Révoltes : après la Grèce, la tempête sociale s'étend en Espagne

Publié le par dan29000

 

 

 

[État espagnol] Le mouvement se renforce, l’État interdit les rassemblements

 

L’occupation de la place de la Puerta del Sol à Madrid est en passe de devenir le “centre”, au moins symbolique, du mouvement de contestation qui traverse l’État espagnol. Mais c’est aussi le lieu où le mouvement est le plus massif.

 

De leur côté, les médias, qui il y a encore 48 heures, traitaient par le silence ces manifestions et rassemblements, ont fait un spectaculaire virage à 180 degrés et en font maintenant des tonnes : c’est un assaut permanent sur la “spanish revolution”, la révolte des “indignés”, son expansion à travers tout le pays et même au-delà, multipliant les interviews, les reportages, les commentaires, accordant une place centrale – et même démesurée – à ce mouvement, tout cela en se polarisant essentiellement sur ce qui se passe au “kilomètre zéro” de l’État espagnol que les occupants ont rebaptisé depuis la veille “Place de la Solution”. Même les journaux télévisés ouvrent maintenant sur ce sujet, mettant la campagne électorale en second plan : il faut dire qu’il ne peuvent pas faire moins, la veille, le Washington Post en avait fait son titre principal de première page.

 

La décision prise dans la soirée par une instance juridique de l’État espagnol d’interdire tous les rassemblements samedi et dimanche prochain fait monter les enjeux d’un cran supplémentaire.

 

Appel à des manifestations interdites samedi

 

La journée du jeudi a été en grande partie concentrée sur l’attente de la décision de la Commission électorale centrale concernant la légalité et l’autorisation ou non des rassemblements en période électorale. A 23 heures, soit après 6 heures de réunion, par un vote de 5 voix contre 4, cette commission a déclaré illégale tout rassemblement samedi et dimance (entre le samedi 00 h et dimanche soir 24 h). Lorsque que la décision a été connue, des milliers de personnes ont repris le slogan « Nous ne bougerons pas ! » tandis que des centaines de nouvelles personnes arrivaient sur la place déjà pleine, faisant de cette soirée du 19 mai, le plus important rassemblement à jour.

 

Pendant ce temps, les occupants ont fait savoir qu’ils voulaient rester de manière permanente, et pas seulement jusqu’au 22 mai, jour des élections municipales et provinciales, comme ils l’avaient annoncé au début. Autre annonce : un appel à des manifestations pour la veille, jour dit de “réflexion” dans la tradition électorale espagnole et cela sans tenir compte de la décision de la Commission électorale et du caractère légal ou non des rassemblements.

 

Extension des protestations dans l’État espagnol et au delà

   

 

Si Madrid reste le lieu de la plus grande effervescence, la traînée de poudre se confirme dans le reste du pays. Dans la soirée du jeudi 19 mai, ce sont pas moins de 70 villes du pays qui connaissent des occupations de places publiques et des installations de campements permanents.

 

A Barcelone, toute la journée, des centaines de personnes sont passées, curieuses et souvent favorables au mouvement. Débats thématiques, réunions de commissions, prises de paroles… Le rassemblement de la fin de journée sur la Plaça de Catalunya a été trois à quatre fois plus massif que la veille et, maintenant, la partie centrale de la place est totalement occupée. Beaucoup de bruit, un concert de casseroles assourdissant et un slogan : « Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir ».

 

A Valence, des journalistes locaux ont compté jusqu’à 7 à 8 000 personnes, contre 2000 la veille. La Place de la Mairie où ils se trouvent est rebaptisée “Place du 15 Mai”. A Grenade, les 400 du premier jour sont maintenant 3000. Un peu partout, les mêmes proportions dans la croissance de la participation aux rassemblements semblent se vérifier.

 

Des rassemblements ont été organisés dans une quinzaine de villes d’Europe, ainsi qu’aux Etats-Unis et à Buenos Aires… souvent à l’initiative d’étudiants en erasmus ou de citoyens espagnols résidents de ces pays. Rien qu’en Italie, une douzaine de rassemblements sont annoncés, mais là, c’est surtout à l’initiative de ceux et celles qui sont tentés par une « italian revolution ».

 

Et demain ? Passer outre aux interdictions de manifester

 

En fin de soirée, des informations contradictoires circulent. D’après certains médias du système, les “portes-parole” du mouvement ne confirment pas l’appel à manifester pour la journée du samedi, alors qu’ailleurs, sur l’Internet notamment, l’information est abondamment reprise depuis le milieu de l’après-midi.

 

Le maintien des occupations permanentes – c’est-à-dire la forme même qu’a prise la lutte – va être un enjeu central, à tous les niveaux. Dans le rapport de force avec les diverses institutions politiques du pouvoir d’État mais aussi dans ce qui se joue sur un autre terrain, tout aussi important, tout aussi politique. Les acampadas sont en train de devenir peu à peu des espaces de vie, où des milliers de personnes qui ont le temps, car elles ne travaillent pas ou si peu (officiellement, il y a dans ce pays 21% de chômeurs et 43,5% chez les moins de 30 ans), y passent une partie de la journée et de la nuit et sont en train de s’inventer une expérience vécue nouvelle et distincte : rencontres, jeux, prises de paroles, rires, actions théâtrales, rédactions de manifestes, de proclamations et d’affichettes, musique et chansons, début de mise en place d’activités collectives (cuisines/repas)… On sait que dans tous les mouvements, les rapports de force avec le capital et l’État se construisent aussi ici, dans les manières d’être, de se mélanger et de ne plus occuper les places assignées, dans les relations nouvelles qui se créent, et qui donnent des raisons supplémentaires de se battre.

 

L’interdiction des rassemblements à partir de minuit vendredi soir et cela jusqu’à dimanche minuit, va sans doute être l’enjeu majeur de la journée de vendredi. Déjà, des consignes circulent d’appeler encore plus de monde à descendre dans les rues, d’élargir et de renforcer les campements particulièrement pour la nuit prochaine afin de mettre en pratique une désobéissance civile collective et de rendre impossible l’application des interdictions. Dans le même temps, et puisque c’est à cause des élections que les rassemblements ont été interdits, les thématiques anti-électoralistes semblent devenir encore plus populaires : les pancartes du genre “Nos rêves ne tiennent pas dans vos urnes” et autres “Que se vayan todos” commencent à se multiplier.

 

A travers la décision d’interdire tous les rassemblements, se dessine un des cadres cruciaux du conflit à venir : celui entre la légalité (des décisions prises par l’État dit de droit) et la légitimité des droits du peuple et des citoyens (à se réunir et protester), avec à la clé cette double question qui n’est pas uniquement spéculative : le peuple peut, en manifestant, en se soulevant, parvenir à délégitimer l’État, mais jusqu’où l’État peut-il prétendre illégaliser le peuple sans tomber dans le comble de l’absurde ou le saut dans autre chose que l’alibi démocratique ? C’est autour de ce classique et irréductible conflit de pouvoir entre les deux instances contraires de la légitimité politique – qui est une caractéristique de la démocratie “représentative” et oligarchique d’État –, que l’on peut deviner sur quoi vont se nouer la confrontation et les enjeux de fond, en terme de contenus politiques et de stratégie, au cours des jours à venir.

 

A suivre…

Le 19 mai 2011 (vers 23 h)

 

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Documents

 

Des assemblées de quartiers le jour du vote ?

 

La commission d’action [des occupants de la Puerta del Sol] propose que soient organisées des assemblées dans tous les quartiers de la ville le dimanche à 17 h.

Une assemblée est prévue sur la “acampada de Sol” à 22 h pour débattre de toutes les propositions qui seront sorties de ces assemblées.

 

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Les occupants et occupantes de la Puerta del Sol, après plusieurs heures de discussion, ont publié ce manifeste

 

Qui sommes-nous ?

Nous sommes des personnes qui sont venues de manière libre et volontaire, et après la manifestation avons décidé de nous réunir pour revendiquer la dignité et la conscience politique et sociale.

Nous ne représentons aucun parti ni aucune association.

Une vocation de changement nous unit.

Nous sommes ici par dignité et solidarité avec ceux qui ne peuvent pas l´être.

 

Pourquoi sommes-nous ici ?

Nous sommes ici car nous voulons une société nouvelle qui donne la priorité à la vie au-delà des intérêts économiques et politiques.

Nous plaidons pour un changement dans la société et la conscience sociale.

Démontrer que la société ne s´est pas endormie et que nous continuerons à lutter, pour ce que nous méritons, à travers la voie pacifique.

Nous soutenons nos compagnons arrêtés après la manifestation et nous demandons leur mise en liberté sans poursuite.

Nous voulons tout, nous le voulons maintenant, si tu es d´accord avec nous : UNIS-TOI A NOUS !

“Il vaut mieux prendre des risques et perdre que perdre sans avoir pris de risque”

 

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Du Grupo Salvaje (Madrid) :

 

De la politique sans politiciens

 

Tout le pouvoir aux assemblées !

 

Dimanche dernier, une constellation de personnes rebelles ont défilé derrière la banderole du Bloque Libertario y Autónomo qui disait : « Nous voulons tout. Nous le voulons maintenant. » Et là, défiant un Goliath qui se prétendait invincible, nous avons rencontré des gens de provenances diverses (communistes sans parti, anarchistes, personnes sans liens avec toutes lesparodies pourries du “faire de la politique” : les partis de gauche qui partout s’effondrent...), mais avec lesquels nous avons partagé la nécessité d’établir des espaces d’action et d’offensive communs contre l’ensemble du système politique et financier. Comme un virus, le slogan est rapidement apparu dans des manifestes et dans la presse et a même été attribué – bien sûr, à tort – à “Democracia Real Ya”. Nous avons vu aussi la banderole portée par des visages anonymes et inconnus de nous, quand à la hauteur de la Plaza de Callao une mise en application de l’habituel style policier était sur le point de commencer. Ces porteurs improvisés du slogan comprirent que le Bloque, c’est cela même, c’est quelque chose sans dirigeants ni service d’ordre. Le Bloque, c’est nous tous.

 

Il semble que ce qui s'est passé ce dimanche est arrivé il y a mille ans. Cet effet est toujours logique dans les moments de révolte, un saut du tigre, une colère passionnée qui en fin de compte se révèle.

 

Amis/ies, c’est vrai ... Nous voulons tout ! et plus encore.

 

Aujourd'hui, nous voyons le visage du Vieux Monde (partis, syndicats, flics, médias... tous terrifiés par les dimensions du Mouvement) et celui-ci est plus vieux que jamais. Après les événements de ces derniers jours et même de ces dernières heures, nous avons la certitude qu’il n'y a pas de retour en arrière possible. La présence des partis politiques a pratiquement disparu : réaliser que la liste des revendications initiales de “DemocraciaReal Ya” (par exemple la réduction des dépenses militaires ou le contrôle de l’absentéisme des politiciens...) a été dépassée par un mouvement qui, jusqu’ici, a démontré qu’il était un minimum ingouvernable, assembléiste et agile.

 

Nous jouons le tout pour le tout

 

Le Mouvement se débat entre le réformisme et l’anarchie. Nous n’avons pas peur de l’anarchie, ce qui nous terrifie, c'est que demain tout redevienne comme avant, la même vie sous contrôle, la même aliénation, le même Mafia. En ce sens, toute tentative de contrôler le Mouvement doit compter avec un refus frontal, parce que ce n’est que par leur propre dynamique et praxis, dans leur réalisation sur le terrain, que les rebelles peuvent gagner du terrain sur le Pouvoir. L’avenir de tout cela doit rester aussi ouvert que possible, comme une aventure imprévisible. Cette espèce de “chaos organisé” nous plait, mais nous avons maintenant la possibilité d’aller de l’avant ou de n’être rien, parce que “en arrière”, il ne nous reste que ce que nous connaissons déjà : le Vieux Monde.

 

A partir de maintenant, la seule chose qui puisse amplifier la protestation est de la généraliser. Pour y parvenir, nous avons établi des alliances avec d'autres groupes et secteurs sociaux. Le Mouvement doit chercher le conflit où il se trouve, en invitant à rejoindre la lutte les associations de victimes des expulsions de logements, les pompiers en lutte, les sans-papiers ou les collectifs de Cañada Real [immense bidonville au sud de Madrid], parmi beaucoup d’autres. Si la protestation se dresse contre tous domaines de la vie, la lutte doit s’ouvrir à tout le monde, parce que c’est dans ce métissage que se trouve la clé de sa survie et de son autodéfense.

 

Solidarité, tendresse et soutien aux détenus du 15M !

 

Tout le pouvoir aux assemblées !
 
Groupe Sauvage
(Madrid) 18/05/2011

 

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