Sex workers, commerce du sexe et VIH

Publié le par dan29000

 

 

I'm a Sex Worker, dammit

À l’occasion de la dernière journée mondiale de lutte contre le sida, le Conseil National du Sida (CNS) a rendu public auprès des medias son avis sur le « commerce du sexe et le VIH » qu’il avait publié le 16 septembre 2010. Le collectif Droits et Prostitution qui regroupe l’ensemble des associations de santé communautaires et de travailleurs du sexe en France a communiqué publiquement son soutien au rapport qui, en effet, reprend à son compte nos revendications principales dont celle de l’abrogation du délit de racolage. Le collectif a pris cette décision unanimement et comme les autres j’ai donc voté en faveur du communiqué de presse commun soutenant ce rapport. 

filet
Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser - Dimanche 23 janvier 2011

Pute, pédé , drogué, immigré, ancien d'Act Up, il vit à Londres om il est devenu président de la branche sex work du troisième syndicat du Royaume-Uni, le GMB. Co-fondateur de la Pute Pride et du Syndicat du Travail Sexuel, directeur pour l’Europe du Global Network of Sex Work Projects. Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes.  

 

 

 


filet

À l’occasion de la dernière journée mondiale de lutte contre le sida, le Conseil National du Sida (CNS) a rendu public auprès des medias son avis sur le « commerce du sexe et le VIH » qu’il avait publié le 16 septembre 2010. Le collectif Droits et Prostitution qui regroupe l’ensemble des associations de santé communautaires et de travailleurs du sexe en France a communiqué publiquement son soutien au rapport qui, en effet, reprend à son compte nos revendications principales dont celle de l’abrogation du délit de racolage. Le collectif a pris cette décision unanimement et comme les autres j’ai donc voté en faveur du communiqué de presse commun soutenant ce rapport. 

C

ependant, si le rapport va très clairement dans le bon sens, je trouve qu’il ne va pas assez loin. Je formulerais deux critiques. La première est le refus du CNS de se prononcer clairement sur les politiques générales encadrant le travail du sexe, et notamment sur la question de la reconnaissance du travail sexuel comme travail. La seconde est sur l’usage des terminologies.

Le Conseil écrit qu’il : « n’entend pas définir à priori une politique spécifique à l’égard de la prostitution, ni arbitrer entre les différentes options disponibles mais, au contraire, souhaite identifier, sans aucun parti pris spécifique et dans un souci évident de pragmatisme, les enjeux de la lutte contre le VIH/sida auprès des personnes prostituées afin de dégager des recommandations à destination des pouvoirs publics. »

 

Cette position de « neutralité » pose problème car le rôle du CNS, c’est précisément de prendre position sur des faits de société en lien avec le sida, et certaines orientations politiques à l’égard de la prostitution ont clairement des conséquences en matière sanitaire. L’abolition de la prostitution promue par certains a un réel impact en termes de VIH/sida sur notre communauté. L’abolition de la prostitution représente un déni dans l’accès aux droits du travail et enfreint l’accès aux soins en promouvant la réhabilitation plutôt que la réduction des risques.

 

Toutes les organisations qui travaillent avec les travailleurs du sexe (TDS) dans le champ de la santé soutiennent nos revendications. Seules les associations qui luttent contre la prostitution et qui n’en ont rien à faire du sida défendent l’abolition ou ce que j’appellerais plutôt la prohibition quand elles défendent la pénalisation de nos clients.

 

 

Abolition = En position de faiblesse

 

Pour rappel, quand la première association de santé communautaire, les Amis du Bus des femmes a été créée en 1989 par notre ancienne collègue Lydia Braggiotti, elles furent grandement critiquées pour distribuer des préservatifs à leurs consœurs et donc les « maintenir » dans la prostitution au lieu de les encourager à l’arrêter. Le meilleur moyen d’arrêter le sida d’après eux était d’arrêter la prostitution.

 

Aujourd’hui, ces mêmes tenants de l’abolitionnisme n’osent plus porter cette critique, mais en promouvant des mesures telles la pénalisation de nos clients risquent d’aggraver la situation épidémiologique. Quand nos clients sont menacés d’arrestation par la police, nous avons moins de pouvoir pour imposer nos conditions. Quand le mec est stressé, il faut monter rapidement dans sa voiture, et on n’a pas le temps de discuter avant.

 

Il faut organiser la rencontre dans des endroits plus éloignés à l’abri de la présence policière, et tout comme la pénalisation du racolage, la pénalisation des clients va rendre plus difficile le travail des associations de santé communautaire dont les bus de prévention doivent se rendre toujours plus loin. Dans les rues de Stockholm où la prostitution a officiellement disparu à la suite de la pénalisation des clients, il n’y a plus aucune association pour distribuer des capotes.

 

 

Statut de victime ≠ Action

 

Le statut de victime à réinsérer n’encourage pas à prendre en charge sa santé puisque nous sommes toujours perçus comme des êtres passifs qui subissent leur sort et qui ont besoin de l’aide des autres pour s’en sortir. Tandis qu’à travers la fondation et la participation active en tant que pairs au sein des associations de santé communautaires, nous avons prouvé que nous étions non seulement impliqués dans la lutte contre le sida, mais des acteurs de prévention pour nous-mêmes et auprès de nos clients.

 

Au contraire, les associations abolitionnistes refusent d’inclure les travailleurs du sexe parmi leur personnel car nous ne pourrions être mis à équivalence avec de « réels professionnels » du travail social et qu’on ne pourrait prêcher l’arrêt de la prostitution et la réinsertion tout en continuant de se prostituer.

 

L’abolition de la prostitution, c’est aussi le refus de reconnaitre le travail du sexe comme travail. En refusant de prendre position, le CNS favorise en fait le statut quo actuel du système abolitionniste. Si tout le monde semble d’accord pour que nous ayons des droits, il parait en revanche assez difficile de rendre l’accès au droit effectif quand nous n’avons pas le statut de travailleur. Ce serait pourtant le moyen le plus simple.

 

 

Sex Worker ≠ Personnes prostituées

 

De même, le Conseil national du sida nous dit qu’il « n’a pas souhaité arrêter une terminologie spécifique pour dénommer l’ensemble des personnes prostituées. » Or en écrivant cela, le CNS indique de fait une terminologie spécifique et tout au long du rapport, continue d’utiliser de préférence le terme de « personnes prostituées ».  

 

Dans les instances internationales et en particulier dans la sphère de la lutte contre le sida, le terme « sex worker » s’est imposé. Les auteurs du CNS, au vu de leur bibliographie, ont lu sur l’Histoire de ce terme et pourquoi il a été inventé par les travailleurs du sexe eux-mêmes pour s’auto-désigner. Mais le CNS soumet cette explication sur son choix de terminologie:

« L’expression sex worker ne s’est toutefois pas imposée comme une catégorie sémantique univoque car elle peut suggérer que l’activité de commerce du sexe est librement exercée. Or, de nombreuses personnes demeurent contraintes d’exercer la prostitution et subissent à cette fin des violations de leurs droits et des atteintes évidentes à leur dignité et leur intégrité, parfois dans le cadre de réseaux organisés de traite et d’exploitation des êtres humains. En outre, l’expression suscite une opposition de principe des tenants de la prohibition de la prostitution et de l’abolition des règles l’encadrant. »

 

L’avis des prohibitionnistes semble donc ici avoir plus de poids que celui des travailleurs du sexe. En outre, le terme « sex worker » ou « travailleur du sexe » en français ne suggère rien de l’exercice libre ou non du travail sexuel. Un travail peut être exercé sous la contrainte et forcé, mais n’en demeure pas moins un travail et on continuera de le nommer comme tel.

 

Là ou le CNS a raison, c’est que le terme de « travailleur du sexe » ne bénéficie pas de reconnaissance unanime et même certaines de nos associations ne l’ont pas encore spécialement adopté car ce terme apparait comme un anglicisme.

 

Le mouvement international des travailleurs du sexe a finalement réussi à imposer les termes qu’il préférait, mais nous en sommes encore donc à lutter pour imposer la bonne traduction du terme « sex worker » en français. Par exemple, le guide de l’ONUSIDA « Sex work & HIV » a été traduit en français par « Commerce du sexe & VIH », titre repris ensuite mot pour mot par le CNS dans son rapport. La mauvaise traduction en français est elle une simple erreur ou une volonté politique délibérée?

 

 Le fait que le rapport de l’ONUSIDA ne contienne plus dans sa version française le mot « travail » a évidemment un impact politique. En parlant de « commerce » on ne sait plus si les acteurs de ce commerce n’en deviennent pas les objets selon l’approche abolitionniste.

 

 

Respectez nos recommandations!

 

La raison pour laquelle l’expression de « personne prostituée » ne me convient pas, est qu’elle nous décrit dans une position de passivité. Il paraitrait que c’est par respect pour insister sur le fait que nous sommes avant tout des personnes avant d’être définis par notre situation de prostitution. Or, c’est exactement le même argument donné par Christine Boutin pour parler de « personnes homosexuelles ».

 

Dans le schéma de pensée abolitionniste, le terme de « personne prostituée » est aussi à mettre en relation avec cet autre terme qu’ils utilisent pour parler de nos clients, renommés « prostitueurs ». Ce terme a pour but évident de stigmatiser et de préparer dans les esprits la pénalisation des clients.

 

En étant si timoré sur une question politique pourtant aussi centrale que celle de la reconnaissance du travail sexuel, le CNS a manqué une chance de faire progresser le débat en France. Ce rapport est certes positif dans l’ensemble, et je loue la qualité du travail effectué, mais je me demande quel sera son impact politique étant donné qu’il se refuse à se prononcer sur les grandes lignes. Si ses recommandations étaient respectées, ce serait en tout cas déjà ça de gagné.  


Thierry Schaffauser

 

Source : REVUE MINORITES

 

Publié dans actualités

Commenter cet article