Réforme de la PAC : pas sans les citoyens, affirme José Bové

Publié le par dan29000

José Bové : « La réforme de la Pac ne se fera pas sans les citoyens »

La réforme de la Pac, la Politique agricole commune, est mal engagée. Les forces conservatrices font feu de tout bois pour contrer les propositions des Verts européens et de leurs alliés. Et les enjeux sont énormes. Il s’agit de savoir si l’Europe est capable de retrouver une autosuffisance alimentaire. Et de stopper la folle course en avant de l’industrie pétrochimique et biochimique. De contrer les puissants lobbies de l’agro-industrie, en un mot. La réforme s’appliquera sur la période 2014-2020. Et les débats s’achèvent courant 2013. José Bové, vice-président de la commission Agriculture du Parlement européen, vient de faire paraître un livre (*) qui fait le point sur les enjeux de la réforme. Il explique ici où on en est à Bruxelles. Avec une idée force : il faut faire revenir le citoyen sur le devant de la scène. Les paysans ont besoin du soutien de ceux qu’ils nourrissent !

      

 

 L’agriculture européenne peut et doit tendre à l’autosuffisance alimentaire, c’est inscrit dans les textes fondateurs de la Pac. Or l’Europe est en train de perdre cette autosuffisance, en particulier sous la pression des groupes agro-industriels. L’Europe peut-elle encore nourrir ses citoyens ? L’agriculture européenne peut-elle retrouver son potentiel ?

 

Oui, et le potentiel, c’est d’abord la terre. Il n’y a pas d’agriculture sans terre. Or les surfaces agricoles en Europe sont attaquées sur trois fronts.
Tout d’abord, les surfaces agricoles diminuent de plus en plus. Rien qu’en France, c’est l’équivalent d’un département de terres à vocation alimentaire qui disparaît tous les sept ans !

Surtout dans les zones péri-urbaines, où il y a souvent des terres maraîchères et céréalières. C’est une artificialisation de la terre : elle cède le terrain sous la pression de l’urbanisation, des infrastructures, etc.
Ensuite, c’est la question de la vocation des terres agricoles : cette vocation change à toute vitesse, et pas dans le bon sens. Les industriels des agro-carburants mènent en particulier une offensive massive. En France, ce sont plusieurs centaines de milliers d’hectares qui ont été transférés de la production d’huiles végétales vers celle d’huiles pour les agro-carburants – essentiellement du colza. Du coup, on importe de plus en plus d’huile de palme. En Allemagne, c’est la même chose avec le maïs : les installations de production de méthane se multiplient, au détriment du maïs agricole.
Enfin, préserver le foncier, c’est aussi préserver l’accès au foncier. Les prix des terres agricoles empêchent l’installation des paysans. Le renouvellement humain est freiné, et même cassé. Nous voulons que la réforme de la Pac intègre une vraie politique de l’installation.

Et puis il y a bien sûr l’impact environnemental de l’agro-industrie…
La monoculture est un vrai désastre pour la biodiversité. L’érosion et l’appauvrissement des terres, la pollution de l’eau atteignent des seuils alarmants. Les répercussions sur la faune et la flore sont énormes, on le voit bien avec les ravages que subissent les abeilles, par exemple.

Tu dis dans ton livre que, « au final, l’agriculture intensive est encouragée à foncer dans le mur ». C’est quoi, ce mur ?
Ce mur, c’est la course au gigantisme et à la concentration des capitaux. Mais il y a quelque chose de singulier qui se produit : les rendements atteignent leurs plafonds, alors que les gains de productivité stagnent, et même régressent – sauf peut-être, encore un peu, pour le maïs.
Une conséquence parmi d’autres de cette équation, c’est le gaspillage. Depuis le début des années 1960, les gains de productivité de l’agriculture européenne ont atteint 30%. Or aujourd’hui, ce sont 30% des denrées alimentaires en Europe qui sont jetés ou détruits !
Autre exemple typique de cette logique de système, celui des fermes dans la filière laitière. Les éleveurs sont poussés à automatiser tout les processus de production. Les investissements sont énormes, et du coup la rentabilité est amoindrie. Beaucoup ne tiennent pas le coup et font faillite. C’est un drame humain, qui se double d’un problème économique : les structures sont trop chères et ne sont plus vendables…

Qu’est-ce qui fait obstacle pour inverser ces processus ?
Ceux qui s’opposent à modifier la course au gigantisme et à la concentration, ce sont bien sûr d’abord les lobbies agro-industriels. Inutile de souligner combien ils sont puissants… Et combien leurs relais, tant à Bruxelles que dans les Etats, sont efficaces ! C’est justement aussi au niveau des Etats que “ça coince” actuellement. Beaucoup sont très opposés à la réforme de la Pac. Pourquoi ? Entre autre parce que la réforme prévoit que 30% des aides dépendraient des pratiques des paysans, et que 7% des terres agricoles seraient laissés en l’état – c’est la préservation de l’environnement qui est ici visée. De nombreux Etats, en particulier parmi les nouveaux entrants de l’Europe de l’Est, ne veulent pas en entendre parler.

Que faire alors ?
Nous voulons entrer dans une logique du souhaitable mais nous nous heurtons à la réalité. La Pac, c’est un paquebot. Sa force d’inertie est énorme. Pour changer la direction de sa course, nous voyons bien qu’on ne peut pas, pas encore, négocier des réformes trop radicales. Le rapport de force aujourd’hui nous impose d’être réalistes. Déterminés mais réalistes.

Sur quels dossiers pensez-vous, les Verts européens et vos alliés, arriver à obtenir des résultats ?
L’abandon des aides historiques injustes – 80% des aides bénéficient à 20% des agriculteurs ! –, ou en tout cas leur inflexion, on devrait y arriver. Plafonner ces aides à un certain niveau, on devrait y arriver aussi. Et que seuls les paysans touchent les primes, et pas les grosses sociétés agro-industrielles, on y travaille, on devrait arriver à quelque chose là-dessus. Par contre, sur la réforme environnementale, il y a et il y aura encore beaucoup de batailles politiques et techniques à mener. Difficile de savoir aujourd’hui si nous obtiendrons des avancées notables. Je le répète, notre ligne c’est d’être déterminés mais en même temps de prendre en compte la réalité.

Visiblement, à Bruxelles, c’est une bagarre permanente… Comment ça se passe, concrètement ?
C’est compliqué, en effet. Concrètement, chaque groupe ou alliance de groupes planchent sur les dossiers, rédigent leurs préconisations et les transmettent aux rapporteurs, qui vont les présenter en séances plénières. Mais ces rapporteurs sont avant tout des politiques. Ils ont été élus par leurs groupes, le PPE et les sociaux démocrates (1) : on est dans un système de proportionnelle à Bruxelles. Résultat, les quatre rapporteurs actuels sont l’émanation d’intérêts conservateurs. Et ils passent à la moulinette nos travaux pour en faire quelque chose de très éloigné de nos demandes. Contre les pressions et l’alliance objective des conservateurs, nous bataillons pour peser sur le débat, nous essayons que nos fondamentaux soient pris en compte, mais c’est pas gagné ! En clair, la réforme de la Pac, la vraie réforme, est mal engagée aujourd’hui. Mais il reste encore à peu près dix-huit mois de discussions. Soyons réalistes, mais soyons optimistes aussi…

Optimistes, certes… Mais que faire pour contrer l’offensive des forces néo-libérales ?
Nous avons un levier puissant pour peser dans le rapport de force, c’est de remettre les citoyens dans le débat. La réforme de la Pac ne se fera pas sans les citoyens ni les syndicats. Nous mettons le débat sur la place publique, et nous continuerons à le faire. Il faut que ce qu’a proposé Dacian Ciolos, le commissaire européen à l’Agriculture (2), ne soit pas jeté à la poubelle ! Par ailleurs, les Etats ne sont pas monolithiques. Il peut se passer encore des choses au sein de chaque gouvernement des vingt-sept pays de l’Union. Enfin, la chronologie politique peut jouer en notre faveur. En 2012, des élections majeures ont lieu en France et en Allemagne. Si de nouvelles coalitions apparaissent, des accords sont envisageables entre les socialistes et les écologistes : il y a là aussi un espace possible pour avancer. La bataille n’est pas terminée !

Propos recueillis par Jean-François Capelle

 

 

(1) PPE : Parti populaire européen, 36% des sièges du Parlement européen. C’est la droite libérale. Son président, Joseph Daul, est un ancien responsable de la FNSEA, elle-même membre du Medef. La droite du Parlement est aussi représentée par l’ALDE, Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (11%).

Le groupe S&D, ces sont les sociaux démocrates, les députés des partis socialistes européens. Ils ont 25% des sièges. Certains membres de ce groupe, largement acquis aux thèses néo-libérales, votent régulièrement les motions présentées par la droite.

(2) Le Roumain Dacian Ciolos, ingénieur agronome, ancien ministre de l’Agriculture, a été nommé commissaire européen à l’Agriculture et au Développement rural en avril 2010. Il est particulièrement sensible aux thèses d’une vraie réforme anti-productiviste de l’agriculture européenne. Les groupes de pression conservateurs ont systématiquement “détricoté” en profondeur ses propositions.

(*) Changeons de cap, changeons de Pac ! Vers une agriculture paysanne au service des citoyens, José Bové et Gilles Luneau. Editions Alternatives, 16 €.

De nombreux points, que nous n’abordons pas dans cet entretien, sont aussi traités dans ce livre. Parmi ceux-ci, le concept central de la souveraineté alimentaire par exemple, ou le dossier brûlant de l’accaparement des terres dans le monde (voir l'article "Du Larzac à Bamako")…

 

Voir aussi le site internet changeonsdecapchangeonsdepac.eu

 

Source : Larzac.org

Publié dans environnement

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