Syrie : les révoltes se multiplient, la répression féroce s'étend

Publié le par dan29000

 

 

L’insurrection arabe sur le chemin de Damas

Plusieurs villes de Syrie se sont révoltées ces derniers jours contre le régime de Bachar al-Assad. Une répression de grande ampleur est attendue.

Par JEAN-PIERRE PERRIN

Le prêcheur de la grande mosquée des Omeyyades à Damas était engagé dans un de ces sermons lénifiants célébrant Aid al-Oum, «la journée de la mère», quand un jeune homme bondit en chaire, lui prit le micro et lui lança : «Pourquoi nous parler de ça en ces circonstances ? Parlez-nous plutôt de la situation politique !» Immédiatement, des moukhabarats (la police politique) se précipitèrent pour arrêter le perturbateur et le traîner hors du sanctuaire.

La scène, survenue la semaine dernière lors de la prière du vendredi et racontée à l’agence Reuters par des fidèles, dépasse largement l’anecdote. En Syrie, elle est en soi un véritable événement tant les imams sont aux ordres, leurs prêches étant souvent rédigés par le pouvoir. Inimaginable il y a quelques semaines, l’incident témoigne que la muraille de la peur, derrière laquelle les Syriens sont enfermés depuis des décennies, a commencé à se déliter.

Même si la situation n’est pas comparable à celle de Bahreïn ou du Yémen, c’est un vent de contestation sans précédent qui souffle sur la Syrie. Pourtant, le régime de Bachar al-Assad pensait jusqu’alors en être préservé. Le 31 janvier, le président syrien assurait haut et fort, au Wall Street Journal, que son pays n’avait rien à craindre de l’agitation qui souffle sur le monde arabe. Les manifestations de ces derniers jours lui ont donné tort.

Féroce. Car, selon nos informations, la situation est autrement plus grave que ne l’indiquent les agences de presse. Ainsi, la grande ville de Daraa, sur le plateau du Hauran (100 km au sud de Damas), est semble-t-il encerclée par des milliers d’hommes de la garde républicaine (les forces prétoriennes du régime), dotée de blindés. Il ne serait déjà plus possible, même pour les ambulances, d’entrer dans cette localité. De leur côté, les grandes familles de la région ont donné jusqu’à vendredi, avant l’appel à la prière, aux autorités pour satisfaire leurs revendications.

La situation serait aussi pré-insurrectionnelle à Baniyas, une ville mixte sunnites-alaouites, où la police a semble-t-il déserté les rues. Le 15 mars, un cheikh de cette localité s’est même exprimé depuis un balcon d’un bâtiment public, demandant notamment la fin de l’état d’urgence décrété il y a… quarante-huit ans.

Mais on signale aussi une forte agitation dans la banlieue de Damas et dans les régions kurdes, encore hantées par la féroce répression de 2004, qui avait suivi des manifestations violentes et fait 36 morts. La contestation aurait même gagné la ville de Hama, déjà martyrisée par le régime en 1982, et celle, alaouite, de Lattaquié, ainsi que plusieurs autres localités. A Deir al-Zour, la retransmission d’un match de foot a été suspendue il y a quelques jours pour «des raisons techniques» : la caméra venait de montrer des supporteurs brandissant des pancartes «liberté».

Jusqu’à maintenant, les manifestants demandaient la fin de l’état d’urgence, la libération des prisonniers politiques, la fin de la corruption et des réformes démocratiques. Ils s’en prenaient au richissime magnat des télécommunications Rami Makhlouf, cousin de Bachar, dont la corruption est légendaire - il a d’ailleurs été placé sous le régime des sanctions par l’administration américaine - et dont les compagnies emploient des milliers de Syriens. «Dégage Makhlouf, nous ne voulons plus de voleurs», est d’ailleurs un des slogans préférés des manifestants. Mais, à présent, souligne Fahd al-Masri, un journaliste syrien, les manifestants s’en prennent directement au régime. «Cette révolte est celle de la jeunesse, elle n’a rien à voir avec les hommes politiques. Et c’est elle qui paye le prix fort», ajoute-t-il. Selon le même journaliste, des chefs de tribus de la région d’Al-Jezira (nord-ouest) ont même appelé ouvertement à la révolte.

Durs à cuire. La contestation a débuté le 15 mars à la suite d’un appel Facebook, intitulé «la révolution syrienne contre Bachar al-Assad 2011», à des manifestations pour «une Syrie sans tyrannie, sans loi d’urgence, ni tribunaux d’exception». Même si elle s’est étendue à une large partie du territoire syrien, l’épicentre en demeure Daraa, où six manifestants ont été tués ces derniers jours. C’est là que la révolte avait pris de l’ampleur à la suite de l’arrestation de 15 élèves qui avaient écrit sur des murs des slogans appelant à la chute du régime. Désormais, le nom de cette ville tribale, dont les habitants ont la réputation d’être des «durs à cuire», est célébré d’un bout à l’autre du pays par les manifestants. D’ores et déjà, le régime a répliqué en isolant cette région, coupant Internet et les communications. Sans pouvoir empêcher la diffusion des vidéos des manifestations transmises par les habitants qui, profitant de la proximité de la Jordanie, se servent de cartes SIM de ce pays.

Ce que craint l’opposition, c’est que le régime baasiste répète à Daraa le scénario de 1982 contre la ville de Hama, soit à l’époque de Hafez al-Assad, tombée entre les mains de l’insurrection islamiste. La répression contre la population avait été terrible, le chiffre des morts dépassant les 20 000. Et on estime à 70 000 le nombre des personnes «disparues» pendant les années 80. A présent, le régime alterne répression - plusieurs figures de l’opposition viennent d’être arrêtées - et mesures sociales pour empêcher la contagion de la contestation. Ainsi, un Fonds national pour l’aide sociale, d’un montant de 230 millions de d’euros, a été créé en janvier pour venir en aide aux familles les plus défavorisées. Et pour la première fois en quarante ans, les Kurdes ont pu voir la célébration de leur Nouvel An sur la télévision nationale.

Mais, même s’il arrive à endiguer la contestation, le régime en demeurera ébranlé. Fausse ou vraie rumeur, Assef Chawkat, beau-frère de Bachar, ex-patron des services secrets et ami de Claude Guéant, aurait déjà quitté le pays.

 

 

Source  :  Libérationn

Publié dans Monde arabe - Israël

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