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La scientologie tente de faire son trou dans les prisons

Enquête

Par l’entremise de l’association Criminon, les disciples de Ron Hubbard se proposent d’aider les détenus. Mais se défendent de tout prosélytisme.


Par SONYA FAURE

 

C’est d’abord un échange de courriers, au printemps : «Bonjour Patrice, j’ai trouvé votre annonce dans le journal l’Itinérant, et je vous écris pour vous proposer un cours par correspondance gratuit. Il s’appelle le Chemin du bonheur.» La lettre à l’écriture manuscrite est signée «Marie-Hélène», bénévole à l’association Criminon. Elle dit aussi : «Ce cours, basé sur les travaux de l’humaniste américain Ron Hubbard, comporte 20 leçons.» La correspondance a de quoi surprendre Patrice, détenu à Fresnes (Val-de-Marne) : «J’ai passé une petite annonce en précisant que je souhaitais correspondre avec une femme et, cette semaine, on me propose des cours gratuits pour ma réinsertion et mon amélioration personnelle, alors que je n’ai rien demandé de tel», s’agace-t-il dans un courrier à l’Observatoire international des prisons (OIP).

Criminon est une association proche de l’Eglise de la scientologie, une «filière», dit la Miviludes, la mission interministérielle qui lutte contre les sectes.«Le prosélytisme constitue une part de son activité. Comme l’association Narconon, qui dit lutter contre la drogue, Criminon s’attaque à une population vulnérable qui ne peut "s’échapper" face aux propositions qui lui sont faites, ni, de sa cellule, vérifier qui est derrière cette organisation», explique Georges Fenech, président de la Miviludes.

Bouillabaisse. Officiellement, l’association prône un programme de lutte contre la délinquance («criminon» comme «non au crime») reposant sur les «travaux» de Hubbard, le fondateur de la Scientologie : «Au début des années 50, Hubbard a été agent spécial à la police de Los Angeles», assure Gilbert Canali, le président de Criminon France, 53 ans, dont vingt-huit dans la Scientologie. Hubbard en a profité pour écrire un «livret», un «code moral non religieux exclusivement basé sur le bon sens», assurent ses partisans : le Chemin du bonheur, également nom de l’association jumelle de Criminon. Les dépliants du Chemin du bonheur présentent, derrière le «bon sens», une bouillabaisse inepte : «Essayez de traiter les autres comme vous voudriez qu’ils vous traitent» ;«Ne soyez pas de mœurs faciles». «C’est d’une niaiserie…s’agace Georges Fenech. L’un des 21 préceptes dit : "Ne faites rien d’illégal." Quand on s’adresse à des gens qui ont été condamnés…»

Gilbert Canali explique le programme : «Les détenus lisent les textes sur les 21 vertus, répondent à des questions de compréhension, puis nous leur demandons de les appliquer. Un détenu nous a par exemple dit qu’il avait coupé les cheveux d’un de ses codétenus. Le gars se rend compte qu’il crée les bons effets autour de lui, qu’il n’est pas qu’une crapule…» Canali ne cache pas les tentatives de Criminon pour entrer en contact avec les détenus, mais réfute tout prosélytisme : «Nous ne poussons pas les détenus à entrer à la Scientologie.» Il revendique 30 membres actifs, tous bénévoles, et tous scientologues. Une soixantaine de détenus suivraient les cours, «mais ça ne veut pas dire qu’ils vont jusqu’au bout», reconnaît-il.

Mais, la Scientologie ne lâche pas les détenus. Patrice, le prisonnier de Fresnes, a répondu à «Marie-Hélène» qu’il ne voulait rien avoir à faire avec Criminon. Peine perdue, elle le relance, pour «améliorer les conditions de [son] futur». Et joint à sa lettre un coupon de réponse et des «témoignages de détenus ayant terminé le cours».

En France, le programme Criminon, qui existe depuis 1998, a du mal à décoller. Il inquiète malgré tout Georges Fenech : «Avec leurs préceptes incolores et inodores, ils tentent de prendre à l’hameçon cette population carcérale qui a plus qu’ailleurs des problèmes d’ordre psychiatrique. Ils veulent les convaincre de quitter la démarche psy et en faire de parfaits scientologues.» Car la psychiatrie est l’ennemi juré de la Scientologie : «Nous avons quelques récriminations contre les psys… reconnaît Canali. Et, dans les prisons, ils sont surtout là pour donner des tranquillisants.»

«Criminon démarche aussi dans les lieux fréquentés par les familles de détenus, alerte Samuel Gautier, de l’OIP. Fin novembre 2010, un visiteur de prison nous informait avoir été démarché par un membre de Criminon aux portes de la maison d’arrêt d’Angers, alors qu’il attendait l’ouverture des portes pour le parloir.» L’administration pénitentiaire (qui n’a pas voulu répondre aux questions de Libération) a participé à des réunions avec la Miviludes. Elle est censée remettre aux détenus contactés des documents d’information sur la Scientologie. Voire, si le prosélytisme va trop loin, faire un signalement au parquet. «Les détenus nous ont dit ne pas avoir été informés par l’administration», note Samuel Gautier, de l’OIP.

«déstabilisation». En mars, le député PS Jean-Jacques Urvoas avait alerté, à l’Assemblée nationale, le ministre de la Justice. Qui lui répondait : «L’administration pénitentiaire a fait le choix de traiter la question du prosélytisme en détention en la restituant dans le cadre plus global de la radicalisation. L’enjeu est de prendre la mesure de toutes les formes de mouvements concertés de déstabilisation des détentions.» Le but est moins de prévenir les détenus que de lutter, dans une perspective de sécurité, contre «des dérives qui menacent l’équilibre des établissements» - c’est l’islamisme qui est avant tout visé. L’administration est prise entre plusieurs impératifs : respecter la liberté de pensée et de culte, tout en luttant contre le prosélytisme. En mai, la cour administrative d’appel de Paris a donné tort à l’Etat, qui refusait le statut d’aumônier des prisons aux ministres du culte des Témoins de Jéhovah.

 

Source : Libération

Tag(s) : #actualités

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