Prisons : Casabianda, sens de la peine, punir pour responsabiliser

Publié le par dan29000

Honte à nos prisons !

C'est l'une des plus belles plages de Corse. Une langue de sable blanc qui s'étire sur une dizaine de kilomètres. Alignées face à la mer, douze cannes à pêche sont plantées dans le sable. Deux pêcheurs commentent leurs prises. Un superbe loup qu'ils cuisineront ce soir, peut-être au barbecue. Plus haut sur les dunes, contre la pinède, un homme tire sur sa cigarette, un bouquin entre les mains. Tandis que trois autres fixent en silence, comme hypnotisés, l'horizon bleu indigo. Partout où se porte le regard, on ne voit que des hommes. La plupart d'entre eux ont été condamnés pour viol, pédophilie ou inceste.

Vous êtes au centre de détention de Casabianda, à 70 kilomètres au sud de Bastia. Une prison unique en Europe, dont les détenus sont à 81 % des délinquants sexuels. Un centre pénitentiaire à ciel ouvert, sans miradors ni murs d'enceinte, sur 1 400 hectares de prairies et de forêts d'eucalyptus coupés en deux par la N 198. Des détenus disputent une partie de tennis sur l'un des deux courts de la prison. Ici, on peut faire de la planche à voile, du VTT et même du golf.

 Cette étonnante description nous interroge très naturellement sur le sens de la peine dans nos sociétés. Pour l'administration pénitentiaire, Casabianda est une prison modèle qui contrebalance l'image des prisons françaises, vétustes et surpeuplées. Pour d'autres, en accordant un régime de faveur à ceux que la société considère souvent comme des monstres, Casabianda est une aberration.

 En y réfléchissant bien, cette prison joue son rôle d’enfermement, de privation de liberté et, mieux que toute autre, son rôle de réhabilitation et de réinsertion. Mais on voit bien que cela peut choquer. Par définition, ce qui choque vient brusquer frontalement nos penchants naturels. Le penchant naturel entendu ici est celui qui nous conduit à vouloir punir le déviant, à le faire souffrir. Un détenu qui ne souffre pas assez paie-t-il sa dette à la société ? La loi du Talion, « oeil pour oeil », a certes été abrogée mais elle subsiste insidieusement et indirectement puisque la prééminence et les conditions de la peine de prison sont telles encore aujourd’hui qu’il serait naïf de croire qu’elles ne dissimulent aucun penchant de vengeance. Et notre raison voit trouble puisque notre démocratie utilise l’enfermement pour défendre notre liberté. Un grand paradoxe moral, qui a notamment conduit Albert Camus à considérer que la valeur d’une civilisation pouvait se mesurer à la manière dont celle-ci traite ses déviants.

Notre système pénal repose sur l’idée de peine. La peine présente, sur la vengeance, l'avantage d'empêcher l'escalade des représailles. C'est en effet l'une des fonctions du système pénal que de lutter contre le sentiment qu'il est légitime de rendre les coups. Mais les hontes et les humiliations qui résultent de l’incarcération plaident assez nettement en faveur du maintien d’une dose de vengeance que notre système pénal se garde bien évidemment de relever.

Cette  façon d’envisager la punition entraine des sentiments tels que la colère et l'injustice. Des études sur les souffrances psychiques liées à la détention mettent en exergue ce ressenti de colère contre le système. La honte s'intensifie au cours de l'incarcération et est généralement mêlée à des sentiments de frustration et d'anxiété importants. Ces sentiments peuvent prendre leur source dans l’humiliation, corollaire de la honte dans l’incarcération. Le pouvoir désocialisant de la prison apparait ici à travers l’utilisation de la honte comme dénigrement de l’individu.

 L’humiliation est une manière assumée de mettre à l’écart un individu en niant sa qualité d’homme, et le respect dû à cette qualité, par certains actes. La fouille ou l’ouverture de la porte de la cellule par le surveillant sont deux exemples de la violation de l’intimité, qui est cependant sacrée pour chaque être humain.

 Après leur sortie de prison, les relégués ont conscience du rejet qu'ils suscitent, non seulement dans la société, mais également dans leur propre famille, et certains en viennent à se dénigrer : « Quand on est relégué, on n'est plus un homme ; après cela, on ne se relève pas ». Le sentiment visé ici est celui de la souffrance liée à l’absence de reconnaissance valorisante. Ce déni de reconnaissance provoque perte de confiance en soi, pessimisme à l'égard de la société et révolte. Les spectres d’irréversibilité voire de fatalité pèsent alors, confortés par un dialogue avec la société ancrée dans les stigmatisations. La vertu suprême serait le pardon mais il est à craindre que nous ne puissions qu’y tendre. Il s'agit néanmoins de comprendre que la reconnaissance de l'individu est nécessaire pour qu'il puisse se penser sujet de sa propre vie. 

 La vengeance figure également parmi les suites probables aux sentiments de honte et d’humiliation convertis en cynisme, c'est à dire en refus critique et nihiliste de tout système de valeurs. Tout se passe comme si, ayant éprouvé intérieurement l'effondrement de sa propre valeur, et par conséquent, des valeurs dont il est investi, le sujet honteux projetait sur le monde extérieur l'expérience de cet effondrement. D'où la récidive. Et oui, la vengeance entraine la vengeance. Au final et très inconsciemment, la société se punirait peut-être elle-même de ne pas avoir su prévenir les actes de déviance.                                                                                                                  

Mais, qu'on le veuille ou non, la réaction au crime doit comporter sa part de coercition, de rétribution et d'intimidation. La négation de ces réalités risque fort de nous faire sombrer dans l'hypocrisie et la démesure. Hypocrisie, parce que l'on est conduit à dire une chose et à en faire une autre. Démesure, parce que les forces dont on nie l'existence continuent de peser sur les esprits ; il est alors à craindre qu'elles ne se manifestent de manière incohérente et anarchique.                                                                              

Cette part inévitable de coercition, de rétribution et d’intimidation doit toutefois s’accompagner d’une véritable politique visant à faire que la dignité du détenu soit respectée durant le temps de sa peine et à faire que celui-ci ait toutes les chances de pouvoir se réinsérer ensuite dans la société.          

 Et cela sans qu’il subisse un préjudice psychologique tel que son système de valeurs ne s’en relève pas. Car dans ce cas, il s’agit bien d’une destruction.

Endiguer cet effet pervers exige un véritable courage moral et politique puisqu’il faudra composer avec la mission naturellement punitive de la prison. Sans une définition claire, précise et forte des différentes fonctions de la prison, cette dualité fera inexorablement peser sur la société un risque d’hypocrisie générale, à la limite de la schizophrénie collective.

Il ne s’agit pas non plus de se laisser aveugler par un dessein idéaliste car quoiqu’il en soit, la recherche d’un bien finit bien souvent dans celle d’un moindre mal. Se voiler la face en reniant la finitude de l’homme risque de compliquer notre tâche. Mais quel est ce moindre mal que doit poursuivre notre politique pénale ? Au-delà du maintien d’un ordre social légitime, la société doit mener un combat pour la sauvegarde de la dignité de l’individu, quoique celui-ci ait pu faire. L’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme dispose que «  Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Il s’agit d’un droit naturel, intangible et universel, attaché à la seule qualité d’être humain. Ce droit est bafoué au regard des humiliations que peuvent subir les détenus des prisons françaises. Si les Etats revendiquent « le monopole de la violence légitime », selon la célèbre définition de Max Veber dans son œuvre intitulée « Le savant et le Politique », on ne peut bien évidemment se réduire à considérer la violence comme légitime au seul motif qu’elle serait étatique.

A moyen et long terme, il est plus intéressant pour la société de punir pour responsabiliser, plutôt que de punir pour punir, pour se venger, pour humilier, punir pour finalement détruire. L’état des conditions de détention actuelles des prisons françaises est loin de plaider en faveur d’une réelle volonté de la société de responsabiliser et de réhabiliter ses déviants. Le sociologue Slavoj Zizec a d’ailleurs très bien démontré en quoi les criminels font partie de la société, contrairement au processus mental qui voudrait que l’on rejette le mal pour ne pas comprendre l’implication de soi ou du système auquel on appartient.

 Finissons-en avec l’idée qui prévaut, dans l’opinion publique, selon laquelle une peine doit être une peine de prison, une peine qui fait mal. Toutes les réflexions montrent que répondre à la violence par la violence engendre la violence. Cela demanderait un véritable travail d’explication mais les politiques préfèrent souffler sur les braises plutôt que de faire de la pédagogie. Un travail qui permettrait à la société toute entière de continuer à faire son introspection, de prendre le risque d'assumer ses propres faiblesses, sans basculer dans l’écueil d’une désignation systématique de boucs-émissaires. Pour cela, le courage politique, condition préalable indispensable, serait à appréhender triplement : d’une part, le courage d’accepter cette nécessité vitale de punir ; d’autre part, celui de considérer les personnes déviantes comme faisant partie intégrante de la société et donc bénéficiant des mêmes droits fondamentaux à l’exception de la privation de liberté ; et, enfin, la volonté et le courage de communiquer cette vision progressiste avec pédagogie.

Cette tâche n’incombe bien entendu pas qu’à nos représentants mais à chacun de nous car même si le moi ne détient pas l’exclusif des affaires publiques, il reste le socle sur lequel s’édifie l’intérêt collectif. Et c’est à la société ensuite de se battre pour faire ce que l’individu n’a pas la force ou la marge de manœuvre de faire à sa petite échelle. La peine de mort n’aurait d’ailleurs pas été abolie par référendum.

L’élaboration d’un droit pénitentiaire à part entière, prenant en compte l’exigence de respect des droits fondamentaux et la situation particulière du milieu carcéral paraît être une étape décisive dans ce processus. En continuant à faire du détenu un sujet de droit, elle le responsabilise plus que jamais.

En 2006 ont été organisés les Etats généraux de la condition pénitentiaire et en 2008 a été créée la fonction de contrôleur général des lieux de privation de liberté, ce qui nous laisse penser que la prise de conscience sur la dignité des détenus n’en est pas au point mort. Mais le courage moral et politique étant toujours à refaire, c’est à la grandeur d’un Etat de droit comme la France de dire et de persévérer à dire que la société qui vous condamne respecte aussi vos droits pour qu'en sortant, vous la respectiez en retour.

 

SOURCE / MEDIAPART

 

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