Prostitution : des droits, pas de pénalisation, entretien avec Thierry Schaffauser du STRASS

Publié le par dan29000

Abolir la prostitution ? Nous voulons des droits, pas la pénalisation

Par Thierry Schaffauser
Travailleur du sexe, activiste

LE PLUS. Pour Najat Vallaud-Belkacem, ministre du Droit des femmes, la prostitution doit disparaître. Ce parti pris abolitionniste pose la question de la pénalisation du client. Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et activiste (notamment au sein du STRASS), estime au contraire que cette position est une erreur.

Édité par Gaëlle-Marie Zimmermann  


 

La pénalisation des clients ne va pas arrêter la prostitution. Nous continuerons à travailler mais dans de plus mauvaises conditions. C’est une attaque sur notre moyen d’existence, une potentielle baisse de nos revenus, une augmentation des risques de violences et d’exploitation, un accroissement des contaminations au VIH et IST, et surtout un stigma et des discriminations encore plus institutionnalisés.

 

Les putes, des victimes désignées et disqualifiées d'office

 

La pénalisation des clients est la suite logique du statut de victime et d’inadaptée sociale depuis les ordonnances de 1960. C’est un outil pour justifier de notre incapacité afin de confisquer notre parole. Nous sommes traités comme des enfants, des mineurs légaux, ou pathologisés avec de fausses statistiques sur de soit disant viols dans l’enfance, syndromes de Stockholm et post-traumatiques. [1]

 

 Flickr cc http://www.flickr.com/photos/philippeleroyer/

Pute Pride, 22 mars 2008 / Flickr cc Philippe Leroyer

 

Il est étonnant que cette stratégie soit défendue par certains courants féministes quand c’est la même qui fut utilisée contre les femmes hier, accusées par la Gauche d’être manipulées par l’Eglise, pour expliquer leur incapacité politique et le refus de leur accorder l’égalité des droits.

On nous dit que nous sommes aliénés, que nous ne pouvons avoir conscience de notre condition tant que nous ne sommes pas "sortis de la prostitution". Ce serait seulement une fois que nous avons été "réinsérés socialement" que nous prendrions conscience de notre comportement autodestructeur.

 

Une vraie discrimination, financée par les pouvoirs publics

 

On pourrait comparer ces théories et pratiques avec les discours homophobes de soi-disant experts qui voulaient guérir les homosexuels et les "réinsérer socialement" pour leur propre bien. Il est toujours possible de trouver une victime qui a bien intériorisé le stigma, et qui aura intérêt à se victimiser pour ne plus être déconsidérée. Or, si à présent la réhabilitation des homosexuels est perçue comme une pratique homophobe, celle des travailleurs du sexe est normale et subventionnée par l’Etat et les collectivités locales avec l’argent de nos impôts.

 

Les organisations abolitionnistes reçoivent des centaines de milliers d’euros de subventions chaque année [2] et des agréments pour intervenir dans les écoles. Elles peuvent ainsi mener de grandes campagnes de désinformation, telles sur la traite des êtres humains [3] lors des événements sportifs [4] pour convaincre les médias et les pouvoirs publics de ne pas reconnaitre notre travail et de pénaliser nos clients.

 

Étant privés de droits, n’étant pas reconnus comme travailleurs sauf lorsqu’il faut payer des impôts, ne pouvant toujours justifier de nos revenus auprès de la banque ou d’un propriétaire, étant discriminés, parfois arrêtés par la police pour racolage voire pour proxénétisme lorsque nous nous prêtons une chambre ou que nous nous entraidons, nous sommes réduits du fait des lois et du système qu’ils défendent au rang d’exclus et de marginaux.

 

Dans ces conditions, il est logique que certaines personnes finalement souhaitent renoncer au travail sexuel et se résolvent à accepter le statut de victime qu’on leur impose. Tout est fait pour nous faire renoncer. La boucle est bouclée.

 

Consentement et désir : l'amalgame trop facile 

 

Pourtant, le travail sexuel est une ressource économique et une solution que nous avons trouvée dans notre vie afin de résoudre une situation financière difficile à un moment donné, pour financer nos études, migrer, soutenir notre famille, etc.

 

On nous rétorque que du fait de la contrainte économique le travail sexuel ne peut jamais être un vrai choix. Il est vrai que dans un système capitaliste et patriarcal la notion de choix peut être discutée. Mais pourquoi ne le fait-on alors que pour les travailleurs du sexe ? On ne demande jamais aux autres travailleurs s’ils ont vraiment choisi ou s’ils aiment leur travail avant de reconnaitre leurs droits.

 

 http://www.flickr.com/photos/philippeleroyer/

Pute Pride, 22 mars 2008 / Flickr cc Philippe Leroyer

 

Parce qu’il s’agit de travail sexuel, on amalgame l’absence de désir avec l’absence de consentement. Nous serions des victimes de viol sans nous en rendre compte. C’est un chemin dangereux car cela amène à redéfinir le concept de viol. Les travailleurs du sexe deviendraient ainsi comme les enfants de moins de 15 ans, incapables d’exprimer leur consentement.

 

Où est la logique quand les politiciens veulent pénaliser la sexualité entre adultes consentants et que dans le même temps rien n’est fait pour arrêter les viols des putes ? Il est à présent très difficile pour les travailleurs du sexe de faire reconnaitre les viols qu’elles et ils subissent que ce soit pour enregistrer les plaintes ou parce que nous ne sommes pas considérés comme crédibles aux yeux de la Justice. Pourquoi donc pénaliser les hommes qui respectent notre consentement, nos conditions, et jamais ceux qui violent ? [5]

 

Pénaliser nos clients, c'est nous mettre en danger

 

Quand nos clients sont pénalisés, nous sommes forcés de travailler dans des endroits plus reculés, cachés et plus dangereux. Il est plus difficile d’imposer ses conditions, ses tarifs et le port du préservatif, quand on doit monter rapidement dans la voiture sans avoir le temps de bien parler. Cela augmente le risque d’accepter de faux clients qui s’avèrent être dangereux ou violents. La prohibition nous pousse à passer par des intermédiaires pour arranger la rencontre avec les clients et renforce donc les risques d’exploitation ou le piège du travail forcé.

 

Nous avons moins accès aux services de santé et les bus de prévention des associations de santé communautaires ont plus de difficulté à nous trouver. En Suède, la pénalisation des clients a été une excuse pour refuser les pratiques de réduction des risques. Il ne faut pas donner des préservatifs aux clients car cela serait encourager des actes criminels. [6]

 

La pénalisation des clients n’a pas d’impact positif dans la lutte contre la traite des êtres humains. [7] Elle les empêche de pouvoir signaler des situations d’abus qu’ils sont les plus probables de découvrir. Dans certains pays, il y a des numéros verts qu’ils peuvent appeler car ils sont considérés comme des alliés et non des criminels. Pénaliser les clients revient à gâcher les ressources de la police et l’argent du contribuable à arrêter des innocents au lieu des trafiquants.

 

Des chiffres faux, un raisonnement biaisé, des conclusions erronées

 

Il y a beaucoup de preuves sur les conséquences néfastes d’une loi de pénalisation des clients. [8] Non seulement l’organisation suédoise des travailleurs du sexe "Rose Alliance" condamne cette loi, mais aussi tous les chercheurs indépendants.

 

La Docteure Laura Agustin [9] a présenté une critique extensive du rapport parlementaire suédois évaluant la loi contre l’achat de sexe qui a pourtant servi de modèle au rapport parlementaire français. Elle a démontré comment de faux chiffres ont été utilisés, des confusions faites, et le manque de méthodologie. Par exemple, le gouvernement suédois ne fait référence qu’au travail sexuel de rue très minoritaire et n’a aucune donnée sur les autres parties de l’industrie du sexe.

 

Pareillement, Petra Östergren et Suzanne Dodillet [10] ont détruit les prétentions du gouvernement Suédois que la loi avait dissuadé les clients, permis de réduire la traite des êtres humains, ou fait évoluer l’opinion publique.

 

La pénalisation des clients aura en fait plus de conséquences sur nous les travailleurs du sexe. Si les clients s’en sortiront avec une amende, nous devrons subir la perte de revenus, la violence et l’exploitation accrue. C’est nous qui serons davantage traitées comme de pauvres filles sans espoir. C’est nous qui risquerons, comme c’est le cas en Suède, de perdre la garde de nos enfants pour ne pas réaliser notre "comportement autodestructeur" et les y "exposer". C’est d’ailleurs déjà ce que certains juges français déclarent lors de divorces pour nous refuser la garde.

 

N’oublions pas que nous payons des impôts et que nous devrons continuer à en payer comme c’est le cas dans les pays qui pénalisent les clients. Cela montre bien l’hypocrisie d’une telle loi qui se soucie guère en réalité de notre condition. Les législateurs savent très bien que le travail sexuel ne disparaitra pas. Mais pour affirmer de grands principes sur le "corps inaliénable" et la "dignité humaine", qui sont en fait juste des formules toutes faites, il n’est pas grave de sacrifier les travailleurs du sexe à leur sort et de fermer les yeux sur la réalité. La réalité, c’est que nous voulons des droits. Pas la pénalisation.[11]

 

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[1] http://site.strass-syndicat.org/2011/02/les-feministes-doivent-soutenir-et-inclure-les-travailleuses-du-sexe/

[2] http://www.fondationscelles.org/index.php?option=com_content&view=article&id=60%3Amouvement-du-nid&catid=15%3Aguide-des-associations&Itemid=43&lang=fr

[3] http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/02/combien-de-travailleurs-du-sexe-sommes-nous-par-thierry-schaffauser_1366353_3232.html

[4] http://endehors.net/news/une-legende-urbaine-les-40-000-prostituees-d-europe-de-l-est-importees-en-allemagne-pour-la-coupe-du-monde-de-football

[5] http://lmsi.net/Le-viol-des-putes-et-leur-parole

[6] http://cybersolidaires.typepad.com/files/jaylevy-impacts-de-la-criminalisation-suedoise.pdf

[7] http://lmsi.net/Luttons-serieusement-contre-la

[8] http://lmsi.net/Le-modele-suedois-est-un-echec,1268

[9] http://www.lauraagustin.com/la-loi-suedoise-contre-lachat-de-sexe-la-prostitution-la-traite-efficacite-pas-prouvee

[10] http://www.petraostergren.com/upl/files/56646.pdf

[11] http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/15/decriminalisez-entierement-le-travail-du-sexe_1453445_3232.html

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