Retour sur la théorie des genres après les attaques ringardes de la Droite populaire

Publié le par dan29000

 

 

09/09/2011

On ne naît pas pouffe, on le devient

Suite (probablement) à la pétition que fait circuler la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques, les députés de la droite populaire veulent faire interdire un manuel scolaire jugé coupable de répandre une théorie plus que douteuse... La théorie des genres.

 

 


Femme

Mercredi 31 août, 80 élus UMP (soit près du quart des 344 députés UMP), ont écrit au ministre de l'Education nationale, Luc Chatel, pour lui demander de faire interdire un manuel scolaire. Ce manuel de SVT (Sciences et vie de la terre) publié par Hachette à l’attention des classes de première L et S contient en effet une phrase qui, aux yeux des députés, relève de la contre-vérité: «Le sexe biologique nous identifie mâle ou femelle mais ce n'est pas pour autant que nous pouvons nous qualifier de masculin ou de féminin. Cette identité sexuelle, construite tout au long de notre vie, dans une interaction constante entre le biologique et contexte socio-culturel, est pourtant décisive dans notre positionnement par rapport à l'autre».

Cette phrase résume une thèse connue outre-atlantique sous le nom de “gender theory” (la “théorie des genres”), qualifiée de “néfaste” par les députés UMP qui y voient l’influence pernicieuse des Etats-Unis… Christine Boutin aurait même qualifié cette théorie de “marxiste”, oubliant un peu vite que la “théorie des genres” a pris naissance sous l’influence d'intellectuels français comme Foucault et Derrida (pas grand chose à voir avec le marxisme). En France, cette théorie qui n’a pas vraiment de nom (féminisme humaniste ?), se résume en une phrase célèbre : «On ne naît pas femme, on le devient». A quoi il faut bien sûr rajouter: «On ne naît pas homme, on le devient».

Lorsque Simone de Beauvoir écrit cette phrase dans Le Deuxième sexe en 1949, elle pose l’idée que l’enfant ne prend conscience de son identité sexuelle que progressivement et sous l’influence de la société. Au départ, les bébés ne pensent guère qu’à jouir du sein maternel. Ils explorent leur corps et le monde avec le même appétit et ne semblent pas s’intéresser à des jouets spécifiques… Les garçons peuvent jouer à la poupée et les filles aux indiens et aux cowboys, sans distinction. C’est progressivement que les filles s’interdisent certains domaines, réservés aux garçons, parce qu’elles apprennent à imiter les adultes. Et que les garçons se voient interdire certaines attitudes ou certaines activités considérées comme trop “féminines”. Les voilà investis d’une mission : sois un homme, mon fils.

«Jusqu'à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n'y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n'est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité: c'est que l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée.

Lorsque Simone de Beauvoir publie son essai, elle le fait sur une intuition que ne confirment encore aucune étude, et c’est le tollé. Le livre se vend à plus de 22 000 exemplaires dès la première semaine. Le Vatican le met à l'index. François Mauriac écrit aux Temps modernes: «A présent, je sais tout sur le vagin de votre patronne». Seul Claude Lévi-Strauss lui apporte alors son soutien. Les anthropologues, effectivement, ne mettent pas longtemps à valider la thèse de Simone de Beauvoir: il leur suffit de quelques études pour constater à quel point les notions d’”homme” et de “femme” varient selon les cultures… 

En Nouvelle-Guinée, le corps est considéré comme le produit d’un mélange de sperme (mâle) et de sang (femelle): chaque être humain à la naissance est considéré comme androgyne, ce qui entraîne l’obligation, faite à chaque enfant, de se “fabriquer” son identité. Les rituels d’initiation en Afrique, en Océanie, en Amérique n’ont pas d’autre fonction que permettre à l’individu de devenir un membre à part entière de ce grand corps social dans lequel il sera amené à jouer son rôle sexué… Certains rituels impliquent des danses au cours desquelles les hommes se travestissent. D’autres mettent en scène des “dévorations” grâce auxquelles le petit “homme” qui est sorti du ventre de sa mère se transforme en matrice et devient “fécond” à son tour : le corps contenu se transforme en corps contenant. Certaines sociétés forcent même les jeunes garçons à subir des sodomies, afin que “les pères se perpétuent dans leurs fils".

Il existe, à travers le monde, des milliers de manières différentes de devenir “homme” ou “femme”, ce que Stéphane Breton, commissaire de l’exposition Qu’est-ce qu’un corps résumait ainsi brillamment en 2007: «Aucune société humaine – y compris la nôtre, malgré ce qu’elle croit – ne fait du corps une "chose privée", un objet strictement individuel. En effet, le corps est compris par différents peuples comme un produit semi-fini qu’il faut achever: il est l’objet d’un travail, d’une "fabrication". "Je ne suis pas seul dans mon corps": par le corps, l’individu noue une relation avec "quelque chose qui n’est pas soi", qui change selon les cultures. Le corps est le lieu d’expression d’une confrontation : masculin/féminin, vivant/non-vivant, divin/image, humain/non-humain…».

Il y a des pays dans lesquels les garçons hétérosexuels portent des fleurs aux oreilles et se mettent la main autour du cou, marchant enlacés, comme des couples… sans que personne ne songe à les prendre pour des “pédés”. Il y a des pays dans lesquels les garçons les plus machos se maquillent, se bronzent aux UV, portent des faux ongles, des vêtements roses et les cheveux longs… avec un succès tel qu’ils sont considérés comme des modèles de séduction virile en couverture de magazine. Il y a même des pays dans lesquels c’est aux hommes de se faire coquet, de parader, de danser dans leurs plus beaux atours, afin de se faire choisir… Faut-il rappeler ces simples vérités aux 80 députés UMP ? Les humains sont des êtres complexes que la conscience a doté du pouvoir de se déterminer librement et qui ne sont pas mûs que par des ressorts hormonaux ou chimiques. Certains, pourtant dotés d’organes génitaux féminin, sont capables de monter dans des fusées, d’explorer des pays inconnus et même de faire la guerre. D’autres peuvent être sensibles, doux, pacifiques et même tendres, malgré la présence indubitable de testicules entre leurs jambes… Que faut-il en déduire? Que ces personnes-là, réfutant l’évidence, nient leur nature biologique?

Ou qu’elles sont autre chose qu’un assemblage de muscles, d’os, d’orifices et de glandes? Pour les députés UMP, il semble clair que l’être humain ne soit rien d’autre que son anatomie. En clair: “une femme est un vagin”, “un homme est un pénis”. Personnellement, j’espère être autre chose que simplement cela et il ne me semble pas insultant de dire à un homme que je suis attirée par son intelligence, sa culture et ses valeurs morales tout autant (sinon plus) que par son corps.


Pour en savoir plus: une intervention très bien tournée sur France Culture (6 sept, à 7h17) de Raphaël Enthoven: «Nos sympathiques députés, dans un élan de rigueur implacable, opposent la clarté de la science d’une part et les élucubrations de la philosophie de l’autre. Quelle est la théorie scientifique à laquelle ils se réfèrent: c’est tout simplement la différence des sexes, c’est le fait que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes organes génitaux. Quel scoop, les femmes et les hommes ne sont pas faits de la même manière. Alors ils donnent à cette évidence la valeur d’une vérité scientifique. Le problème est évidemment ailleurs… Ce qui les chiffonne, c’est le fait que cette différence objective n’induise pas une différence de comportement, c’est cela qui les gène…”.

"La passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c'est là une donnée biologique ; en vérité, c'est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société." (Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir).

 


Plus d'information sur la théorie du genre ici. Et pour les lecteurs (ices) qui se demandent si les animaux ont une sexualité plus conforme à la norme humaine (telle qu'elle a été énoncée en diktat par l'eglise), voici la réponse ici

 

 

 

 

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