Richard Stallman : Anonymous, Wikileaks, défendre nos droits sur internet

Publié le par dan29000

 

 

 

assangeDe la nécessité des cyber-manifestations pour défendre WikiLeaks, par Richard Stallman

La semaine dernière, des internautes ont volé au secours du site WikiLeaks en organisant des manifestations virtuelles. Elles ont bloqué l’accès des sites Web d’Amazon, Visa ou Mastercard, accusés de collaborer avec le gouvernement américain dans sa bataille contre le site de Julian Assange. Richard Stallman, porte-parole très respecté du logiciel libre, voit dans ses cyber-ripostes un indispensable sursaut citoyen pour la défense de nos droits sur l’Internet. Le 17 décembre, il publiait une tribune sur le site du quotidien britannique "The Guardian".

Voici sa traduction.

une traduction de l’article du gardian publiée dans telerama, un article publié sous une licence creative commons by nd

Lire l’introduction sur le site de Telerama

 

 

 


Les Anonymous et les actions pro-Wikileaks, une manifestation de masse contre les tentatives de contrôle

Par Richard Stallman

Les actions contre MasterCard et Amazon ne sont pas du "hacking". Ces internautes cherchent simplement à trouver une façon de manifester dans le cyberespace.

Les cyber-manifestations des Anonymous en faveur de Wikileaks sont l’équivalent d’une protestation de masse. C’est une erreur d’appeler cela du hacking (ingéniosité ludique) ou du cracking (effraction informatique). Le programme LOIC qui est utilisé par le groupe est livré prêt à l’emploi, donc aucune ingéniosité n’est demandée pour le faire fonctionner, et il ne permet pas de casser les barrières informatiques d’un ordinateur. Les protestataires n’ont pas essayé de prendre le contrôle du site Web d’Amazon, ni d’extraire des données de MasterCard. Ils sont entrés par la porte d’entrée du site, qui n’a simplement pas supporté la charge.

Appeler ces manifestations des attaques DDos (déni de service distribué) est également mensonger. Une attaque DDos est réalisée par des milliers de d’ordinateurs “zombies”. Cela fonctionne ainsi : un individu pirate des ordinateurs (souvent à l’aide d’un virus) et prend le contrôle de ceux-ci, avant de les installer en “botnet” (une sorte de réseau) pour leur faire faire à l’unisson ce qu’il leur demande (dans ce cas précis, surcharger un serveur). Les ordinateurs des Anonymous ne sont pas des zombies ; en général, les Anonymous ont dirigé individuellement leurs propres ordinateurs pour participer à la manifestation.

En fait, la comparaison la plus exacte serait à faire avec ces foules qui ont manifestés la semaine dernière [1] dans les magasins Topshop. Ils ne sont pas entrés par effraction dans les magasins, mais cela a sûrement dû être pénible pour le propriétaire, Philip Green, qui « conseille » le gouvernement britannique sur comment il peut sortir de l’argent sans payer d’impôts.. Je n’aimerais pas que ma boutique (si j’en avais une) soit la cible d’une manifestation. Amazon et MasterCard n’aiment pas trop non plus, et cela a sûrement agacé leurs clients. Ceux qui pensaient pouvoir faire leurs courses à Topshop le jour de la manifestation ont peut-être été également agacés.

« "Sur l’Internet, les utilisateurs n’ont pas de droits. L’affaire Wikileaks l’a prouvé, nos actions en ligne sont simplement tolérées." »

L’Internet ne peut pas fonctionner si les sites Web sont fréquemment engorgés par les foules, de même qu’une ville ne peut fonctionner si ses rues sont constamment encombrées par des manifestations. Mais avant que vous ne réclamiez des mesures anti-cybermanifestants, réfléchissez à ce contre quoi ils manifestent : sur l’Internet, les utilisateurs n’ont pas de droits. L’affaire Wikileaks l’a prouvé, nos actions en ligne sont simplement tolérées.

Dans le monde physique, nous avons le droit d’imprimer et de vendre des livres. Quelqu’un qui essaierait de nous arrêter devrait nous traîner en justice. Ce droit est médiocre au Royaume-Uni (pensez aux « super-injonctions » [2]), mais au moins il existe. Par contre, pour mettre en place un site Web, nous avons besoin des services d’une société gérant les noms de domaine, d’un fournisseur d’accès à Internet, et souvent d’un hébergeur – chacun d’entre eux peut être l’objet de pressions pour l’amener à couper notre site du Net. Aux Etats-Unis, aucune loi n’établit précisément cette précarité. En fait, nous avons accepté que cette norme soit matérialisée par des contrats avec ces sociétés. C’est comme si nous étions tous locataires et que nos propriétaires pouvaient nous virer à tout moment.

La lecture, également, est simplement tolérée. Dans le monde physique, vous pouvez acheter un livre en espèces, et vous en devenez propriétaire. Vous êtes libre de le donner, de le prêter ou de le vendre à quelqu’un d’autre. Vous êtes aussi libre de le garder. Cependant, dans le monde virtuel, les lecteurs de livres électroniques implantent des menottes numériques qui vous interdisent de donner, prêter ou revendre un livre, et ils sont publiés avec des licences qui vous interdisent de faire tout cela. L’année dernière, Amazon a utilisée une porte dérobée (« backdoor ») pour supprimer à distance des milliers d’exemplaires de 1984, de George Orwell. Le ministère de la Vérité a été privatisé.

Dans le monde physique, vous avez le droit de payer avec de l’argent et de recevoir de l’argent – même de manière anonyme. Sur l’Internet, vous pouvez recevoir de l’argent seulement si vous avez l’autorisation de compagnies comme Paypal et MasterCard, et l’« Etat sécurité » suit de manière instantanée la trace des transactions. Des lois qui instaurent un système de condamnations automatiques comme le Digital Economy Act [3] étendent ces formes de précarité à la connexion Internet. Vos actions sur votre propre ordinateur sont aussi contrôlées par d’autres que vous, avec les logiciels non-libres [4]. Les systèmes Microsoft et Apple sont bardés de menottes numériques – des caractéristiques mises en places spécifiquement pour restreindre leur usage. Egalement précaire, l’utilisation constante d’un programme : Apple a mis en place une porte dérobée dans l’iPhone pour supprimer à distance des applications, et aussi une dans Windows de Microsoft qui permet d’installer des modifications logicielles.

J’ai lancé le mouvement du logiciel libre pour remplacer les logiciels privateurs de liberté [5] qui permettent de contrôler l’utilisateur par des logiciels libres plus respectueux des libertés. Avec le logiciel libre, on peut au moins contrôler la partie logicielle de nos propres ordinateurs. Le programme LOIC utilisé par les Anonymous est libre ; les utilisateurs peuvent notamment lire son code source et le modifier, de manière à ce qu’il ne puisse pas dissimuler ni n’imposer des caractéristiques malveillantes telles que Windows et MacOS le font.

L’Etat américain est aujourd’hui un réseau de pouvoir pour les intérêts des grandes sociétés. Puisqu’il doit quand même faire mine de servir le peuple, il a peur que la vérité puisse émerger. D’où ses campagnes concomitantes contre Wikileaks : il veut réprimer ce dernier en servant de la précarité de l’Internet et en limitant formellement la liberté de la presse.

Déconnecter Wikileaks, c’est comme encercler des manifestants d’une place londonienne. Les attaques de police préventives provoquent des réactions ; du coup, ils utilisent les petits délits de gens en colère pour détourner l’attention des délits majeurs commis par par l’Etat. C’est ainsi que le gouvernement britannique a arrêté le manifestant qui s’est balancé à un drapeau [6], mais pas le policier qui a brisé le crâne d’un étudiant.

Les Etats cherchent à envoyer en prison les Anonymous plutôt que les bourreaux et les meurtriers officiels. Le jour où nos gouvernements poursuivront en justice les criminels de guerre et nous diront la vérité, le contrôle des foules sur Internet pourra être l’un de nos problèmes les moins pressants. Je me réjouirais de voir ce jour.

Richard Stallman

http://www.stallman.org/

Publié le 17 décembre sur le site du Guardian.

Traduction avec permission de l’auteur par Télérama.fr Publié sous la licence Creative Commons 2.0 by-nd .

Les notes sont de la rédaction de Télérama.fr

[1] les 4 et 5 décembre, des manifestants ont envahi les magasins de vêtements Topshop en Grande-Bretagne, le propriétaire de cette chaîne, le milliardaire Philip Green, étant accusé d’évasion fiscale.

[2] en Angleterre et au Pays de Galles, les « super-injonctions » permettent d’interdire à un média de révéler une information, et même d’interdire de révéler cette interdiction.

[3] le Digital Economy Act, une loi rentrée en vigueur en 2010 au Royaume-Uni qui instaure un principe de riposte graduée, avec la possibilité de couper la connexion d’un internaute en cas d’infraction répétée au droit d’auteur. Ce texte va être réexaminé par la Haute Cour en février 2011, ce qui pourrait entraîner sa suspension.

[4] un logiciel libre est un logiciel dont l’utilisation, la modification, la copie et la diffusion sont autorisées.

[5] en français, on parle souvent de « logiciel propriétaire » (traduction de « proprietary sofware »), qui s’oppose au logiciel libre. Certains lui préfèrent le terme « privateur ».

[6] il s’agit du fils de David Gilmour, de Pink Floyd, qui s’est balancé au drapeau d’un monument aux morts, et dont les photos ont fait la une de toute la presse britannique.
Posté le 21 décembre 2010
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