Presse : N'autre école, numéro 29, l'école une entreprise comme les autres ?

Publié le par dan29000

couv29.jpgUn article de la revue "N'autre école, numéro 29, printemps été 2011, la revue de la fédération CNT des travailleurs de l'éducation.

 

 

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L’école une entreprise comme les autres ? = un projet de société que nous ne pouvons accepter !

I. L’évaluation par compétences : quelles origines ? quels enjeux idéologiques ?

L’approche par compétences nous est présentée comme une nouvelle pédagogie qui permettrait de remédier à l’échec scolaire. Pourtant, si l’on s’interroge sur l’origine de cette réforme de l’enseignement, c’est une tout autre réalité qu’on voit se dessiner.

Le terme même de « compétence » appartient au vocabulaire du « management », et c’est bien du monde de l’entreprise qu’est venue la demande de réforme de l’enseignement qui émerge à ce jour dans nos écoles via le livret de compétences.

En 1989, un rapport de la Table ronde des industriels européens (ERT : European Round Table) exige « une rénovation accélérée des systèmes d’enseignement et de leurs programmes » car « l’éducation et la formation sont considérées comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise. »

L’école au service de l’entreprise donc. Et c’est dans ce sens que vont aussi le rapport Minc La France de l’an 2000 (1994), celui de la commission Boissonnat Le travail dans 20 ans (1995), les rapports Fauroux (1997) et Thélot (2004), le rapport de l’OCDE de 2001 Quel avenir pour l’école ? etc…. [1]

Pourquoi l’approche , et plus encore l’évaluation, par compétences à l’école intéressent-elles tant le monde de l’entreprise ? Parce qu’elles mettent le système scolaire au service de 3 valeurs essentielles à l’entreprise : l’employabilité, la flexibilité et la mobilité. Le livret de compétences vise clairement, à terme, à remplacer la notation chiffrée, et à se substituer aux diplômes nationaux : le Haut Conseil à l’Education [2] ne s’en cache pas (rapport du 01/10/2010). L’élève et futur salarié devra donc se constituer un « portefeuille de compétences » personnel qui le rendra de fait plus vulnérable face à un employeur : finies les conventions collectives et à charge pour lui de négocier individuellement avec son patron la reconnaissance de ses compétences en termes de salaire. Reconnaissance fragile et à la merci de l’évolution des besoins de l’entreprise. Et ce d’autant que la loi n°2009-1437 du 24/11/20009 a modifié le Code du Travail et le Code de l’Education pour donner au livret personnel de compétences un rôle non seulement dans l’embauche mais aussi dans la carrière via la formation continue…

II. Projet libéral et pressions hiérarchiques.

Il est à craindre que le corps enseignant, tout à la fois gauchiste et réactionnaire comme chacun sait, ne se crispe devant le tournant très libéral que nos politiques visent à imposer à l’école. Il est en effet des professeurs qui restent attachés à leurs disciplines, qui croient à la valeur émancipatrice du savoir, qui pensent que l’école a d’autres buts que de formater des élèves à un futur emploi précaire….

Qu’à cela ne tienne : à eux aussi s’appliqueront les principes du management et le l’entreprise. Conformément au décret de loi 2010-888 du 28 juillet 2010, les personnels enseignants, comme tous les fonctionnaires, auront à passer avec leur supérieur hiérarchique direct (principal ou proviseur donc) un entretien individuel où seront évalués « les résultats professionnels obtenus par le fonctionnaire eu égard aux objectifs qui lui ont été assignés » ainsi que ses « besoins de formation eu égard (…) aux compétences qu’il doit acquérir » sans compter que lui seront fixés des « objectifs » pour l’année à venir etc…. La liberté pédagogique des enseignants risque d’en prendre un coup, sans compter qu’une prime de résultat pouvant aller jusqu’à 6000 euros a été promise aux chefs d’établissements par Luc Chatel le 25 janvier 2011 et qu’il légitime comme suit : « Oui, il s’agit d’une rémunération variable de nos cadres comme dans toutes les entreprises du reste du pays. » Edifiant. [3]

La volonté de renforcer les pouvoirs hiérarchiques dans les établissements scolaires s’est fait jour également à travers les dispositifs CLAIR dans le secondaire (qui donnent au principal la possibilité de choisir ses enseignants…et de s’en défaire si besoin) et le projet des EPEP dans le primaire (qui cherche à instituer le directeur en supérieur hiérarchique alors qu’il n’est à l’heure actuelle que collègue des enseignants). Tout ceci vient de fusionner en dispositif ECLAIR pour la prochaine rentrée, dont on ne sait pas encore bien ce qu’il recouvre….mais dont on sait qu’il vise à remplacer le classement ZEP, à glisser de l’éducation prioritaire vers une éducation sécuritaire.

III. Big Brother : école et contrôle social

Livrets de compétences, pouvoirs accrus de la hiérarchie, note de vie scolaire, cahiers de texte en ligne… tout converge pour faire de l’école un formidable lieu de contrôle des personnels et surtout des élèves, via notamment le développement de l’outil informatique.

L’utilisation des logiciels Base Elèves dans le primaire et Sconet dans le secondaire permettent de collecter et de garder en mémoire nombre de données touchant à la vie privée et aux comportements des enfants, sans même que les familles en soient informées et n’y aient accès. [4]

Cette logique intrusive et liberticide se poursuit à travers les livrets de compétences où la personne même de l’élève devient un item à évaluer. C’est ainsi qu’en maternelle on vérifiera si l’enfant est capable d’ « accepter la frustration » ou « d’oser prendre des risques mesurés ». Au collège, on notera si l’élève est capable de « comprendre l’importance du respect mutuel et d’accepter toutes les différences » ou encore d’ « adopter des comportements favorables à sa santé et à sa sécurité ». S’agit-il d’aller dénoncer le collégien surpris à se resservir une portion de frites ou à fumer devant l’établissement ? Plus sérieusement, quel enseignant peut s’autoriser à se poser ainsi en juge des enfants qu’on lui confie ? Et quel réservoir d’informations personnelles constituent des données informatisées dont on ne sait pas quelles instances de l’Etat pourront y avoir accès ?

Cela ne peut laisser indifférent à l’heure où le rapport Bockel du 3 novembre 2010 sur la prévention de la délinquance juvénile revient sur l’idée d’un « repérage précoce » des troubles du comportement chez l’enfant estimant que cette « vulnérabilité pourrait être repérée chez les petits entre 2 et 3 ans », prônant dans la foulée « coaching parental » [5] et « remise à niveau des bases de lecture, d’écriture et d’apprentissage des valeurs républicaines » pour les parents illettrés, et saluant « le développement salutaire de la vidéoprotection » ainsi que l’instauration du dispositif « policier référent » dans 53 établissements sensibles.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme disait l’autre, non ?

Notes

[1] 1. Comme situer les auteurs de ces différents rapports peut s’avérer très éclairant, on rappellera qu’Alain Minc est essayiste, économiste et conseiller politique, membre de la défunte Fondation Saint-Simon, aujourd’hui proche de Sarkozy ; Jean Boissonnat est économiste et homme de presse : La Croix, l’Expansion, L’Entreprise.. ; Roger Fauroux a été PDG du groupe Saint-Gobain de 1961 à 1986 avant de devenir Ministre de l’Industrie de 1988 à 1991 ; enfin Claude Thélot a été chargé en 2003-2004 par Luc Ferry et Xavier Darcos d’organiser un « grand débat national public » ( ?) sur l’avenir de l’école…

[2] 2. Dans lequel on trouve Christian Vulliez, directeur général de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, ainsi que Michel Pébereau, président de banque et responsable « éducation » du MEDEF…

[3] 3. On n’oubliera pas non plus qu’en novembre 2010 les Recteurs d’Académie ont vu leur prime au mérite devenir modulable jusqu’à 22000 euros en fonction de la « réalisation des objectifs qui leurs sont assignés ». Mais, selon le ministre, il ne faut voir là aucun lien avec les 16000 postes qu’on leur demande de supprimer pour la rentrée prochaine….

[4] 4. On renvoie au site du CNRBE pour ceux qui désirent plus d’informations sur la question.

[5] 5. Sur le modèle du Positive Parental Program australien qui promeut l’acquisition de « compétences parentales » !

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