Retour sur la candidature d'Ilham Moussaïd par un chercheur de Sciences-Po

Publié le par dan29000

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"Si les partis considèrent que les quartiers ne doivent plus être des déserts politiques, ce débat va se poser"


Vincent Tiberj est chercheur à Sciences-Po et au Centre d'études européennes, spécialiste de l'extrême gauche et de l'immigration. Il revient pour Le Monde sur les raisons qui ont amené le NPA a présenter une candidate voilée.


La présentation d'une candidate voilée, est-ce un "coup" politique du NPA ?

Non. Cela tient à une tradition de la LCR et du NPA qui essaient de coller à une forme de représentativité sociale à la différence des autres partis. Déjà en 2002, aux législatives, c'était à l'extrême gauche qu'on trouvait le plus de femmes, le plus de jeunes, et le plus de profils sociaux différents. Cette candidate, femme, jeune et qui revendique son islam est symptomatique car elle est l'antithèse du profil classique de l'homme blanc, de catégorie sociale supérieure, de 50 ans.

Pourquoi cette candidature choque-t-elle autant ?

Parce qu'il y a une certaine illusion de ce que doit être un parti trotskiste ! C'est l'image du bon vieux cadre ouvriériste pour qui seule la question sociale compte, symbolisé par LO. Le NPA, c'est un vrai syncrétisme des gauches post-matérialiste et mouvementiste, avec des références comme l'écologie, le droit à la différence et la défense des sans-papiers. On ne peut pas comprendre ce qui s'y passe si on ne se souvient pas qu'Olivier Besancenot a milité pour le devoir de mémoire de la colonisation au lendemain des émeutes de banlieues en 2005. A la différence des autres partis, le NPA a fait de son intervention dans les quartiers une priorité. Ce sont autant de signes qui montrent, qu'au NPA, la diversité culturelle et religieuse n'est pas une nouveauté.

Cette spécificité induit-elle une approche différente de la laïcité et du féminisme ?

Oui et c'est pour cette raison qu'un certain nombre de militants sont choqués. Il y a au NPA comme dans le reste de la société, plusieurs conceptions de la laïcité qui s'affrontent : la vision classique d'une vieille laïcité de gauche où la religion est un ennemi qu'il faut combattre et pour qui une telle candidature est inenvisageable ; la laïcité classiquement républicaine séparant la sphère privée et la sphère publique pour qui cette candidate a le droit d'être croyante mais ne peut pas apparaître voilée ; et enfin une laïcité multiculturelle qui considère qu'à partir du moment où il y a un certain nombre d'idées partagées, qu'on soit juif, musulman ou chrétien, ne choque pas. Pour eux, le voile n'est pas forcément un signe d'oppression mais un choix.

Cette différence de conception touche aussi le féminisme. Les militantes qui montent au créneau sont celles qui se sont battues, dans les années 1970, contre toutes les formes de dominations masculines, notamment religieuses. Pour elles, le voile est perçu comme une imposition par les hommes. Ce sont des situations qui existent, mais cela ne semble pas être le cas de cette candidate qui affirme que le voile est un choix personnel.

Est-ce que l'arrivée de femmes voilées en politique ne va pas concerner d'autres partis ?

Ce phénomène a déjà touché le PS qui a une conseillère municipale voilée à Creil (Oise) et le PCF à Echirolles (Isère). A partir du moment où les partis considèrent que les quartiers ne doivent plus être des déserts politiques mais des endroits où il faut avoir des candidats, ce débat va se poser.

Les musulmans représentent une minorité qui vont vouloir aussi s'insérer dans un parti. Il ne faut pas s'arrêter aux préjugés : selon nos études, les musulmans sont autant sinon plus attachés à la laïcité que les catholiques !


Propos recueillis par Sylvia Zappi (Le Monde du 9 février).

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