Pussy Riot, chanter, danser, crier : par Elfriede Jelinek, lauréate du Nobel de littérature

Publié le par dan29000

jelinek.jpgPussy Riot : chanter, danser, crier


4 septembre 2012


Par Elfriede Jelinek Ecrivaine, lauréate du Nobel de littérature 2004


Je me suis longtemps demandé comment je pourrais me déclarer solidaire avec les Pussy Riot. J’ai même écrit un petit texte que je voulais mettre sur mon site, avec une photo de moi, bouche couverte par un sparadrap ou sac en papier sur la tête. Je ne l’ai pas fait, d’une part parce que l’actionnisme n’est pas (n’est plus) mon truc, d’autre part parce que j’ai conscience du fait que je pourrais tout faire pour soutenir ces femmes alors qu’elles ne doivent pas pouvoir faire ce qui est de leur droit le plus strict : se produire en public dans une église (mon Dieu ! Et toi donc, sainte Vierge ! Nous nous connaissons depuis si longtemps, depuis l’école religieuse, déjà, alors dis-moi, sincèrement : est-ce que tu te sens profanée, maintenant ? Comment cela peut-il t’atteindre, Dieu de bonté, toi qui depuis toujours ne cesses de monter en puissance, quand les vedettes de la chanson, elles, sont en perte de vitesse dès qu’on cesse de s’y intéresser. Mais Dieu et sa mère, on peut s’y intéresser ou pas, il est toujours égal à lui-même, Lui, on ne peut pas l’insulter, il est l’Etre par définition, dont ont besoin les humains, qui, eux, ne sont pas l’Etre, mais lui appartiennent. Ce qui ne signifie pas qu’ils lui appartiendraient aussi, à lui, Dieu. Ils décident eux-mêmes à qui ils veulent appartenir. Ils sont juste posés là, ils disent ce qu’ils ont à dire, car au commencement était le Verbe, et le Verbe appartient à qui se l’approprie, et dès ce moment-là il lui appartient aussi. Un Dieu en train de monter en puissance, dégageant par pelletées la place qu’il est lui-même, dans le silence qui est le sien, mais ses humains, eux, peuvent et doivent aussi pouvoir être bruyants s’ils le veulent, et chaque fois qu’ils le veulent).

Les humains répondent pour eux-mêmes (sans qu’on ait le droit pour autant de les battre et de les blesser) du fait qu’ils arrachent le Verbe au Néant dont ils proviennent (ou à la Création, c’est selon), pour dire ce qu’ils ont à dire.

Ces trois jeunes femmes, les Pussy Riot, ont chanté dans une église, comme il se doit, et elles ont dansé de façon un peu sauvage, une sorte de danse de Saint-Guy, comme il se doit quand, dans un Etat en route vers la totalité, les humains doivent prendre des libertés pour se faire entendre, ce qui est difficile, car tous les tiroirs sont déjà fermés, la porte est cadenassée et on est obligé de donner des grands coups de pieds dedans si on veut pouvoir soi aussi se dégager son espace, cette ouverture où l’on aura le droit, non, le devoir, de parler, chanter, danser, afin d’être écouté (et non pas mis sur écoute) ; et elles se sont exprimées contre leur président Poutine, dans une église, vous vous rendez compte, elles ont essayé de mobiliser contre lui la mère de Dieu, contre qui ont-elles blasphémé ? Contre Dieu ou contre Poutine ? Ou les deux sont-ils à mettre dans le même sac ? S’en prendre à Poutine, ce serait s’en prendre à Dieu ? A sa mère ? A l’Eglise ? Et on ne peut même pas dire que la protestation était légitime et que le droit à protester est un droit de l’homme, car la protestation, toute protestation qui se dresse contre l’atteinte aux droits fondamentaux, est un devoir, et non un droit.

Ces jeunes femmes avaient le devoir de danser, chanter, crier, elles n’avaient pas le choix. Il ne leur restait que ça à faire, si elles voulaient qu’il reste quelque chose d’elles, quelque chose de tous et de toutes. Le point critique est atteint quand plus aucune propagande n’est nécessaire à l’intérieur du système lui-même, parce que le contrôle est total.

Hannah Arendt fait bien la différence entre la doctrine d’Etat qui, à l’intérieur de la mobilisation, ne nécessite plus aucune propagande, et la propagande pure destinée au monde extérieur. Tout ce qui est parole, chant, cris, danse, et s’exprime en dehors de la propagande, doit être formellement broyé par la pression d’un monde extérieur sous contrôle, qui peut à tout moment basculer dans la terreur, un monde extérieur où au bout du compte la propagande elle-même n’a plus de raison d’être, car la menace vaut pour tout le monde, et c’est pour cela que nous devons tenir bon avec notre pression extérieure, que nous soyons des contestataires du régime dans le pays lui-même ou des observateurs critiques dans des pays étrangers, qui ne peuvent tout simplement pas regarder sans rien faire, qui ne peuvent pas tolérer ça.

Bon, et donc nous, nous sommes là et nous crions aussi (pour ce qui est de danser et de chanter c’est moins évident, en tout cas pour ce qui me concerne), bien que nous ne soyons pas citoyens de ce pays qui, en engageant des poursuites contre trois jeunes musiciennes - dont deux sont mères de jeunes enfants, qu’en dis-tu, sainte Vierge ? Toi, ton fils, on ne te l’a pris qu’une fois adulte ! -, a fait un pas vers la terreur, en considérant déjà comme une sorte de déclaration de guerre le simple fait que ces trois jeunes femmes puissent chanter, crier, danser.

Et puis nous avons une assistante, une espèce d’infirmière méchante, l’Eglise, qui vient se coller devant les puissants, le Puissant, tel un gigantesque épouvantail (et malheureusement, même en Occident le délit de blasphème commence à redevenir un sujet de discussion, je n’arrive pas à le croire ! Ça me sidère !), en agitant des drapeaux cousus d’or et en parlant de «hooliganisme par haine de la religion», drôle d’alliance en vérité, qui n’a rien de saint ! Il n’y a plus très loin de cette alliance aux ambulances dans lesquelles on entasse tous ces gens qui sont d’un avis différent de leurs dirigeants et qu’on tabasse à coups de matraques.

Dans un pays de camps de concentration, de prisons et de bagnes, où règne la paix des cimetières, la propagande n’est même plus nécessaire parce qu’on en est arrivé au point où l’on a atteint la perfection suprême de la terreur. Dans les camps de concentration nazis, la propagande était même interdite, devant des morts-vivants elle eût été un gâchis de temps et d’énergies, or il fallait réserver celles-ci à d’autres tâches, comme la maltraitance et l’assassinat des gens.

La propagande est le principal instrument dans le commerce avec le monde extérieur, mais la terreur est l’essence même, la plus profonde, la plus intime, de la domination totale. Une fois la terreur installée, elle règne indépendamment de tout, y compris des adversaires du régime. Elle est alors tout ce qu’il y a. Cela doit être empêché.

Quand j’ai jeté tout cela sur le papier, je n’arrivais pas à m’imaginer qu’on finirait vraiment par condamner ces femmes. Pour moi, c’était impensable.

Comme le bon tsar Poutine avait déclaré qu’il se satisferait aussi d’une peine légère (oui mais une peine est nécessaire, hein ? Après tout, elles ne prennent «que» deux ans chacune, et pas trois !), car il semblait penser qu’il lui revenait d’influer sur un verdict dont il faut bien reconnaître qu’il n’aurait jamais pu exister sans lui, je n’ai pas publié ce texte à l’époque, au début du procès, pour ne pas nuire aux trois femmes.

Maintenant, on leur a bel et bien nui. Moi, en tout cas, je ne peux plus leur nuire (et malheureusement je ne peux plus non plus les aider). Tout ce que je peux faire, c’est écrire cela. Et c’est mon droit.

L’incarcération de ces trois jeunes femmes (et leurs conditions de détention, qui tiennent manifestement de la torture et qu’elles appellent d’ailleurs ainsi) représente une sorte de nœud temporel. Il est encore temps que le pays revienne sur le terrain du droit, qui doit toujours se conquérir de haute lutte, oui, y compris en chantant, en gesticulant, en dansant, en criant, n’importe comment, pourvu que ce puisse être vu et entendu.

Mais si ces trois Pussy Riot devaient vraiment être enfermées, alors c’est la Russie tout entière qui s’enferme.

Alors la piste de danse, où qu’elle se trouve - et elle peut se trouver partout, elle le doit, d’ailleurs ! - est fermée.

Alors commence une autre danse, qui déjà maintenant me fait trembler de peur.

Alors, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

Car ce qui a été une fois, cela doit être su à tout jamais. Et la fois en question, nous l’avons déjà eue.

Et plus d’une fois.

 


Traduit par Patrick Démerin et Dieter Hornig.


Derniers ouvrages parus : Restoroute et Animaux, Verdier 2012, traduit par P. Démerin et D. Hornig et Winterreise, traduit par Sophie Herr, Seuil, 2012.

 

 

SOURCE / LIBERATION

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