Rabat : entretien avec Oussama Elkhlifi, membre fondateur du Mouvement du 20 février

Publié le par dan29000

 

Au Maroc, le Mouvement du 20 février maintient la pression

Oussala Elkhlifi lors d'une manifestation en février 2011 (Ilhem Rachidi).

 

 

 

 

(De Rabat) Membre fondateur du Mouvement 20 février à l'origine de la contestation politique au Maroc, Oussama Elkhlifi a été le premier à appeler à manifester pour des réformes politiques et sociales au Maroc. Alors que des manifestations ont de nouveau lieu ce dimanche à travers le pays, il dresse le bilan de six mois d'activisme, et annonce, en exclusivité, qu'il ne participera pas aux élections législatives prévues en novembre, malgré des propositions de partis politiques.

 

 

 

 

Rue89 : Le Mouvement 20 Février est né il y a un peu plus de six mois. Quel bilan dressez-vous au moment où se déroulent les nouvelles manifestations du 11 Septembre ?

Oussama Elkhlifi : Nous avons accompli beaucoup de choses positives. La vie politique s'est réveillée au Maroc. Une nouvelle Constitution a été adoptée. Même si nous pensons que cette Constitution n'a pas été adoptée de façon démocratique, il faut admettre que ce changement a eu lieu grâce au Mouvement 20 février.

Il y a aussi eu quelques progrès sur le plan social : la hausse du salaire des fonctionnaires, pas mal de diplômés chômeurs ont obtenu du travail.

Mais même si certains progrès ont eu lieu, ils ne répondent pas réellement aux revendications du Mouvement :

  • une vrai monarchie parlementaire avec un roi qui règne et ne gouverne pas,
  • la lutte contre la corruption,
  • la libération de tous les prisonniers politiques,
  • un véritable état civil,
  • la liberté d'expression,
  • les libertés individuelles.

Même si le régime n'a pas répondu aux revendications du mouvement, et même si nous avons commis quelques erreurs, le bilan est globalement positif.

Quelles erreurs pensez-vous avoir commises ?

Nous avons mal communiqué avec le peuple. Nous sommes sortis chaque dimanche dans la rue. Si on sort dans la rue chaque dimanche, on n'a pas le temps de discuter avec les gens. De plus, les gens ne peuvent pas manifester chaque dimanche. Le nombre de manifestants, a diminué, du coup.

Nous avons aussi permis aux partis politiques de s'intégrer dans les commissions du Mouvement. On sait bien que les Marocains ne font pas confiance aux partis politiques. Ils ont eu des expériences négatives par le passé. Le peuple a aimé le Mouvement quand il se présentait avec des jeunes indépendants. Après cette intégration des partis politiques, on a constaté un recul du nombre des manifestants.

Comment voyez-vous l'avenir du Mouvement ?

On va continuer à sortir dans la rue, car la rue, c'est un choix stratégique pour le Mouvement, pour mettre la pression sur le régime afin d'obtenir une réponse à nos revendications. (Voir la vidéo d'appel aux manifestations du 11 septembre, en arabe)


Allez-vous vous concentrer davantage sur l'aspect social de vos revendications, comme le préconisaient certains militants du Mouvement ?

[L'objectif principal du mouvement] ce sont nos revendications politiques mais d'un point de vue tactique, nous devons affiner l'aspect social et ainsi expliquer aux gens que l'on ne peut régler nos problèmes sociaux qu'avec un réel changement politique.

Le Mouvement est resté ouvert à tout le monde. Du coup, n'importe quel nouvel arrivant a le même poids que vous, membre fondateur, lors des assemblées générales. Pensez-vous qu'il faut recentrer le Mouvement autour de ses membres fondateurs ?

Au Mouvement, nous sommes démocrates. Si nous avions un leader qui gérait tout, ça serait de la bureaucratie. Cette ouverture est à la fois positive et négative. Elle est positive parce que nous montrons et nous apprenons aux Marocains ce qu'est une démocratie réelle.

Mais elle est aussi négative parce que nous savons ce que font les partis politiques au sein du Mouvement. [Leurs militants] viennent en bloc pour faire avancer leurs propres revendications. C'est de notre faute, nous, les membres fondateurs. Nous avons trop fait confiance. C'était une erreur.

Qu'allez-vous donc changer dans le fonctionnement ?

On ne peut pas recréer le noyau dur du Mouvement. Je suis contre. Par contre, nous allons faire pression lors des assemblées générales pour remettre le Mouvement sur les rails.

La présence de nombreux militants de l'association islamiste Al Adl Wal Ihsane (justice et bienfaisance) semble poser problème…

Même si je suis de gauche, je n'ai pas de problème avec les islamistes. En tant que démocrate, je ne peux pas les attaquer. Mais leur façon de travailler au Mouvement nous a créé des problèmes avec le peuple. Ils ne sont pas clairs. Quand nous parlons de monarchie parlementaire, eux parlent de choses qui n'ont rien à voir avec nos revendications : le califat, par exemple.

J'ai rencontré des leaders de Al Adl Wal Ihsane avant le 20 février. Nous nous étions pourtant mis d'accord sur le fait qu'ils soutiendraient le Mouvement et qu'ils participeraient aux manifestations en suivant les slogans du Mouvement.

De plus, ils ne sont pas pour les libertés individuelles, pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Ça me dérange que les hommes et les femmes ne manifestent pas côte à côte. Nous allons attaquer ce problème lors des prochaines assemblées générales.

« L'absence d'idéologie est notre point fort »

Pensez-vous pouvoir durer sans idéologie ?

Cette absence d'idéologie est notre point fort. Nous sommes un mélange de gauchistes, de libéraux, d'islamistes. Ceci n'est pas une faiblesse.

Certains de vos camarades au Mouvement ont récemment publié un communiqué qui pointe du doigt vos sorties médiatiques, qui ne sont pas du goût de tout le monde.

Ce communiqué ne me pose pas de problème. Il dit que je ne suis pas le porte-parole du Mouvement. Je n'ai jamais dit que j'étais le porte-parole du Mouvement.

Je suis un des fondateurs du Mouvement, je suis le premier à avoir appelé à manifester, mais je ne suis ni le leader du Mouvement, ni son porte-parole.

Comment gérez-vous cette pression médiatique ? Depuis le 20 février, vous faites régulièrement la une des médias.

C'est une grosse pression. Ça a changé ma vie. Vous vous rendez alors compte du fait que beaucoup de gens vous reconnaissent. Je ne vis plus comme avant. Je ne me sens plus libre. Je dois, par exemple, faire très attention lorsque les gens prennent des photos.

Et ces tensions avec vos camarades du Mouvement ?

Ceci est positif. Je peux commettre des erreurs. Mes camarades ont le droit de me critiquer. Même si parfois ils exagèrent un peu, c'est positif. Ceci est normal, en politique. Vous ne pouvez pas travailler sans commettre des erreurs.

Parfois, certaines de mes déclarations sont sorties de leur contexte. Je suis une figure du Mouvement alors la presse se concentre sur moi. Et puis, je n'ai pas une grande expérience politique. Je n'ai que 24 ans et quatre ou cinq ans de vie politique derrière moi.

Vous avez subi beaucoup de choses ces derniers mois. Vous vous êtes fait frapper par la police plusieurs fois, vous avez été hospitalisé. N'est-ce pas cher payé ?

Non. Lors du premier appel à manifester, je savais que c'était risqué, que je pouvais être arrêté, ou même tué. Ça m'est égal.

Cet été, des rumeurs ont circulé concernant votre participation aux élections législatives de novembre prochain. Allez-vous vous présenter aux élections ?

L'USFP m'a proposé de me présenter comme tête de liste. D'autres partis du système aussi. J'ai décidé, après discussion avec mes camarades du mouvement et après ce que j'ai constaté de la préparation de ces élections -on voit que les corrompus vont encore se présenter, qu'il n'y a pas de renouvellement politique- de ne pas me présenter aux élections.

Avant le 20 février, lors de ma première interview, j'avais déclaré que j'allais être un militant du Mouvement 20 février. Je ne veux rien d'autre. Je ne veux pas être un leader. Je veux uniquement défendre les revendications du Mouvement. Quand le régime y répondra, je quitterai le champ politique.

 

Photo : Oussala Elkhlifi lors d'une manifestation en février 2011 (Ilhem Rachidi).

Publié dans Monde arabe - Israël

Commenter cet article