Solidaires en congrès, entretien avec un porte-paroles, Eric Beynel

Publié le par dan29000

 

 

« La forte colère sociale n’a pas encore trouvé son débouché »

Par Ivan du Roy (8 juin 2011)


L’Union syndicale solidaires, c’est cette petite confédération née de l’union entre plusieurs syndicats autonomes et les « Sud » (Solidaires, unitaires, démocratiques). L’organisation syndicale, considérée comme radicale par le pouvoir, revendique aujourd’hui 100.000 adhérents. Elle a ouvert son congrès le 7 juin. Où en est-on, huit mois après le mouvement sur les retraites, à l’heure de l’austérité généralisée ? Entretien avec l’un de ses porte-paroles, Eric Beynel.


 


  • © Basta !

 

 

Solidaires fête sa 13ème année d’existence, revendique désormais 100.000 adhérents et rassemble une cinquantaine d’organisations. Le syndicat est bien implanté au sein de la fonction publique (hôpitaux, impôts) et des anciennes entreprises publiques privatisées ou en voie de l’être (France Télécom, La Poste, SNCF…). Et commence à essaimer dans le privé, comme à Total ou dans les filiales du secteur des télécommunications. Contestation des plans d’austérité, débat sur le protectionnisme, sortie du nucléaire, prévention de la souffrance au travail... Eric Beynel, le plus jeune porte-parole de l’union syndicale — il a 45 ans — revient sur les enjeux actuels du syndicalisme.

 

 


Qu’est-ce qui distingue l’Union syndicale solidaires des autres confédérations, qui sont aussi plutôt ancrées à gauche comme la CGT ou la CFDT ?

Notre fonctionnement interne déjà. Nous regroupons une cinquantaine d’organisations de taille différente, des grosses fédérations comme Sud PTT, implantées à France Télécom ou à La Poste, jusqu’aux unions locales qui commencent à émerger, notamment dans le Nord-Pas-de-Calais depuis le mouvement sur les retraites. Les plus puissantes n’écrasent pas les plus faibles car nous privilégions la voie du consensus. Parfois, cela prend plus de temps, mais nos équipes se sentent respectées. L’Union syndicale solidaires incarne également un syndicalisme de transformation sociale, que l’on retrouve aussi à la CGT ou à la FSU. Nous avons par exemple participé à la mobilisation contre le G8 au Havre, nous sommes aux côtés des Tunisiens ou des Égyptiens pour les aider à construire des alternatives. Enfin, nous menons un syndicalisme de lutte : gagner sur des revendications passe souvent par le conflit, le rapport de force.

Le vaste mouvement sur les retraites s’est conclu sur un échec si l’on s’en tient à son objectif principal, le retrait de la réforme du gouvernement. Huit mois plus tard, y décelez-vous des aspects positifs ?

A travers ce conflit, c’est la question de la répartition des richesses qui a été posée. On le voit ailleurs : en Grèce, en Espagne, au Portugal, c’est aussi cette question qui est soulevée face aux plans d’austérité. La répartition des richesses est redevenue une référence centrale pour le mouvement ouvrier. Pendant la mobilisation sur les retraites, nous ne sommes pas arrivés à lancer une grève générale reconductible, mais ce sujet, cette modalité d’action, a traversé l’ensemble des salariés.

Justement, la grève comme principal moyen d’action n’est-elle pas à double tranchant en risquant d’étouffer financièrement les salariés sans forcément obtenir des résultats, comme on l’a vu pour les retraites ou au sein de l’Éducation nationale ?

La grève par procuration, menée par certains salariés au nom des autres (les cheminots par exemple, comme en 1995, ndlr) ne fonctionne pas. Face à une réforme globale, il faut une lutte globale, un rapport de force institué à la hauteur nécessaire. Dans ce cadre, le mode d’action le plus efficace reste la grève. Mais n’oublions pas que l’unité syndicale a aussi été un facteur important pour donner confiance aux salariés.

L’option protectionniste est-elle discutée au sein du syndicat ?

Nous avons une analyse commune sur les dégâts du libre-échange et le danger qu’il représente pour tous les travailleurs. Mais les outils qu’il faudrait privilégier pour protéger les travailleurs font débat. Faut-il, par exemple, un protectionnisme social et écologique ? Doit-on instaurer des droits de douanes et des mesures anti-dumping ? Ce sont des questions similaires à celle de la taxe carbone. Mettre en œuvre de tels instruments ne va-t-il pas se retourner contre celles et ceux qu’ils sont censés protéger ? Il n’existe pas de consensus sur ces questions, qui traversent d’ailleurs l’ensemble du mouvement altermondialiste et les partis politiques. Ce qui est clair, c’est que si protectionnisme il y a, ce ne sera pas un protectionnisme nationaliste mais un instrument de régulation au profit de l’ensemble des salariés, de France et d’ailleurs.

L’Union syndicale solidaires est-elle favorable à la sortie du nucléaire ?

Ce sera débattu pendant le congrès. Nous nous étions déjà prononcés contre la construction de l’EPR (réacteur de 3ème génération en construction à Flamanville, ndlr). La sortie du nucléaire pose la question de la reconversion, déjà soulevée par Sud Chimie avec le projet de fermeture de la raffinerie Total à Dunkerque. On ne peut pas arrêter le nucléaire sans poser le problème de la reconversion du secteur et de ceux qui y travaillent, ainsi que des énergies de remplacement. Mais je pense que l’Union syndicale solidaires est la confédération qui est la plus avancée sur le sujet.

Un mois après l’immolation par le feu d’un salarié de France Télécom à Mérignac, son PDG Stéphane Richard a demandé début juin que ce suicide soit reconnu comme accident du travail. Cette volonté de reconnaissance rapide marque-t-elle, selon vous, une avancée ?

C’est une avancée encore très légère. La véritable avancée, ce serait qu’il n’y ait plus de suicides. Si la « faute inexcusable de Renault » dans le suicide d’un ingénieur en 2006 a été reconnue par la Cour d’appel de Versailles en mai, il a fallu aller jusqu’en appel… La dégradation de la santé au travail qu’ont révélé les suicides à Renault et France Télécom s’est généralisée dans tous les secteurs. Un inspecteur du travail, militant de la FSU, s’est suicidé récemment (le 4 mai, dans un immeuble du ministère du Travail, ndlr). Quand on regarde la situation au Pôle emploi ou à l’Éducation Nationale, on constate une détérioration globale des conditions de travail. D’un côté, l’État et les employeurs privés laissent se développer une organisation du travail pathogène. De l’autre, les syndicats ont des difficultés à mobiliser les salariés sur ce sujet. Il y a bien sûr le levier juridique, mais la fonction publique, sans vrais CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), avec un État employeur qui refuse de s’imposer des obligations de résultat, connaît un retard important.

Les mouvements sociaux qui émergent dans le Sud de l’Europe, souvent très indépendants des partis politiques et des syndicats comme en Espagne, vous interrogent-ils sur votre place et votre rôle en tant qu’organisation syndicale ?

L’Union syndicale solidaires n’est qu’un instrument au service des salariés, un instrument qui n’est pas une fin en soi et doit être dépassé. Si nous suivons ces mouvements avec intérêt, on voit dans le même temps que les tentatives d’importer ce type de contestation en France ne fonctionne pas, pour l’instant. Pourtant, le terreau est fertile, il existe une forte colère sociale qui n’a pas encore trouvé son débouché. Je rappelle quand même que plusieurs centaines de milliers de personnes sont, en France, descendues dans la rue pendant le mouvement sur les retraites. L’unité syndicale à ce moment a été décisive, comme celle du LKP lors de la grève générale en Guadeloupe. Et si la contestation a pu se construire de l’autre côté de la Méditerranée, en Tunisie, c’est en grande partie grâce au mouvement syndical.

Recueilli par Ivan du Roy

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