Prostitution : le féminisme abolitionniste éloigné des droits des femmes, entretien

Publié le par dan29000

Les prostituées : victimes des hommes ou des abolitionnistes ?

Par David Simard
Philosophe, psycho-sexologue

"Mon objectif, c'est de voir la prostitution disparaître." Voilà un des gros chantiers de la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Mais notre contributeur rappelle que le féminisme abolitionniste a largement puisé dans la morale victorienne, bien éloignée des droits des femmes...

Édité par Gaëlle-Marie Zimmermann

 


PROSTITUTION. Les discours des abolitionnistes sur la prostitution focalisent l’attention sur la prostitution féminine, et présentent celle-ci comme une violence faite aux femmes.

 

Cette représentation de la prostitution fait des femmes prostituées des victimes et des hommes clients des bourreaux, quelles que soient les conditions d’exercice de la prostitution. Mais c’est parce qu’elle présuppose un clivage entre les hommes et les femmes concernant la sexualité, après que celui-ci ait été opéré entre les femmes elles-mêmes, et que Freud avait mis en évidence en son temps.

 

 

L’idée sous-jacente à la victimisation de principe des prostituées est que la prostitution est dévalorisante en soi, en ce qu’elle porterait atteinte à la dignité humaine. C’est ainsi que, à une époque emprunte de moralisme victorien, la "putain" fut désignée par Freud comme la femme avec laquelle des hommes s’autorisent à vivre leurs pulsions sexuelles – que celle-ci soit une prostituée ou qu’elle soit une maîtresse – parce qu’il s’agit d’une femme rabaissable.

 

A contrario, ces hommes ne s’autorisent pas à les vivre avec leur femme officielle, celle-ci étant perçue comme pure et intouchable, à l’image de la mère : la "madone".

 

Freud explique que les hommes qui procèdent ainsi n’ont pas réussi à associer ce qu’il appelle le "courant tendre" et le "courant sensuel". Autrement dit, ils n’arrivent pas à percevoir comme respectable une femme qu’ils désirent sexuellement, avec tout ce que le désir sexuel peut avoir de dérangeant et culpabilisant, lui qui ne s’embarrasse pas de correction. Ainsi, "là où ils aiment, ils ne désirent pas, et la où ils désirent, ils ne peuvent aimer".

 

Les fondements du féminisme abolitionniste


Ce clivage entre amour et désir, tendresse et sensualité pour reprendre les termes de Freud (et d’ordre névrotique en lien avec le complexe d’Œdipe pour le psychanalyste), est au fondement de la perception du féminisme abolitionniste de la prostitution.

 

Ayant intégré l’opposition victorienne, il n’est pas concevable qu’une femme qui se prostitue soit respectable. Au XIXème siècle en Europe, a été mise en avant cette opposition pour dominer les femmes, en brimant leurs désirs sexuels. L’image de la femme respectable était celle d’une femme qui n’est pas habitée par des désirs que la morale réprouve, bonne épouse et bonne mère, par opposition à la femme de "mauvaise vie".

 

A cela s’ajoute aujourd'hui le décret que même si elle est consentante, la prostituée ne se respecte pas et dénie la violence masculine dont elle fait l’objet non pas seulement en tant que prostituée, mais en tant que femme. C’est ainsi que la prostitution est élevée au rang de violence faite aux femmes en général, exercée par des hommes qui voient en elles des objets sexuels destinés à assouvir leurs pulsions.

 

On voit que là où la morale victorienne opposait la femme respectable (bourgeoise) à la femme socialement inférieure (la putain), à une période où le capitalisme était en plein essor, l’abolitionnisme se veut sans opposition de classes, ce qui le conduit non pas à vouloir cantonner la prostitution (celle-ci était très active sous l’ère victorienne, dans les bas-fonds de Londres par exemple), mais à vouloir sa disparition. C’est ainsi que s’est ajouté au clivage entre la madone et la putain, un clivage entre les hommes et les femmes.

 

Ce double clivage procède à l’étouffement d’une question qui concerne les femmes en général : celle de leurs pulsions sexuelles. Si la prostituée doit être victimisée, c’est parce qu’elle doit être niée comme femme possible, en étant érigée en victime de la sexualité des hommes. Il s’agit là de préserver l’image de la femme respectable, qui ne peut pas l’être si elle a elle-même des pulsions sexuelles aussi dérangeantes que celles des hommes.

 

La prostituée victimisée par le discours abolitionniste, sans lui demander son avis sur la question, est donc plutôt haïe que défendue par les féministes abolitionnistes. Cela explique que ces dernières ne tiennent aucun compte des conséquences sociales de la pénalisation des clients pour les personnes se prostituant. Dans la mesure où les pulsions sexuelles sont décrétées relever du seul sexe masculin, et que celles-ci représentent le mal absolu, la prostituée respectable n’est pas concevable, et elle porte atteinte à l’image de la femme en général.

 

Madones et putain, consentement et désir : les amalgames abolitionnistes

 

Ainsi, au XIXe siècle, la répartition des rôles entre la madone et la putain permettait de préserver les premières de toutes velléités sexuelles. La coupure entre les femmes respectables et celles qui ne le sont pas, retraçant une coupure de classe sociale (avec un dédoublement de celle-ci entre les prostituées elles-mêmes : les prostituées de luxe d'un côté et celles de la rue de l'autre), protégeait une partie des femmes de la violence du désir et de sa crudité – autant de celui des hommes que de leur désir propre.

 

L’abolitionnisme gomme les frontières entres la madone et la putain en faisant de la prostitution une violence faite aux femmes en général. Il devient alors impératif que les putains ne le soient pas volontairement, et qu’elles soient en somme des madones sous l’emprise des hommes.

 

A vrai dire, les prostituées qui exercent cette activité sans y être forcées ne le font pas nécessairement par désir. Le consentement, en effet, n’est pas le désir, et fait appel à la volonté, c’est-à-dire à un acte de décision, sans toutefois exclure le désir, mais qui lui ne relève pas d’une décision. Reste que l’exercice de la prostitution suppose un certain rapport à la sexualité, et quels qu’en soient les motifs conscients et inconscients, la prostitution met en exergue ce qui, dans la sexualité, est le plus dérangeant : sa part d’ombre.

 

Le clivage entre la madone et la putain permettait de construire une représentation épurée de la sexualité des femmes de la bourgeoisie. L’opposition actuelle entre les hommes et les femmes permet, quant à elle, d’attribuer à la sexualité masculine tout ce qui de la sexualité dérange.

 

Au choix, ce clivage pourra être présenté comme ressortissant d’une construction de genre relevant de représentations socialement construites, ou de la nature.

 

Or, si le féminisme est a priori et à raison plus disposé à mettre en avant ce que les dichotomies entre les hommes et les femmes doivent à des rapports de domination socialement mis en place, le clivage entre la madone et la putain et la victimisation systématique de la prostituée présupposent plutôt une représentation naturalisée des sexualités selon le sexe : la femme prostituée ne peut pas être elle-même, ce ne peut pas être une femme, elle est forcément prisonnière du fonctionnement masculin de la sexualité.

 

A travers la prostituée consentante, la cible des féministes abolitionnistes n’est donc pas que la prostitution à laquelle elles n’accordent pas droit de cité ; leur cible est la part d’ombre de la sexualité, qui elle n’a pas de sexe.

 

A la prostituée perçue uniquement relativement à une domination masculine, l’abolitionnisme oppose en sous-main la représentation d'une sexualité féminine nettoyée et correcte, du genre de celle qui a été utilisée au XIXe siècle à l’usage des femmes bourgeoises à des fins patriarcales dans la cellule familiale, sous couvert de morale.

 

 

Source : Nouvel obs, le Plus

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