Retour sur l'article raciste du magazine Elle : "Nous ne sommes pas black-paranos !"

Publié le par dan29000

Après l'article de Elle sur la mode noire : « Nous ne sommes pas black-paranos ! »

Hadjan Doucouré | Juriste


Double page « Black Fashion Power » parue dans Elle

 

 

 

Les vives indignations d'internautes après la publication de l'article « Tendance : Black Fashion Power, un style loin du street-wear » de Nathalie Dolivo dans le magazine Elle du 13 janvier [que le magazine a retiré de son site web, ndlr], seraient, pour certains, disproportionnées.

Nous sommes accusés d'avoir trop rapidement utilisé le mot « racisme », au lieu de n'y voir qu'une maladresse de la part de l'auteure. Après la « black-geoisie », nous étions presque taxés de « black-paranoïa ».

Je pense que cet article ne se contente pas de « racialiser » en parlant d'un comportement noir dans la mode mais pose une logique raciste qui, je veux bien le croire, pourrait ne pas être délibérée.

Mais ça n'en fait pas moins une contribution au racisme ordinaire et conventionnellement accepté comme positif, au même titre que la phrase « les Noirs ont le rythme dans la peau » – bien que je trouve l'article méprisant.

Si son travail dénote d'une logique racialisante, l'auteure se défend en expliquant qu'elle limite son analyse au phénomène de « renaissance noire » aux Etats-Unis, en déformant l'article du journaliste du New York Times, Jon Caramanica sur ce phénomène. Toutefois, elle cite des artistes bien français et se trouvant uniquement sur la scène française, comme Inna Modja. Donc cet argument ne tient pas.

Le chic, apanage du Blanc ?

Rien de choquant, diront certains. Et bien si ! L'article n'est alors pas simplement racialisant, mais il est également raciste, dans la mesure où il parle du chic comme étant à la base le fait et l'apanage du blanc.

Il évoque ainsi un « code blanc », qui serait devenu une « option plausible » depuis l'élection d'Obama, pour des Noirs qui l'adopteraient et l'adapteraient à leur culture. Ce qui insinue qu'il existe une culture unique noire s'exprimant à la base par le street wear, et aujourd'hui par l'ajout d'éléments ethniques sur des vêtements de Blancs.

Il s'agit donc bien de racisme, dans la mesure où l'on pose un élément hiérarchisant, « le chic », qui, dans l'inconscient collectif, est le summum du bon goût et désignerait le comportement blanc. Le Noir en est alors par nature écarté.

Et bien chère auteure, il ne s'agit pas d'un « code blanc » : ce que vous désignez semble plus correspondre au code vestimentaire occidental et bourgeois. Les Noirs « bourgeois » que vous désignez contribuent à le faire évoluer, dans la mesure où ils sont eux aussi occidentaux !

Cependant, mon analyse va plus loin. A l'occasion de cette affaire, je remarque que certains interprètent ces revendications comme étant liberticides. Retour du « Sanglot de l'homme blanc » ?

Ce sont alors deux postures qui s'affrontent et parlent deux langues différentes. Lorsqu'une revendication de combat contre le racisme apparaît, il semblerait qu'elle rencontre face à elle de plus en plus souvent des personnes se sentant dépossédées de leur liberté de penser et de parler.

Quel débat peut alors exister, quand la discussion ressemble plus à un combat où les revendications de protection d'une liberté, potentiellement offensante ou raciste, se heurtent à la lutte contre le racisme ?

Soyons juste ! Laisser chacun dire ce qu'il veut poserait moins de risques de frustration et de développement d'une revendication idiote d'une supériorité ou d'un droit de discriminer pour la classe majoritaire blanche que pour le minoritaire.

Mais au-delà, on ne parle pas que du fait d'offenser. Il existe un réel danger.

La lutte contre le racisme est-elle irrationnelle ?

Ne laissons pas se développer cette menace : bien loin de croire que tous les Blancs seraient racistes, je pense qu'il existe un danger dans le fait de laisser la lutte contre ce racisme inconscient et ordinaire être défini comme irrationnelle, disproportionnée et liberticide.

Se croire muselé par une susceptibilité, sans essayer de comprendre que le Noir, l'Arabe, l'Asiatique ou tout autre minoritaire ne se trouve pas simplement choqué, équivaut à ignorer qu'il s'agit également d'un racisme qui écarte et cantonne dans des stéréotypes.

Dans ce cas, osons le dire, le majoritaire blanc ne se trouve pas défait de sa liberté.

C'est d'ailleurs par l'écoute que les choses évoluent, comme le prouve Valérie Toranian, directrice de la rédaction de Elle, sur le plateau du Grand Journal le 27 janvier, quand elle remercie des associations comme le Collectif anti-négrophobie de lui avoir fait prendre conscience d'un « racisme structurel », la rendant « moins bête qu'il y a cinq jours », car il existe !

Ces actes de dénonciation du racisme ordinaire ne sont rien de plus qu'une remise en question de la logique dans laquelle se place une réflexion qui pourrait être racialiste et raciste.

C'est ce dialogue qui donne la possibilité à celui qui se sent discriminé de pointer du doigt et faire évoluer les choses. N'oublions pas ce que provoque le racisme : il bloque par de forts préjugés et empêche, dans la mesure du rôle que peuvent avoirs les facteurs extérieurs, d'être le maître de sa propre destinée.

Parce qu'une demande de remise en question ne sera jamais une agression et parce que la lutte contre la discrimination est moins liberticide que ne l'est le racisme, écoutez-nous ! Nous ne sommes pas des paranoïaques.

 

 

Source : RUE 89

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