Saint-Denis : soutien au docteur Didier Ménard contre des lois criminelles

Publié le par dan29000

 

 

 

Pour information : voici le communiqué envoyé ce jour par le SMG à la presse.

Communiqué de presse du 17 mars 2011

Par la diffusion de ce témoignage, le Syndicat de la Médecine Générale
soutient ouvertement l’initiative d’un de ses membres, le Dr Didier
Ménard.



N’être



Amel est une jeune mère de famille, elle élève avec son mari deux
charmantes petites filles. Lui travaille comme ouvrier, elle reste à
la maison pour s'occuper du dernier né de trois mois. Leur séjour en
France est totalement légal : ils disposent d'une carte de séjours de
dix ans. A la cité des Francs-Moisins, à Saint-Denis, où ils habitent,
tout cela est relativement habituel, du moins on pourrait le croire,
car cette famille vit en fait un cauchemar : leur nourrisson est un «
touriste de passage pour 3 mois ».



Amel est enceinte de sept mois quand elle doit partir en urgence en
Algérie au chevet de sa mère gravement malade. Elle ne sait pas que ce
voyage la conduira dans un monde kafkaïen. Elle accouche prématurément
en Algérie à sept mois. Après cet épisode difficile à vivre, elle a
hâte de rentrer auprès de sa famille. Hélas, la loi française ne le
permet pas. Son enfant étant né à l'étranger, elle ne peut le ramener
directement. Elle doit attendre un visa provisoire pour l'enfant, si
elle veut revoir ses filles. Sinon, elle doit entamer une procédure de
rapprochement familial. Amel s'effondre. Elle vit une dépression. Il
faut absolument rentrer. Son mari et ses enfants lui manquent. Elle
choisit le visa. Le retour à la maison ne résout pas le problème, loin
s'en faut : une cascade de difficultés l'attend. La préfecture lui
signifie qu'au terme du visa, elle doit retourner en Algérie et
demander pour l'enfant le regroupement familial, ce qui peut prendre
beaucoup de temps. En France, le bébé n'a aucun droit, même pas celui
d'être rattaché à la Sécurité sociale de son papa, puisqu'il y est en
séjour provisoire.



C'est cette situation qu'Amel me raconte un soir de janvier, quand
elle m'amène le bébé qui a de la fièvre. Je le soigne et, bien forcé
par la situation, je rédige l'ordonnance au nom de sa grande sœur en
espérant que le pharmacien ne tiquera pas trop sur la posologie
inadaptée.



Et je m'indigne ! Comment cela est-il possible ? Cet enfant a un papa
qui travaille, qui cotise à la Sécurité sociale, qui a des droits. Je
me renseigne auprès des personnes connaissant mieux que moi ces
situations : eh bien, non, cet enfant n'a pas de droit, car il a eu le
tort de naître où il ne fallait pas. Nous faisons le « forcing » à la
CPAM du 93 pour procurer une couverture sociale à ce bébé car, si par
malheur il devait être hospitalisé, le coût serait rédhibitoire. Il
faut du temps et de la pugnacité, mais heureusement, nous y arrivons,
car aujourd'hui, l'enfant est hospitalisé pour une infection des voies
respiratoires. Mais cela ne change pas la situation du bébé qui va
bientôt être clandestin, puisque tout le monde conseille à Amel, même
les institutions sociales, de ne pas retourner en Algérie.



De toute façon l'état psychologique d'Amel ne le permet pas, état
psychologique encore plus aggravé par la décision de la Caisse
d'Allocation Familiale, qui demande le remboursement de la prime de
naissance (eh oui, il y a là suspicion de fraude !) et qui, pour être
certaine d'être remboursée, supprime le versement des autres
prestations. Nous supposons que, comme d'habitude, quand il y a un
problème déclaratif ou autre, la CAF suspend tout les allocations,
fait son enquête, et prend sa décision. On remarquera
qu'habituellement, en vertu des principes constitutionnels, il faut
d'abord faire l'instruction avant de prononcer le jugement, mais pour
la CAF, les principes constitutionnels sont accessoires ! Outre que la
suppression arbitraire des prestations auxquelles elle a droit enfonce
un peu plus cette famille dans la précarité, la violence
institutionnelle qu’elle traduit projette Amel et les siens dans
l’incompréhension et la détresse.



Comment en est-on arrivé là ? Dans quel monde vivons-nous, pour
fabriquer des bébés clandestins ? Quelle faute Amel a-t-elle commise
pour être autant punie ?



Je voudrais connaître celle ou celui qui au consulat de France a
refusé de délivrer les papiers à cette jeune mère de famille. Il ou
elle a appliqué la loi, me dira-t-on. Quelle loi ? Celle qui est
écrite sur le fronton de son bâtiment : liberté, égalité, fraternité
ou celle d'un Etat français redevenu ouvertement xénophobe. Je
voudrais comprendre ce qui se passe dans la tête de tous ces acteurs
de la préfecture qui, au nom de la France, perdent leur humanité. Les
lois et les règlements ne cessent de brimer les étrangers. La France
a-t-elle si peur qu’elle doive craindre la venue sur son territoire
d'un nourrisson de trois mois ? Voit-elle en lui un possible
perturbateur de l'ordre public ?



Comment peut on oublier à ce point les missions et les valeurs de la
protection sociale, pour que la CAF se conduise de cette manière,
est-ce le poison de la suspicion face à la fraude qui provoque ce
comportement d'exclusion ?



Que puis-je dire à cette famille ? Que ce monde est devenu fou, de
cette folie qui conduit à ne plus savoir faire la part des choses. Que
la loi fixe les conditions de la vie en société, mais qu'elle n'est
jamais à l'abri de devenir stupide et ignoble dans son application.
Que la citoyenneté que les hommes et les femmes politiques prétendent
défendre n'existe pas pour un bébé né de parents maghrébins.



La loi que nous allons appliquer pour cet enfant, c'est la loi de la
cité, celle qui est faite de solidarité, de soutien, d'amour et de
fraternité. Et nous allons nous mobiliser pour rendre à ce bébé ses
droits, pour que son arrivée dans la vie ne soit pas à jamais marquée
par la culpabilité d'être né où il ne fallait pas.



Docteur Didier Ménard

Médecin généraliste à la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis



Publié dans actualités

Commenter cet article