Syrie : problèmes et perspectives du soulèvement

Publié le par dan29000

 

Situation du soulèvement en Syrie : Problèmes et perspectives. Par Salameh Kaileh

314728_168376173239478_154140297996399_333696_3249227_n.jpg

La révolution en Syrie a trois mois et elle s’est considérablement étendue depuis son début à Deraa. Elle englobe aujourd’hui la plupart du territoire syrien, mais elle se concentre de façon notoire dans les campagnes plus que dans les villes, même si des villes importantes comme Homs Hama, Lattaquié, Deraa et Dir Ezzor en sont partie prenante, et que certains groupes confessionnels n’ont pas encore franchi le pas par peur ou hésitent, ce qui contribue à l’affaiblir ou à retarder sa victoire.

De prime abord, notons que le soulèvement est survenu « avant son heure » dans la mesure où la libéralisation ne s’est généralisée en Syrie que depuis quelques années. C’est pourquoi il est « prématuré », mais il est arrivé, ce qui n’a pas manqué de générer des problèmes qu’il faut évoquer. Nous avons dit « avant son heure » bien que l’ouverture économique ait imposé la liberté des prix et partant, la sujétion du citoyen aux cours mondiaux des marchandises alors que les salaires sont bas et augmentés de façon marginale. En dépit de la marche arrière de l’Etat en matière de recrutement, particulièrement dans l’enseignement et la santé et dans les investissements, l’Etat a continué de brasser de nombreux fonctionnaires. Le secteur public est resté négligé sans pour autant être liquidé. Et c’est ainsi que des couches sociales comptent sur l’Etat en dépit de la faiblesse de leurs salaires. L’exaspération croissante, qui s’exprimait par des situations d’agitation et de plaintes, n’est toujours pas parvenue à briser l’état actuel de révérence par l’affrontement avec le pouvoir.

Nous relèverons que l’ouverture économique qui s’est généralisée depuis la fin de la première décennie du vingt et unième siècle a entraîné le déclin des industries considèrées comme le patrimoine du pays, telles que les industries textiles. De même l’agriculture a décliné, il y a eu perte des marchandises comme le coton ou le blé. Voilà pourquoi le mouvement a commencé et s’est étendu plutôt dans les campagnes que dans les villes, de Deraa et des campagnes proches de Damas vers Banias, Idleb et Jisr Echoughour jusqu’à Kameshli, une situation qui rappelle ce qui s’est passé en Tunisie où le soulèvement est parti des campagnes et est arrivé dans les villes et a triomphé.

Plus de 80% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, que ce soit à cause du chômage ou de la faiblesse des salaires, mais le pourcentage de ceux qui vivent dans une misère extrême, les chômeurs (dont le pourcentage est de 30%) et ceux qui vivent dans une crise sont moins nombreux. Le mouvement met en relief le déclin des campagnes de même que le déclin des industries dans certaines villes seulement. Et on relèvera que la situation des couches moyennes urbaines n’a pas atteint le niveau d’une crise profonde, une partie d’entre eux vivant convenablement, tandis que d’autres combattent la pauvreté. D’autres encore ont profité des mutations économiques des dernières années qui ont débouché sur la centralité des services, des nouvelles technologies, de l’immobilier, du tourisme et des banques, et certaines catégories professionnelles n’ont toujours pas participé au mouvement.

C’est cette situation qui fait que la première étincelle de Deraa ne s’étend pas rapidement au reste de la Syrie comme cela a été le cas en Tunisie par exemple ou encore au Yémen. Et peut-être que tout cela ne se serait pas produit si la question de Deraa était survenue dans une situation arabe figée. Car les revendications avait déjà été posées et avaient été réglées dans le « calme ». Les revendications des populations de Deraa concernaient la région elle-même, la terre dominée par les profiteurs du pouvoir ainsi que l’arrestation et la torture des enfants, et elles ont entraîné la mise à l’écart du gouverneur et du responsable de la sureté politique, ceux là même qui avaient tenté de la régler par le dialogue avec le pouvoir, en vain. Nous devons y voir le reflet de la situation révolutionnaire arabe, qui a commencé en Tunisie et est arrivée en Egypte, a explosé au Yémen et en Libye pour y déboucher sur une révolution.

La répercussion s’est opérée à deux niveaux :

Le premier est le caractère « jeune » des révolutions en Tunisie, en Egypte et au Yémen, ce qui est naturel dans des sociétés où la jeunesse représente 60% de la société et qu’une partie importante y est au chômage. La situation est identique en Syrie, aussi le mouvement des jeunes des pays arabes a eu de l’écho auprès de la jeunesse syrienne qui a réagi aux événements en Egypte, en Libye et au Yémen et a commencé à songer à se mettre en mouvement en Syrie. D’où les appels à manifester qui ont fleuri ici et là, puis l’appel à la manifestation du 15 mars, puis à la solidarité avec les personnes arrêtées le 16 mars, et enfin les appels aux manifestations du vendredi 18 mars.

Le second niveau : le pouvoir a tiré les leçons des succès des révolutions en Tunisie et en Egypte. Il a déduit que ce succès était dû à la licence octroyée au mouvement de se déployer et d’aboutir à des rassemblements publics. Aussi on a prévu une stratégie basée sur la nécessité d’écraser toute velléité de rassemblement et tout mouvement dès son début. Cette stratégie reposait sur l’utilisation de la violence extrême tout de suite. C’est pourquoi les revendications des habitants de Deraa se sont heurtées à la violence dès qu’ils se sont rassemblés le vendredi 18 mars. Des secteurs de l’armée, les unités spéciales et la quatrième brigade sont intervenues et il y a été fait usage de balles réelles immédiatement.

Cette réponse à eu l’effet contraire à celui escompté par le pouvoir : les protestations se sont intensifiées à Deraa et dans tout le Hauran et la région est devenue incontrôlée et, pour la jeunesse motivée, c’était une cause à soutenir, entraînant l’extension du mouvement à Banias, Douma et des régions rurales de Damas et Lattaquié. Les réactions violentes du pouvoir n’ont fait qu’étendre le mouvement à Homs, et Dir Ezzour puis à Kamechli, Hama, Idleb et à la campagne d’Alep, enfin à toutes les campagnes syriennes, tout cela en trois mois à partir du 15 mars.

Cette extension est lente par rapport à ce qui s’est passé en Tunisie surtout (puisque la situation égyptienne est différente), et cela montre que l’exaspération est lente par rapport à ce qui s’est passé en Tunisie surtout (puisque la situation égyptienne est différente), et que l’exaspération n’était pas la même dans toute la Syrie. La campagne était la plus lésée et la plus frustrée du fait du déclin agricole des trois dernières années. Les ouvriers eux, n’ont pas participé au mouvement même si certains ont pu participer à titre individuel aux manifestations. Le mouvement est toujours faible dans les zones de concentration ouvrière et les couches moyennes urbaines, même si certains participent à titre individuel là aussi, et tout cela a des répercussions sur le mouvement lui-même et impacte négativement son extension.

La logique de l’extension du soulèvement

Nous avons indiqué que les appels à manifester avaient commencé le 15 mars (certains avant même sur une base confessionnelle glauque) et le soulèvement a vraiment démarré le 18 mars à Deraa avec la réponse sauvage du pouvoir. Le pouvoir a riposté aux protestations populaires par le recours aux unités spéciales et à la quatrième brigade, aux tirs sur les manifestants pour les écraser de peur que le mouvement ne s’étende. Pourtant, le résultat en a été le contraire à celui escompté : Deraa et tout le Hauran se sont soulevés.

La solidarité avec Deraa est devenue l’objectif de la jeunesse qui a appelé à manifester dans plusieurs régions et aux protestations ont répliqué la violence et la sauvagerie du pouvoir, mettant en branle d’autres régions, Douma et Banias notamment, où s’est transférée la violence du pouvoir, et qui sont devenues matière à propagande et à solidarité avec Deraa. De là le soulèvement s’est inscrit dans une démarche de solidarité réciproque.

Le pouvoir pouvait alors se concentrer sur une région après l’autre et garder sa force, ne mettant en branle qu’une force de répression limitée, transportable d’un lieu à l’autre. Ce passage d’une région à l’autre était rendu possible par la lenteur mise par le mouvement à s’étendre. Pourtant la violence sauvage n’arrêtait pas la mobilisation, même dans les villes et les régions « sacrifiées », et au contraire le soulèvement gagnait de nouvelles régions sans perdre en force dans les régions « écrasées » par le pouvoir, -autant dire que la répression n’arrêtait pas la révolution mais contribuait à l’étendre.

Les forces du pouvoir ont encerclé Deraa, Douma et Banias, puis Homs et Tell Kalakh, Muzaamiat, Daria, Telbisseh, Rostan, puis Hama, Maamarat Ennooman, Idleb et enfin Jisr Echoughour. Elles tuaient sans hésitation et démolissaient sans état d’âme. Et le mouvement continuait de s’étendre, de nouvelles régions s’y agrégeant chaque semaine et de nouveaux participants s’y inscrivant dans chaque région, en dépit de la répression sanglante des forces du pouvoir, qui donnaient l’ordre de tirer sans sommation et du recours aux snippers et aux miliciens.

Si la lenteur de l’extension avait mis en relief la discontinuité de l’exaspération elle avait donné latitude au pouvoir pour réprimer région par région, toutefois sans parvenir à arrêter le mouvement dans les régions « sinistrées », la détermination restant intacte même après cette violence sauvage.

L’extension lente, donc, a permis au pouvoir cette violence réitérée dans les villes et localités, mais l’extension est permanente, et la peur ne pénètre pas dans les cœurs de la jeunesse révolutionnaire. Tout ceci conduira à une explosion généralisée qui ne permettra pas aux forces du pouvoir de contrôler la situation. La situation avait entraîné des slogans relatifs au principe de solidarité avec les villes assiégées, et a caché les revendications essentielles pour lesquelles les gens se mobilisaient. C’est devenu manifeste, comme si le sujet était un défi du peuple envers le pouvoir « pour la liberté et la dignité », car la protestation est apparue comme le prolongement de l’oppression du pouvoir sur les citoyens, et qu’elle prolongeait la violence et la sauvagerie, et non pas comme le fait que les jeunes paupérisés, vivant une situation de misère à cause du chômage et les bas salaires, et l’impossibilité de d’étudier et de se soigner, la solidarité était alors une façon de briser le mur de la peur qui les avait habité pendant des années. L’audace des habitants de Deraa a suscité l’audace des habitants des autres régions et a débouché sur une révolution globale qui a imposé la réalisation d’un changement par la chute du régime, la chute du régime s’imposant comme le slogan de base après le déploiement de violence à Deraa, slogan se généralisant avec l’extension permanente de la révolution.

Si l’on revient à la comparaison avec la Tunisie (dont la situation est plus proche de celle de la Syrie que la situation en Egypte, en matière de répression et de refoulé du passé) nous notons une différence entre une société exaspérée au point qu’une explosion rapide a imposé la chute du président en moins d’un mois tandis que le fait que l’exaspération n’ait pas atteint son stade ultime en Syrie a donné une extension lente, qui a besoin de « stimuli », comme la solidarité avec les Syriens des villes en proie à une violence intense. Mais cela a conduit à ce que le pouvoir concentre sa violence, la déplace d’une région à une autre, et cela a entraîné aussi un brouillage des slogans, une prolongation dans le temps et à des milliers de martyrs et de blessés, ainsi qu’à des centaines de milliers d’arrestations. Pourtant, il faut noter que la violence de l’explosion tunisienne a imposé une évolution de l’armée (qui était marginale sous Ben Ali) contre le président. Le changement s’est imposé changement à partir de son renvoi. En revanche en Syrie, nous nous trouvons en face d’un attachement d’une partie des forces armées et à leur défense du régime, facteur qui tend à prolonger le conflit comme nous l’avons vu au Yémen.

A partir de cela, il nous faut rechercher les problèmes survenus afin d’envisager le processus à même de se développer dans le soulèvement pour qu’il triomphe.

A propos des slogans

En Tunisie, la révolution a commencé par des slogans revendicatifs à propos de l’emploi et des salaires pour évoluer et déboucher sur le slogan de la chute du régime, après que le mouvement venant des campagnes ait touché la capitale. En Egypte, l’appel à la grève du 25 janvier comportait des revendications minimales concernant les salaires, le droit au travail et la dissolution de l’assemblée du peuple et du conseil, ainsi qu’un Etat civil, mais le succès a conduit à transformer rapidement le slogan populaire vers « le peuple veut la chute du régime » dès le 28 janvier, tandis qu’en Libye et au Yémen, le mouvement a exigé dès le début la chute du régime.

En revanche en Syrie, le brouillage est apparemment important. La manifestation du 15 mars a lancé le slogan « Allah, la Syrie, la Liberté et c’est tout » qui a été répété à Deraa pour une période et dans d’autres villes et puis est passé au second plan, -à Deraa qui revendiquait sur la base de problèmes locaux spécifiques. Nul doute que le slogan était confus pour une série de raisons, la première en étant que ce slogan était une réplique à la devise du pouvoir « Allah, la Syrie, Bachar, et c’est tout », les réactions entraînant toujours des confusions, la plus importante étant de riposter au discours du pouvoir jusque dans les slogans au point que cela finisse par suggérer qu’il n’y a pas de revendications, sinon que le peuple veut la chute du régime, slogan qui a commencé à s’imposer, quoique lentement. Ensuite, ce slogan a donné l’impression que le mouvement avait un caractère religieux, d’autant plus si on le lie à la sortie des mosquées le vendredi pour les manifestations. Les incidences formelles doivent trouver des solutions. Troisièmement il s’est concentré sur la liberté « et c’est tout », tandis que les problèmes des 80% de la société ne sont pas la liberté seule, mais plus fondamentalement l’absence d’emploi (le chômage) et la baisse des salaires, le déclin de l’enseignement, les atteintes à sa gratuité qui font qu’il est réservé à une élite, le déclin de la santé, et partant le coût des soins dans des conditions de vie difficiles. Sans parler des difficultés du logement et du mariage. La liberté n’est donc pas la seule revendication, ni la première. Elle sera une revendication des classes populaires révoltées le temps de ressentir leur besoin de se mobiliser pour défendre leur existence équivalant à la mort du fait de la situation que nous venons d’évoquer.

Si la jeunesse était motivée, certains d’entre eux luttant pour la première fois et d’autres en lien avec des partis de l’opposition, elle a lancé le slogan le 15 mars (peut-être sous influence de partis de l’opposition), le slogan de Deraa est devenu un défi à la répression violente exercée par le pouvoir le 18 mars. Mais les événements ont évolué vers des slogans affirmant la solidarité avec Deraa lors de manifestations, qui de modestes au départ, se sont intensifiées dans certaines régions. Et la répression brutale à Deraa a conduit le slogan « Le peuple veut la chute du régime » à devenir le slogan essentiel, qui s’est déplacé à travers les autres régions du fait de la violence du pouvoir. Et il semble bien que cette violence ait empêché toute solution médiane ou revendication de réforme. Cela a entraîné le succès du slogan, qui est devenu central lors de toutes les manifestations.

Les autres slogans étaient des ripostes au discours du pouvoir qui a représenté le mouvement comme celui de groupes salafistes, et a évoqué des opérations « terroristes » et l’usage d’armes. Le pouvoir a fait aussi le lien entre le mouvement et un « complot étranger » (américain, cela va sans dire). C’est pourquoi il y a eu des slogans tels « Ni salafisme, ni terrorisme, la révolution est la révolution de la jeunesse » ou encore « Ni salafisme, ni Frères, Ni Rifaat ni Khaddam », et « Ni l’Amérique, ni l’Iran », tout en se concentrant sur la chute de Bachar ou en évoquant la corruption de Rami Makhlouf.

On a continué de scander le slogan de la liberté, plus comme une réponse à la répression et aux assassinats que comme doté d’une signification claire. De même, le slogan de la solidarité avec les villes assiégées ou en proie aux bombardements et aux assassinats, est toujours de mise jusqu’à aujourd’hui, avec des allusions à la démocratie parfois ou encore à un Etat civil.

On peut donc répertorier les slogans de la manière suivante :

Une partie centrée sur la chute du régime, le départ du président ou sa chute, ou les slogans approximatifs en fonctions des variantes régionales ;

Une partie reprenant des expressions religieuses, telles « Allah est le plus grand », « Nous irons au paradis »

Une partie affirmant la solidarité avec les villes et les régions

Une partie exigeant la liberté

Une partie, plus minoritaire, exprimant des revendications locales, économiques, ou contre la corruption.

Une partie enfin, limitée, s’affirmant comme nationale (la question du Golan)

Cet état de fait ne contribue pas à expliciter l’objectif de la révolution, à part la chute du régime, le slogan qui n’a toujours pas fait consensus dans toutes les manifestations et qui effraye des secteurs de la société qui ne participent pas encore à la révolution. Il est confus dans une certaine mesure car il rend toute revendication relative au niveau de vie, à un Etat civil ou à la démocratie, comme en retrait par rapport à l’objectif essentiel. D’autant plus qu’il est lié au slogan de la liberté, concept qui ouvre un horizon illimité et partant, un non sens. Quelle est l’alternative au régime quand le slogan parle de chute du régime ? Ne faut-il pas qu’il y ait réalisation des revendications des classes populaires qui portent la révolution ? Cela ne serait le fait que de forces politiques ayant des programmes explicites, et qui s’opposent en général aux revendications populaires qui ont fait éclater la révolution.

Brandir le slogan de la chute du régime ne doit pas évincer les revendications de bases des forces de la révolutions, les travailleurs, les paysans et les couches moyennes, sinon les objectifs de ces derniers seront déçus et cela conduira à une nouvelle révolution. C’est pourquoi il faut identifier les slogans qui sont l’expression des revendications de la révolution, ou encore identifier quelles sont les revendications, afin qu’il soit clair que le chute du régime vise à leur réalisation et non pas à ce que les courants fondamentalistes ou libéraux n’en récoltent les fruits.

Dans tous les cas de figure, on s’achemine vers le changement, mais dans quelle perspective ?

Le mouvement et les particularismes confessionnels

J’ai indiqué que l’exaspération sociale n’était pas complètement achevée, et qu’elle était inégale d’une région à l’autre, et partant, que le mur de la peur ne s’était pas brisé partout et que les miséreux vivaient dans l’angoisse sans pouvoir la laisser éclater. Peut-être que le statut de régime « objecteur » joue un rôle pour expliquer la crainte de l’explosion, car la question est reliée à celle de la nation, bien que la « conscience générale » soit bien consciente que le problème n’est pas relatif au régime qui a réduit à néant l’explosion, car la question est reliée à celle de la nation, bien que la « conscience moyenne » soit bien consciente que le problème n’est pas relatif au régime qui a décimé l’intérieur au nom de l’affrontement avec l’Etat sioniste sans rien réaliser à ce niveau-là contre cet ennemi, et même sans épargner aucun effort pour négocier avec lui et lui faire des concessions. De même, la situation en Irak et la crainte d’une intervention étrangère ont contribué à la confusion de ces couches sociales par crainte du chaos et des conflits confessionnels.

C’est pourquoi l’exaspération n’a pas débouché sur une explosion comme en Tunisie ou en Egypte. D’une part, la crise économique est récente, d’autre part, elle ne s’est pas approfondie au point de toucher toute la société, enfin, l’état de la région a ceint le combat de craintes quant à la décision de rentrer en rébellion et de briser le mur de la peur.

C’est pourquoi le combat s’est initié en réaction à la violence du pouvoir qui répondait à une question locale qui a rapidement « percé l’abcès » des populations paupérisées et sous le slogan de la solidarité avec Deraa, puis avec Douma, Banias, Homs, Hama et Jisr Echoughour, etc.., mais cela a contribué à créer des « justifications » au retard de secteurs sociaux, et la « sortie des mosquées » indiquait qu’il s’agissait d’un combat fondamentaliste, d’autant plus qu’il s’accompagnait de slogans religieux, tels « Allah est le plus grand » ou « Nous irons au paradis », etc.… sans parler du fait que le combat se déplaçait vers des régions sunnites, et dans la campagne (pourtant deux grandes villes sunnites, à savoir Damas et Alep, n’avaient toujours pas bougé), et il est apparu que les « minorités » étaient immobilisées par la peur et commençaient à croire les histoires servies par le pouvoir. Elles se sont repliées sur elles-mêmes, dévorées par l’appréhension, influant sur les événements, leur imposant du retard à parvenir à leur terme.

Ces craintes ont été alimentées par le discours de l’opposition à l’étranger et de sites prétendant parler de la révolution (comme la révolution syrienne contre Bachar), et par des opposants adulés par les chaînes satellitaires. Leur confessionnalisme était évident et mettait en exergue que la révolution était une révolution de la « sunna » contre le pouvoir « alaouite » et fonctionnait sur cet air-là. Cela a aidé le pouvoir à renforcer les craintes au sein des secteurs sociaux dont il était vital qu’il soit au centre du combat, à savoir les plus pauvres et les plus marginalisés, et les plus exploités. Et en dépit de leur vécu, leurs craintes ont été créées du fait qu’ils comptaient sur le pouvoir.

Tout ceci était évidemment insuffisant pour insuffler la peur, mais cela à contribué à retarder la fin de l’appréhension d’une confrontation avec le pouvoir, d’autant que la révolution pâtissait de son incapacité à mettre en exergue les problèmes essentiels des exploités, et ceux de tous les paupérisés, qui se sont mis en branle sur des slogans qui n’étaient pas leur expression, puisque l’affrontement avec le pouvoir avait transformé la question en une question de chute du régime et que le slogan de la liberté était insuffisant pour poser la question de l’alternative à fonder en lieu et place de la dictature. L’objectif d’un Etat civil était absent, idem pour les revendications concernant le niveau de vie et n’étaient abordés ni le pillage, ni la corruption, si ce n’est par touches.

Des élites ont contribué à faire peur car leur analyse reposait sur le fait que la situation versait dans la lutte inter confessionnelle, convaincues qu’elles étaient de ce que l’exaspération était ancienne, et parce qu’elles craignaient que le pouvoir ne joue sur cette question pour se maintenir au pouvoir., sans parler de leur incapacité à comprendre la réalité (c’est pourquoi elles ne recherchaient pas la possibilité d’une explosion sociale) et il semble qu’elles redoutent la victoire du mouvement qui semble, dans le fonds, porteur d’une alternative « jeune » qui prendra leur place. C’est la raison pour laquelle elles ont incliné pour une « trêve » et préfèrent la réforme au changement, et en appellent à une solution du « centre », avec des concessions des « deux parties ».

Si le développement de la révolution n’a révélé ni exaspération ni harcèlement confessionnels et s’il s’est avéré au contraire que la jeunesse avait dépassé ce stade et avait tenté de l’affirmer au travers de slogans qui apparaissaient comme autant de ripostes au discours incriminant du pouvoir, pour autant la peur est toujours de mise et réclame qu’on y réponde.

La révolution et les forces de l’opposition

Dans cette situation d’extension lente du mouvement, des forces ont émergé dans certaines régions. Cela a été le cas à Deraa où les Nassériens ont joué un rôle, ou à Douma où cela a été encore plus clair, et comme toute la campagne de Damas encore leur rôle a été relatif. Il n’y avait que la jeunesse qui combattait sans peur des balles (Les partis d’oppositions étaient en retrait de ce qui se passait), ou les médias, (car ils ont été encore plus surpris que le régime de ce qui arrivait). Ils ont penché pour caractériser le combat de façon univoque, celui d’un combat pour la liberté (ils ne pouvaient dire qu’il visait à la démocratie dans la mesure où il n’y avait pas de slogan à ce sujet), à la dignité (en raison des enfants de Deraa qui avaient été arrêtés, torturés et humiliés, ce qui réveillait les humiliations historiques du peuple). Et leur discours s’est limité à ce thème, considérant pour leur part que l’objectif était le changement et qu’à partir de là on rechercherait les autres problèmes. Mais l’essentiel reste qu’elles ne posaient pas les questions en rapport avec les revendications populaires, parce qu’elles soutiennent la libéralisation et la liberté de l’économie et le maintien d’une croissance impérialiste mondiale.

Si les forces extérieures se préparent à constituer une « alternative » en terme de pouvoir, dont la colonne vertébrale serait les Frères musulmans en lien avec les pays impérialistes, l’opposition de l’intérieur oscille entre deux positions : pousser au changement en lien avec l’opposition de l’étranger d’une part, et d’autre part une action limitée aux réformes que le régime est en mesure de proposer, ces dernières croyant pour leur part que la situation imposera forcément au régime d’accepter une réforme inéluctable. C’est pourquoi ne s’est pas cristallisée d’alliance politique jusqu’à maintenant. Nul doute que les deux parties sont confuses quant à la cristallisation d’une alliance reposant sur un programme, car les deux programmes, que ce soit le changement ou la réforme ne sont pas du « goût » de la rue. Les premiers se concentreront sur la démocratie, les libertés, le pluralisme, l’Etat de droit et la loi, la séparation des pouvoirs (pas la laïcité), ce qui n’aura pas l’aval des classes populaires qui combattent dans la rue et qui disent que leurs revendications sont l’emploi, les salaires, l’enseignement et la santé, puis … la liberté et la démocratie et exigent donc un mode économique alternatif dont ne dispose pas ces forces d’opposition. Quant aux autres, ils sont en deçà de la revendication populaire actuelle, à savoir la chute du régime, et ils craignent d’être exposés à un rejet populaire évident.

Aussi les deux parties ont intérêt à ne pas passer alliance. Et encore, je n’ai pas abordé ici les vieilles querelles qui compliquent le débat.

Le rôle de l’opposition apparaît dangereux car elle est présumée agir en secret par rapport aux forces de l’intérieur, parce qu’elle est ouverte à une perspective de collaboration avec l’Etat impérialiste, dont elle peut obtenir une légitimation, surtout si on en arrivait à une intervention impérialiste. Nous n’oublions pas que la confrérie des Frères musulmans dans sa configuration internationale et dans ses acceptions tunisiennes et égyptiennes, sont entrées en résonnance avec les Etats Unis, et l’accord porte sur le fait qu’elles deviennent des parties essentielles des « nouveaux régimes ». Et je n’aborderai pas ici les conséquences probables mais je pense que ces forces n’ont pas de programme à même de résoudre les problèmes des classes populaires, leur vision tend à compliquer plus qu’à résoudre la situation et elles rentreront en confrontation avec les classes populaires qui ne leur permettront pas de gouverner, ou de se stabiliser au pouvoir.

A un autre niveau, les classes populaires et la jeunesse en leur sein, qui se battent contre l’absence de perspectives et pour redonner l’espoir en une vie meilleure et qui sont les forces effectives sur le terrain, qui ont une position radicale et œuvrent à briser « l’omnipotence » du pouvoir, chose qui conduit au changement ; elles n’ont pas une conscience politique mais savent que c’est à elles de faire tomber le régime, et leur culture paraît « simple » (et traditionnelle) à travers l’ensemble des slogans qu’elles prennent l’initiative de lancer, mais il y a des jeunes en leur sein qui ont une compréhension politique qui participe du combat. Et nous y avons une jeunesse de gauche et nationaliste, et dans une certaine mesure libérale, qui tente de jouer un rôle dans la lutte, surtout au niveau de l’information, de la coordination et de l’organisation. Pourtant elle n’a pu jusqu’à maintenant fixer le rythme et la vision des slogans.

Le mouvement est donc resté spontané, organisé par le rendez-vous de l’activité et le nom donné au vendredi ainsi que par quelques activités pendant la semaine. Cela brouille le combat et permet à l’extérieur d’avoir de l’influence. Celui qui contrôle l’information peut charger la lutte de ce qu’il veut, ce qui a transparu à travers les noms attribués aux vendredis (vendredi des femmes libres, vendredi des tribus) et dans le cisèlement de slogans sur mesure.

Nous remarquons le chaos au niveau des slogans et de la coordination et au niveau de ceux qui s’expriment au nom de la révolution et dans leur discours. Ce qui rend la révolution permanente est la simplicité des classes populaires qui ont décidé de continuer malgré les assassinats et les interpellations et qui ont tranché en faveur du changement parce qu’elles ne peuvent continuer à vivre comme des morts vivants. Elles veulent le changement qui est irrévocable et ne reviendront sans doute pas sur leur choix, ni ne s’arrêteront en cours de route. Elles sont conscientes que la raison de leur situation misérable réside dans le pouvoir qui protège les mafias qui ont pillé jusqu’à « aspirer » tout l’argent disponible et que par conséquence il n’a rien laissé au reste du monde après l’avoir pillé jusqu’au bout, et qu’il a abandonné les classes populaires à leur tragédie, sans travail ni pouvoir d’achat. Le pouvoir est donc l’objectif de ces dernières pour recréer une perspective. Elles le savent bien, et c’est pourquoi elles se jettent dans cette bagarre qui passe par la chute du pouvoir.

 

Le spontané et le politique

Les forces de l’opposition sont éloignées des classes populaires depuis longtemps, et certaines sont libérales au point d’oublier qu’il y a des classes populaires, et leur seul souci réside dans la forme de régime qui leur permettra, en tant que forces, de jouer leur rôle politique, et de s’intégrer à la structure étatique (pas nécessairement le pouvoir). Tout cela les a amenées à ne pas attendre un mouvement populaire mais elles ont dédaigné la capacité des classes populaires à se mettre debout. Et si les forces de l’opposition en sont arrivées là, l’explosion du soulèvement les a révélées hors du temps, peut-être avec des tâtonnements ici ou là.

Le soulèvement a explosé avec des forces populaires en général, ou avec la participation de la jeunesse cultivée qui n’a pas appartenu à des partis de la dernière période. Pour cette jeunesse la question réside dans la chute du pouvoir qui est un obstacle en travers de ses ambitions. Elle est entrée en politique par la « grande porte », mais sans expérience politique et avec une conscience politique limitée. Nul doute que la tâche réside aujourd’hui dans le changement, et passe par la chute du régime, ce qui requiert volonté et opiniâtreté, comme le démontre tous les jours la lutte réelle.

Mais la nature de la lutte initiée le 15 mars impose une « conscience politique » si l’on veut que le soulèvement se développe et fixe ses objectifs, et cristallise une forme d’étape transitoire, qui est peut-être proche. Il y a un fossé entre les forces de l’opposition et les forces de classe qui mènent le combat et il est nécessaire de rechercher une perspective politique pour ces forces de classe, et plus précisément la jeunesse qui a investi la politique. Il lui faut cristalliser une structure lui permettant d’imposer son alternative et de ne pas laisser le champ libre à d’autres forces comme cela a été le cas en Tunisie et en Egypte et comme la jeunesse du Yémen tente de le faire par l’imposition d’un conseil présidentiel qu’elle choisirait elle-même.

La spontanéité du départ pour le changement qui garantisse la réalisation des revendications économiques et politiques de ces classes populaires impose d’œuvrer à la cristallisation d’une perspective politique contenant ces revendications et délimitant la forme de la transition qui conduira à leur réalisation. Il est devenu urgent d’en discuter maintenant, pour que ne sautent pas sur le pouvoir ceux qui n’auraient eu aucun rôle dans la révolution, porteurs d’ambitions en contradiction avec la volonté de la jeunesse qui l’a menée, mais sans que cela n’entrave l’activité concrète pour l’évolution de la révolution et au contraire pour que cela contribue à la développer.

En tous cas, la révolution s’étend immensément, mais elle s’arrête aux « minorités » (même si certaines ont commencé à y participer), au brouillage des slogans, à l’absence de clarté sur les objectifs qui suivront la chute du régime, et à l’absence d’un comité de coordination général (même les comités locaux ne sont pas achevés). Elle vit entre les querelles des parties et des forces qui veulent l’enfourcher et se noie dans la nullité, les obsessions et les appréhensions de certaines élites. Tout cela impose de s’arrêter pour délimiter les exigences, maintenant, ce que requièrent la révolution et son développement. Nous n’en sommes pas encore au moment décisif et la situation n’a pas encore atteint un stade favorable à la présentation de formulations sur les solutions, aussi nous devons nous de réfléchir au développement de la révolution.

A propos des perspectives

Que vise le soulèvement ? Comment exprimer ces objectifs ? Partant, comment les réaliser ?

Disons de prime abord que le soulèvement pâtit de sa spontanéité, il ne dispose que de l’audace des classes populaires qui s’est avérée ahurissante, et de leur obstination à vouloir réaliser le changement. N’oublions pas que c’est le peuple qui a lancé le slogan « Le peuple veut la chute du régime ». Le soulèvement pâtit de ce combat unique et de la transition vers l’imposition d’un combat permanent ; ensuite, il faut dire que les slogans semblent éparpillés, dépourvus d’un slogan fédérateur, encore que le slogan « Le peuple veut la chute du régime » s’est imposé comme slogan central. Mais tous les autres slogans tournent en orbite sans pouvoir exprimer les revendications et les objectifs ; troisièmement, on n’a pas étudié l’état du pouvoir et ses capacités, pas plus que les limites de sa capacité de résistance soit la poursuite de la répression. Faudrait-il pousser au développement du soulèvement ou est il possible d’arriver à une solution médiane qui s’ »imposerait » au pouvoir comme l’envisagent certains opposants ?

Si certaines franges de l’opposition ont tenté d’imposer la liberté en tant que revendication centrale pour accréditer que le soulèvement est intervenu en vue de la réaliser, il faut pourtant qu’il soit clair que les classes populaires sont parvenues à un stade de misère tel que la source de leur quête de liberté réside dans leur penchant à la rébellion du fait de leur situation économique misérable, et partant, elles visent à ouvrir une perspective de situation économique leur permettant une vie décente avant tout. Il n’y a pas de doute qu’elles veulent aussi un Etat reposant sur la liberté d’exprimer et de lutter pour leurs revendications, un Etat qui respecte le citoyen, facilite l’échange avec ses institutions et offre les services nécessaires, conçus comme un droit. Pourtant, la question de la survie est encore une priorité ici, elle est la base de la stabilisation des classes populaires. N’oublions pas que les classes populaires ont soutenu les régimes qui ont réalisé la réforme agraire et étendu le rôle de l’Etat car ils leur ont assuré une situation nouvelle et stable, même si ce sont des régimes absolutistes, dans le sens que la priorité demeure ici et nulle part ailleurs, et ceci malgré la nécessité de faire le lien maintenant entre la situation économique et un Etat civil, dans la mesure où il y a des couches larges qui ressentent la nécessité de la démocratisation et de la modernisation.

Cette situation impose de se concentrer sur les revendications économiques et sur la nature du nouvel Etat car il faut que l’essence des revendications posées par le mouvement soit claire afin de passer outre les tendances à calquer l’interprétation provenant de certains médias, de déclarations et de sites internet qui suivent les forces confessionnelles (ou qui peuvent exploiter la logique confessionnelle). Et enfin, il doit être évident que ce discours confessionnel est un discours de l’ »étranger », qu’il ne provient en aucune façon de la jeunesse qui a décidé du changement et que la lutte est une lutte entre les classes populaires et le pouvoir en tant que protecteurs des « nouveaux affairistes » qui se sont livrés au pillage au point d’appauvrir la société.

Il faut donc se faire l’expression de l’ »âme » des classes populaires en ce qui concerne le nouveau régime qui garantira la résolution de l’ensemble des problèmes de ces classes. C’est cela qui doit être absolument clair et qui ne doit pas être recouvert des inclinations fondamentalistes de certaines forces, ou libérales pour d’autres. Car ces classes n’ont pas pour objectif d’instaurer un état religieux en dépit de la culture islamique qui prévaut chez certains secteurs d’entre elles et de la religiosité naturelle chez certains autres. C’est pour cette raison qu’il faut affirmer un Etat civil, l’état de la démocratie laïque, qui s’appuie sur la volonté populaire et dont le peuple sera à la source de la législation. En l’espèce le mélange des genres a été contre productif voire impossible, car il faut dépasser l’Etat du parti unique et du leader unique. Et il ne serait pas licite de fonder un Etat dont le pouvoir n’émanerait pas sur la volonté populaire. Et pas non plus assujettir la révolution à la revendication de la liberté car la liberté est le moment qui verra la distribution de la richesse que revendiquent le peuple. Si des élites ne portent que le rêve de la démocratisation et de la libéralisation, les revendications populaires ne pourront leur correspondre, et s’y avèreront opposées à elles sur le plan économique tant qu’elles revendiqueront le droit à un emploi et à un salaire correct, l’enseignement gratuit, des soins médicaux effectifs et la sécurité sociale. Tout ceci entraîne une refonte radicale de l’économie et ces classes avec la liberté et la démocratie sur la base de cela et en partant de cela seulement.

Sur cette base il faut formuler des slogans qui revisitent le slogan de la chute du régime sur la base d’un régime alternatif. Ce n’est pas de la frivolité mais il faut exprimer que les objectifs transparaissant à travers les slogans mettront un terme à la confusion qui entoure la révolution, qu’il s’agisse de sa transcroissance en lutte pour le pouvoir seulement qui en ferait une révolution qui chasserait un groupe confessionnel dans l’intérêt des Frères musulmans et des fondamentalistes islamiques ou à travers le fait qu’elle n’aborderait pas les questions des couches paupérisées qui ne n’entendraient pas que les slogans les concernent. Certains slogans et beaucoup de médias « étrangers » ont soulevé des ressentiments chez des couches sociales, dont certaines confessions ou religions non islamiques, ou athées, et l’occultation des revendications de base des classes populaires a débouché sur la crainte de voir le régime s’en emparer pour jouer sur la peur des confessions d’un fondamentalisme islamique salafiste « rampant » et de groupes terroristes salafistes. Si ces couches n’ont pas encore brisé le mur de la peur, surtout avec l’escalade de l’épouvante, la compréhension de ce que la révolution vise à un changement économique, social, politique et culturel profond leur ouvrira une perspective qui verra leur adhésion à la révolution. L’épouvante a monté en puissance, la pression sur les groupes confessionnels a augmenté pour qu’ils n’adhèrent pas à la révolution et prennent la défense du régime et beaucoup de démagogie a été utilisée aux fins de consacrer le caractère « fondamentaliste » de la révolution. C’est pourquoi il faut clarifier les slogans qui expriment les véritables objectifs. La « chute » est devenu un slogan clair mais pour quelle alternative ? Dans l’intérêt des tribus et des femmes libres et de l’Etat religieux ? Il faut absolument clarifier cela par des slogans qui mettront en évidence que l’alternative c’est un Etat civil, démocratique à même de résoudre les questions sociales et de réaliser les revendications des classes populaires.

Si c’est dans les conditions internes que se déroule l’affrontement avec le pouvoir, puisque la différenciation de classe y a imposé la centralité de la contradiction, alors la question nationale rentre dans le domaine de la démagogie que se doit d’affronter la révolution. D’autant plus que le régime est décrit comme « objecteur » et allié des forces qui combattent l’impérialisme et l’Etat sioniste (Iran, Hezbollah, Hamas), mais la position de la révolution vis-à-vis de l’Amérique est claire que ce soit à travers les slogans ou celui sur le Golan. Il n’y a aucun doute que les classes populaires sont conscientes du rôle de l’impérialisme, redoutent les dangers d’une intervention impérialiste et aspirent à la libération du Golan (et de la Palestine). Elles ont soutenu la résistance et la soutiennent encore. Elles sont un peuple qui considère que toutes nos tragédies résultent de la domination impérialiste et de l’existence du sionisme, et elles ont bien vu les conséquences de l’occupation américaine en Irak.

Pourtant l’émergence de la révolution qui veut la chute d’un régime « objecteur » a vu un certain brouillage et alimenté la propagande qui veut que derrière la révolution il y ait « un complot impérialiste ». On a joué de cette tension en Syrie et plus dans certains pays arabes. Tous ceux-là ne veulent pas voir la situation économique mise en place par la couche dirigeante, qui a imposé l’arrimage au système capitaliste et la dépendance vis-à-vis de ce dernier, à travers un recours excessif aux importations et la fuite des capitaux pillés à l’étranger, la mise en place de projets ici, et tiennent à un antagonisme spécifique imposé avec l’impérialisme américain, et qui a poussé le pouvoir à rechercher des points d’entente, même s’il a fallu en passer par l’Etat sioniste. L’expression de la position nationale des couches populaires est rendue nécessaire, non pas pour répondre à ce discours démagogique mais pour qu’il soit clair que le changement qui vise à changer la situation économique passera par le combat anti impérialiste.

Il faut donc affirmer la question nationale à travers les slogans, d’autant plus que l’armée, au lieu de libérer le Golan, est en train de libérer les villes du peuple. Il faut qu’il soit clair que nous ne voulons pas changer pour un régime valet, ou en passer par des forces impérialistes, mais nous voulons un changement national. Nous voulons que le pouvoir soit vaincu par le peuple et non pas par une intervention impérialiste, car la satisfaction des revendications des classes populaires suppose une lutte contre l’impérialisme qui cisèle le monde en fonction de ses intérêts et il ne reste plus une miette pour les peuples et on ne prend pas en compte le destin des peuples. C’est pourquoi nous voulons un régime capable de libérer le Golan, d’affronter l’impérialisme dans toute la nation arabe.

Il nous faut donc un programme qui pose les revendications des classes populaires, et indique quel sera le régime à même de les réaliser. Il faut baser les slogans sur ces revendications pour les rendre limpides. Il faudra aussi organiser le soulèvement, unifier le mouvement de façon à le renforcer, et à permettre sa poursuite. Parce que le mouvement a émergé dans la spontanéité, il n’était pas organisé, puis des coordinations ont émergé au niveau local ou régional, mais la clandestinité de l’activité à cause de la répression sauvage a retardé la reconnaissance mutuelle des coordinations, ou bien elle a dû passer par des « charnières » ce qui a contribué à créer des problématiques rendant la coordination inefficiente, ou exploitée pour les intérêts de certaines forces, en dépit d’un penchant général au sein des jeunes à prendre leurs distances avec les forces politiques. La coordination n’est toujours pas au niveau et il y a un fossé entre l’activité locale, la jeunesse qui l’organise et les coordinations qui représentent des élites « idéologisées » et même si elles aident à organiser le mouvement, à le développer, certains ont tendance à patronner l’activité pour des politiques « partisanes » ou des couches moyennes qui y voient leur intérêt. La clandestinité contribue au brouillage et aux opérations d’exploitation, au patronage, et conduit à des tensions avec les coordinations locales qui expriment la réalité du mouvement et qui sont conscientes de ce qu’elles veulent détruire et disent ce qu’elles veulent.

En dépit de tout cela, il faut développer les coordinations. Il faut des coordinations dans chaque région, dans chaque quartier et chaque ville de même qu’il faut trouver les formes sur lesquelles fonder une structure supérieure organisant les relations entre toutes les coordinations. Evidemment, la clandestinité reste un obstacle car il n’est pas possible d’accéder à l’organisation sans connaissance directe entre individus, ce que ne permet pas la clandestinité. En tous cas, il est possible de développer le mouvement vers la réalisation de cette étape.

[…]

Salameh Kaileh, militant syrien marxiste indépendant

(traduction, Luiza Toscane)

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : NPA

Publié dans Monde arabe - Israël

Commenter cet article