariste. Lorsque la contradiction est trop forte, des clivages inédits s'instaurent: «coexistent ainsi désormais une gauche, comme une droite, ouvertes sur l'extérieur et une gauche/une droite plus fermées», explique Bruno Cautrès.

Mais on devrait bientôt en savoir plus: en France, le vote a jusqu'à présent souvent été étudié sous l'angle des CSP (catégories socio-professionnelles), qui ne constituent qu'une indication partielle de la situation sur l'échelle sociale du pays. Mais Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, mène actuellement une recherche sur le vote des personnes les plus pauvres (y compris les personnes sans domicile fixe) qui permettra de bien mieux cerner les motivations et les comportements de cet électorat.

Catherine Bernard

 

Source : SLATE

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