Suite(s) impériale(s), le nouveau roman de Bret Easton Ellis

Publié le par dan29000

 

 

 

 

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L'exercice était dangereux, écrire une suite à un roman paru il y a vingt cinq ans, alors que ce roman était, de plus, un premier roman "Moins que zéro". Difficile à la fin de la lecture du nouveau BEE de savoir si le pari est réussi. Les fidèles lecteurs, depuis le début, dont nous sommes, rêvaient-ils vraiment de retrouver les protagonistes déjantés du premier cocktail molotov à paillettes du petit génie américain ?

Pas certain.

Ou le petit génie américain avait-il si peu d'inspiration qu'il lui fallait reprendre le fil de ses personnages, déjà bien anciens.

 

Donc Clay est de retour, après un passage par la case "prison".

 

Un quart de siècle, c'est long parfois, surtout là où règne la vitesse sous toutes ses formes, à Los Angeles. Le "cauchemar climatisé" a vieilli, Sunset boulevard est un peu décati, ses amis sont méconnaissables après trop d'abus de chirurgie esthétique et de coke. Clay travaille, si ce mot peu encore avoir un sens dans son milieu, le cinéma, normal on est à L.A. Il est scénariste, sans doute un des  jobs le plus courant dans la ville. Alors un bel essaim de gens tourne autour de lui, dans l'espoir plus ou moins sensé, de décrocher un rôle, le rôle de leur vie. C'est ainsi que fonctionne la capitale du cinéma. Enfin de ce qu'il reste du cinéma, totalement aseptisé, numérisé, coupé de la réalité profonde du pays.

Fidèle à ses rituels l'auteur nous dresse quelques beaux portraits de types et de filles avec qui nous n'aurions pas vraiment envie de partir en vacances. Le genre d'endroit où si l'on a pas de Rolex à quarante ans, ou même à trente ans, on a vraiment loupé sa vie...Tout le monde communique à coups de SMS ou de lignes de coke en jouant à être quelqu'un d'autre. 

Le grand talent de Bret Easton Ellis est sa formidable capacité à rendre glaciale la moindre des scènes banales, comme un SMS de menaces ou un sous-entendu dans une phrase. Pour ceux qui apprécient Michael Mann, l'atmosphère est  parfois teintée de  "Miami vice".

La forme est en adéquation, c'est à dire, absence de chapitres, juste des séquences brèves,  répétitives, toujours marquées par le "name-dropping" et des dialogues aussi réalistes que réussis. Sans doute une des grandes qualités de l'écrivain. Il peut faire surgir un personnage dans une soirée en signalant juste que ses dents étaient bien trop blanches. Autre grand talent de l'auteur d'"American psycho", la voix du narrateur est telle, qu'au fil des pages, elle nous permet de le voir se matérialiser devant nos yeux...Pas facile à construire.

Pas donner à tous les écrivains.

Certes ce roman n'est pas vraiment son meilleur, certes il y a une légère tendance à faire du BEE et les suites en littérature, nous pouvons assez bien nous en passer.

Ceci dit,  à l'approche de la cinquantaine et après n'avoir écrit "que" sept livres dont six romans, une de ses grandes qualités, Bret Easton Ellis demeure parmi les très grands auteurs américains. Certains tentèrent d'en faire, il y a quelques années, un auteur branché. Sans doute sans avoir bien lu ses livres. Les grands thèmes qui reviennent souvent chez lui demeurent l'aliénation, la paranoïa, la violence et surtout les multiples formes de solitude, tout ceci n'étant que les reflets d'une fraction de la société américaine.

Le scanner Bret Easton Ellis nous offre un superbe cliché-constat d'une société totalement corrompue par le fric, la dope et la superficialité des rapports où les flots de champagne et de sperme ne peuvent rendre vie à des figures souvent chancelantes perdues dans des microcosmes bien au-delà du réel.

 

A lire d'une seule traite même si le cocktail est violent, il est surtout passionnant. Un des romans incontournables de la rentrée.

 

 

Dan29000

 

Suite(s) impériale(s)

Bret Easton Ellis

Editions Robert Laffont

Pavillons

2010 / 232 p / 19 euros 

 

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En complément, un extrait d'un entretien lors de sa récente venue en France, publié par le journal LE SOIR :

 


Vingt-cinq ans après « Moins que zéro » êtes-vous toujours surpris et étonné d'être devenu le porte-parole ou la voix d'une génération ?

Je ne l'ai jamais cru, ou alors pendant dix minutes. Ou alors quand j'avais 21 ans et que les gens me disaient que je l'étais, je le croyais. Allez, pendant trois ou quatre mois, peut-être un an.

Et vous étiez le roi du monde ?

J'étais le roi du monde et je gobais tout ce qu'on racontait sur moi. Je lisais tous ces articles où il était question de la voix de cette nouvelle génération que j'étais censé incarné. J'étais l'oracle. Je savais tout. Par contre, quand j'ai relu Moins que zéro, j'avais un peu peur que ça ne tienne pas la route parce qu'il a véhiculé tellement de mythes. Eh bien, je l'ai.

« Moins que zéro » (« Less than zero ») est une chanson d'Elvis Costello, tout comme « Suite(s) Impériale(s) » (« Imperial Bedroom ») que vous auriez pu l'appeler « Accidents will happen » (« Des accidents vont se produire ») ?

C'est vrai, il y a beaucoup d'autres titres de chansons qui auraient pu convenir mais je trouve le titre super sexy grâce à sa connotation sexuelle. C'est intéressant de voir comment un roman est finalement un accident. J'ai commencé à penser à Lunar Park en 1989. J'avais envie d'écrire quelque chose de drôle et d'effrayant. Un roman à la Stephen King avec des monstres, des fantômes, des jouets maléfiques et une maison hantée. Sans personnages à la Bret Easton Ellis mais juste un type dans une maison avec sa famille. Je voulais écrire ma version de Shining mais je me suis dit j'étais un peu jeune et j'ai donc reporté le projet. Arrive à un moment où il se passe beaucoup de choses dans ma vie. Comme la mort de mon père. Au bout du compte, cette histoire de maison hantée est devenue quelque chose d'autre. Une méditation sur ce que c'est qu'être un écrivain. Une réflexion sur l'acceptation du décès de mon père.

Diriez-vous que « Suite(s) Impériale(s) » est aussi un accident ?

Absolument. Je pensais que ça allait être une romance. L'idée de départ, c'était le retour de Clay à Los Angeles. Blair est mariée. J'avais même imaginé qu'elle puisse être la narratrice. Ils ont une liaison, mais lui, il ne reste qu'un mois en ville. Il est très tendre et il a le cœur brisé parce qu'elle ne veut pas quitter son mari. Alors, Clay passe du temps avec une actrice avant de quitter Los Angeles. Je voyais cela comme quelque chose de triste. Presque que comme une version côte Ouest de Lost in Translation. Eh bien non ! Cette tendresse s'est évaporée, pour se transformer en colère parce que ma vie, à l'époque, était très sombre. J'étais devenu complètement parano parce que je travaillais sur le scénario de The Informers, film avec Mickey Rourke et Kim Basinger. Ça a pris trois ans pour monter le projet depuis la préproduction jusque sa sortie. J'écrivais Suite(s) Impériale(s) en même temps. C'était chaud.

Avec « Suite(s) Impériale (s)», vous tuez votre ego ?

Oui, oui. (Bret Easton Ellis interrompt sa réponse, se lève subitement parce que la porte du petit salon où nous sommes bouge ; « Ça me fout la trouille », dit-il. Et de bloquer la porte avec un fauteuil avant de se rasseoir.) Vas-y, continue…

Dans les vingt dernières pages du roman, Clay loue les services de deux prostitués, une fille et un garçon. Pourquoi ce chaos final dans ce déluge de sexe et de violence ?

C'est venu naturellement. J'étais vraiment survolté quand j'ai commencé à prendre des notes pour le livre. J'avais un plan en tête. Ok, nous sommes ici. Ensuite, Clay est obsédé par l'actrice. Elle disparaît. Ensuite il y a Julian. La trahison. Le meurtre. Donc oui ! C'est le moment pour lui d'aller dans le désert. Et nous avons une pause entre l'apogée du livre et son épilogue. C'était génial à écrire parce que c'est le moment où Clay est apaisé. Ce n'est pas fait pour choquer et provoquer les gens. J'écris des livres pour moi. J'ai pensé à Suite(s) Impériale(s) pendant cinq ans. Qui sont les gens que je choque ? Toi ? C'est pour moi que j'écris. Il y a beaucoup de malentendus autour de vos livres et de la perception qu'en ont vos lecteurs. Ainsi, beaucoup ont vu en « American Psycho », une critique au lance-flammes des années Wall Street alors que c'est sans doute votre roman le plus personnel à travers la solitude de son personnage principal qui se transforme en monstre. Revendiquez-vous l'influence d'Hubert Selby Jr et de son livre « Le démon » ?

Vous vous méprenez. Je n'ai lu que Last exit to Brooklyn. Je ne connais pas Hubert Selby Jr. Si je l'ai lu, c'est parce qu'on en parlait comme d'un roman majeur. Je l'ai lu, il y a très, très longtemps mais je ne suis pas familier de son travail. Je devrais parce qu'on m'en parle souvent en France. Et alors je me sens nul.

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