Rennes : retour sur la Maison de la grève

Publié le par dan29000

 

 

 

Maison de la grève : "Nous ne sommes pas tous RMIstes squatteurs..."

Leurs méthodes créent la polémique. En janvier, Le Mensuel consacre une enquête aux militants de la Maison de la grève. Retrouvez l'entretien réalisé en marge de cet article dès aujourd'hui.

Dans son édition de janvier, Le Mensuel de Rennes consacre une enquête aux militants de la maison de la grève et aux nouveaux modes de lutte, souvent polémiques, qu'ils incarnent.

Sollicités à de nombreuses reprises dans le cadre de cet article, les militants, très méfiants avec la presse, ont fini par accepter de répondre à nos questions posées par courriel. Rédigée collectivement, leur réponse est arrivée dans un délai qui ne nous a pas permis de les intégrer dans les colonnes du magazine. Nous vous livrons une partie de leurs réponses ici.

 


Le Mensuel. Qui participait à la Maison de la grève ? Sur quel principe fonctionnait la cantine ?

Il y venait des salariés de la Poste, des cheminots, des employés aux impôts, rencontrés pendant le mouvement contre les retraites, des étudiants ou des précaires. Entre 100 et 200 personnes étaient investies dans la vie du lieu : dans des commissions, les actions, l'organisation de concerts ou d'évènements, les ateliers, les instances de décisions. Il y avait environ 70 personnes aux repas, quatre fois par semaine. Pour les repas du midi, la participation était fixe, à deux euros. Pour les repas du soir, elle était libre. Pour l'essentiel, les repas étaient préparés à partir de productions d'agriculteurs et d'un boulanger soutenant la Maison de la Grève.

Vous dites que la Maison de la Grève est un regroupement de personnes qui ne représentent qu'elles-mêmes. Alors pourquoi planter des drapeaux lors de vos actions ?

Un certain nombre de collectifs avaient des activités à la Maison de la Grève en tant que groupes (des permanences de syndicats, de partis et collectifs politiques, d'associations). Voyez la liste des "personnes morales"(1) qui ont manifesté leur soutien. Cependant, les décisions sont prises par des personnes, pas par des groupes, en recherchant l'accord entre tous. 

Vous reprochez à la mairie de mener une politique qui favorise les plus aisés. Ne pensez-vous pas qu'il aurait fallu occuper un autre bâtiment qu'un immeuble destiné, justement, à la sauvegarde de l'enfance ?

Nous avions demandé à la mairie de Rennes, en plein cœur de la lutte contre le réforme du régime des retraites, des locaux. Elle nous les a refusés. Ce bâtiment abritait avant les activités de la CFDT. Son rôle d'accompagnateur des différentes réformes des retraites n'est pas suffisant comme symbole ?

Vous squattez des maisons, vous vous branchez sur des compteurs d'eau, d'électricité, ou utilisez des transports en commun. Certains d'entre vous sont étudiants ou touchent le RMI... N'avez vous pas l'impression de profiter de ce que peut offrir la collectivité ?

Nous ne sommes pas tous RMIstes, squatteurs, fraudeurs de métro. Beaucoup d'entre nous travaillent, dans le privé ou le public, certains avec des emplois stables, d'autres avec des "missions" en alternance avec des périodes de chômage. Par ailleurs, ce que "permet" la société pour une grande majorité, c'est de galérer avec 450 euros par mois. Le salaire moyen d'un ouvrier ne permet pas de "profiter" de quoi que ce soit, mais de subsister simplement. Dans ces circonstances la réquisition n'est pas simplement un choix mais une nécessité. La société n'"offre" jamais rien dans la mesure où n'importe quelle aide n'est pas donnée mais échangée, contre le contrôle, la pression, etc. La question que vous posez, au fond, c'est est-ce qu'on peut critiquer quelque chose auquel on prend part ? J'espère que oui. Pourquoi l'éducation et la santé sont-elles en principe gratuites, mais pas l'eau ? Ni l'énergie, ni les transports ? Ni l'alimentation ? Ni un enterrement ? En avons nous moins besoin ? Le mouvement ouvrier et communiste a porté ces questions, ce qui a abouti dans nos contrées aux services publics gratuits. En squattant et "piratant" divers réseaux, nous remettons ces questions en pratique, et en crise, directement. Nous faisons un choix, celui de dire que oui, comme pour beaucoup d'autres choses, l'argent, comme la propriété, n'ont pas ici leur place.

Pour autant, nous ne sommes pas satisfaits de la manière dont nous vivons, que nous soyons squatteurs ou salariés. La nature même de ce qui est produit, la manière dont c'est produit, la manière dont c'est partagé nous pose question. Une partie d'entre nous travaille à faire en sorte que d'autres mondes, plus vivables, puissent succéder à l'économie capitaliste. Ils essaient, ici et maintenant, d'expérimenter d'autres manières de produire, de partager, relativement hors des circuits étatiques ou démocratiques. Nous tentons un double mouvement : mettre en crise la société actuelle, expérimenter son au-delà.

Vos actions sont souvent dirigées contre la mairie, pourquoi ne jamais manifester devant les symboles de l'Etat, qui dirigent la "politique sécuritaire" que vous dénoncez ?

On manifeste aussi devant la préfecture. Même si c'est vrai que pendant ce mouvement, les cibles étaient moins l'UMP ou la préfecture comme ça arrivait lors du mouvement contre le CPE. Mais elles n'étaient pas pour autant dirigées contre la mairie. Il s'agissait plutôt de bloquer "la société" (routes, gares, bus, centres commerciaux) comme les grévistes des raffineries le faisaient, et de soutenir les gens qui avaient besoin d'aide dans leurs entreprises.

Pendant le mouvement, la mairie, qui devait être de notre côté, du côté de ceux qui refusent le projet du gouvernement, a refusé que l'on mette des banderoles sur son fronton, alors qu'elle en met pour toutes sortes d'opérations. Ensuite, elle nous a refusé des locaux. Jusque là, malgré cela, il n'y a pas eu d'actions contre elle. Après le mouvement, elle nous a expulsé sans possibilité juridique de nous défendre, sans vouloir discuter avec nous, en détruisant une bonne partie de notre matériel, avec mépris et violence. C'est dans cette période qu'il y a eu des actions contre ce qu'elle nous a fait, et contre ses projets.

Dans le même temps, elle mène à peu près la même politique que le gouvernement : fermeture des services publics locaux, projets centrés pour les classes dirigeantes (Couvents, gare, hôtels de luxe), augmentation de la présence policière et des caméras de vidéo-surveillance... et expulsion systématique des initiatives politiques qu'elle ne contrôle pas. Nous ne sommes pas tout à fait dupes, même si nous sommes étonnés, nous ne pensions pas qu'une mairie "de gauche" pourrait expulser un lieu né d'une lutte populaire, dès les premières neiges.

Pourquoi l'extrême gauche est-elle particulièrement active à Rennes ?

Il n'y a pas de force très active à Rennes, il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé en Guadeloupe ou ce qui se passe en ce moment en Italie, en Grèce ou en Angleterre pour prendre la mesure de ce que serait (et sera) une force politique vraiment "active".

Le mouvement contre la réforme des retraites était un tournant. Beaucoup de ceux qui ne se croisaient pas ont agi ensemble. Des pratiques offensives ont été redécouvertes, ou se sont diffusées. Mais ce n'est pas quelques dizaines ou quelques centaines de personnes qui changent durablement le cours des choses. C'est quand, massivement, les gens refusent, bloquent, arrêtent. Pourquoi n'a-t-on  pas été plus nombreux à bloquer ? Pourquoi faisons nous tant confiance encore aux centrales syndicales et aux partis politiques, alors que leur activité est à l'opposé du bon sens politique ? Espacer les rassemblements au moment où le pouvoir commence à vaciller, en rester à des manifestations alors que tout indique que le pouvoir craint les violences de rue et la généralisation du blocage économique, proposer des négociations alors que le rejet de toute collaboration à la réforme a toujours été clair. On pourra dire que l'extrême gauche sera vraiment active le jour où son action aura une conséquence sur le reste du monde. Le jour où la mairie (ou le gouvernement) devra revoir ses plans suite à des initiatives de celle-ci. On n'y est pas encore.

(1)  Les signataires de la pétition

 

Source : Le Mensuel

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