RUE 89, racheté par Claude Perdriel, vers une impasse programmée ?

Publié le par dan29000

09h15 le neuf-quinze
Boulevard89, ou impasse89 ?
Par Daniel Schneidermann le 22/12/2011

 

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Tristesse. D'abord de la tristesse, en apprenant soudain que les cousins de Rue89 viennent de se laisser racheter par Claude Perdriel. Depuis 2007, on souque côte à côte, dans l'aventure des "pure players", comme on dit. Chacun dans sa barque évidemment, mais avec des passerelles, en s'enquiérant de la santé de l'autre, en se réjouissant sincèrement des caps franchis, des succès réciproques. C'est fini. Au bout de l'impasse, Rue89 a choisi le boulevard. Et c'est triste.

J'entends bien les proclamations des fondateurs: on continuera comme avant, rien n'a changé, on reste dans nos locaux, indépendance éditoriale complète, etc etc. Même s'ils sont de bonne foi, s'ils veulent eux-même y croire, ce n'est évidemment pas vrai. Un premier signe minuscule: alors que toute la presse en ligne, hier, titrait "L'Obs rachète Rue89", le site lui-même multipliait les contorsions verbales corporate, du genre "Rue89 rejoint le groupe Observateur". "Rejoint le groupe": ça commence comme ça, l'aliénation. Quand la langue de coton des communiqués remplace les vrais mots. Quand on ne sait plus, quand on n'ose plus, nommer simplement ce qui nous arrive.

Un media, c'est un tout. Structure actionnariale, sources de financement, et contenu ne font qu'un. Un media, avant même qu'il écrive ou dise quoi que ce soit, c'est un discours, une promesse. La presse de la Résistance, le Libé de Sartre, les radios libres, tous ces medias issus d'un combat et portés par une génération, furent d'abord des promesses. La vague des pure players de 2007 est la dernière en date. Rue89, comme Mediapart, comme nous, comme d'autres chaque jour plus nombreux, ont porté, portent la promesse d'une presse affranchie des contraintes techniques des vieux supports (ça, ça continuera) mais aussi libérée des vieilles connivences, avec la corporation journalistique, avec les pouvoirs politiques, avec l'argent, avec la pub, bref ce qu'on appelle l'establishment. Sur tous ces plans, hélas, je ne vois pas qui peut être plus représentatif des vieux medias que L'Obs, avec ses pages culturelles de complaisance, son feuilletonnage arthritique de la politique politicienne franchouillarde, sa frileuse bien-pensance idéologico-économique, ses sagas enamourées de winneurs du patronat, et ses pleines pages de pub pour les montres qui montrent qu'on n'a pas raté sa vie (même si, attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, il y a aussi de bons papiers dans L'Obs).

Je sais bien que Rue89 avait fait des choix différents des nôtres. Ils comptaient sur l'argent de la pub, et ils avaient accepté des subventions d'Etat. Mais c'était jusqu'à présent au nom de la perpétuation d'une différence, de la poursuite opiniâtre d'une aventure en solitaire, fidèle aux principes de départ, et notamment au premier : l'indépendance. C'est fini. Je n'ai aucune envie de faire le malin, et d'en tirer des conclusions péremptoires sur la supériorité du modèle par abonnements, que nous avons nous-même choisi. Mais tout de même. Ma tristesse de ce matin est -un peu- atténuée par le réconfort de penser que nous avons eu raison de miser sur l'engagement citoyen de nos abonnés, sur ce geste délibéré et fier, que constitue l'achat, ou l'abonnement, et dont nos tous premiers abonnés de fin 2007 nous donnent en ce moment même un signe, en renouvelant massivement leur engagement, à l'approche de l'échéance de janvier.

Faut-il pour autant désespérer d'Internet, comme support permettant de contourner, et de renouveler, un système médiatique vermoulu ? Evidemment non. La vie est ingénieuse. Les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, nous permettent chaque jour d'expérimenter de nouveaux circuits de cheminement de l'info. L'info virale n'en est qu'au début de ses possibles. Tout cela, le minuscule, le solitaire, le non-décrété d'avance, le détournement inattendu de technologie, est sans doute au moins aussi prometteur que le solide projet (trop bien ?) construit d'avance. Par ailleurs, symétriquement, sans doute "l'esprit Internet" contribuera-t-il aussi, à la marge, à rénover les anciens médias, en les attaquant par leurs sites. C'est tout le mal qu'il faut souhaiter à la nouvelle entité Rue89 / Obs.

Reste une question: cette chronique que vous lisez, chaque matin, doit-elle continuer à être également publiée sur Rue89 ? Dans ce partenariat, jusqu'à maintenant, chacun trouvait son compte. Rue89 publiait chaque matin un contenu gratuit, bonne affaire. Et nous, @si, on bénéficiait de leur trafic. La publication chez eux nous donnait un peu de cette visibilité dont nous prive notre structure semi-fermée. Ce partenariat a-t-il encore un sens ? Aurai-je encore envie de me voir publié sur un site appartenant à Perdriel ? Les camarades de Rue89 en auront-ils eux-mêmes encore envie ? Et vous ? Si je pose la question, c'est vraiment parce que je ne sais pas, le rebondissement est encore trop neuf, il y a du pour et du contre. Le hasard faisant bien les choses, cette chronique est la dernière de l'année, et le matinaute va s'octroyer quelques jours de grasses matinées, qui vont permettre à tout le monde de réfléchir. Y compris à vous, d'ailleurs, chers abonnés plus chéris que jamais, dont les avis seront comme toujours éclairants, si vous n'avez pas d'autres urgences, évidemment. Très joyeuses fêtes, en tout état de cause, si on ne se reparle pas d'ici-là.

Impasse

 

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