Technologie : les mécanismes de la créativité, dialogue Kevin Kelly et Steven B. Johnson

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

Les mécanismes de la créativité 

Reprise d’un article publié par Internet actu Dans Innovation, RD, Technologies, innovation ascendante, open innovation, par Rémi Sussan, le 13/10/10

(magazine en ligne sous licence Creative Commons)

 

 

 



Wired a récemment publié les extraits d’une conversation entre deux des penseurs les plus radicaux de la technologie contemporaine, Kevin Kelly et Steven Berlin Johnson. On ne présente plus Kevin Kelly. Cofondateur de Wired, Kelly est l’un des “gourous” de la Silicon Valley depuis plus de deux décennies. Quant à Steven Berlin Johnson, déjà plusieurs fois mentionné dans nos colonnes, il a dirigé l’un des premiers magazines en ligne, Seed Magazine, et a écrit le délicieux Tout ce qui est mauvais est bon pour vous dans lequel il cherche à démontrer, de manière tout à fait convaincante, que les productions culturelles les plus méprisées par les élites intellectuelles (séries télé, jeux vidéos et même reality shows) seraient en fait les facteurs de l’augmentation générale du QI constaté au cours du dernier siècle, ce qu’on appelle “l’effet Flynn”.

Les deux auteurs traitent de sujets très proches dans deux ouvrages qu’ils viennent de publier chacun de leur côté. Steven Johnson avec Where Good Ideas Come From : The Natural History of Innovation (D’où viennent les bonnes idées : l’histoire naturelle de l’innovation) et Kevin Kelly avecWhat Technology Wants (Ce que veut la technologie). Sous ce titre, provocateur s’il en est, Kelly adresse une véritable déclaration d’amour au progrès technologique. Kelly met souvent ses livres en ligne. Pas (encore) cette fois, bien que l’auteur reconnaisse qu’il s’agisse essentiellement d&rsqu ! o ;une version pensée pour le papier des écrits de son blog, le Technium.



L’inventeur génial n’existe pas !

On s’en doute, la conversation a donc surtout porté sur les mécanismes de l’innovation. Avec pour première constatation le fait que le mythe de l’inventeur génial isolé ne tenait pas. Lorsqu’une idée fait son chemin, elle éclot parallèlement en de multiples lieux. Et Johnson de citer le calcul différentiel, la pile électrique, la machine à vapeur, le téléphone ou la radio comme exemples d’inventions simultanées. Il aurait pu aussi ajouter le disque inventé simultanément par Edison et Charles Cros.

Kelly rappelle alors un terme intéressant inventé par le musicien Brian Eno qui pense, lui aussi, que l’innovation intervient toujours au sein de réseaux entre personnes connectées : le mot “scenius” (qu’on pourrait traduire par le néologisme “scénie”), concaténation de “scène” et de “génie”.

Pour Kelly, “Nous devrions considérer les idées comme des connexions entre les neurones de notre cerveau, comme entre les gens. Les idées ne sont pas des choses en elles-mêmes. Elles s’apparentent plus à des écologies ou à des réseaux. Elles voyagent en groupe.”

Ce phénomène de simultanéité s’explique parce qu’en fait les grandes innovations consistent essentiellement en tout petit pas, en avancées minimes que beaucoup sont sur le point de faire. Une grande idée trop en avance, émise par un chercheur solitaire, ne trouvera pas son terreau. Johnson cite comme exemple les travaux sur la génétique de Gregor Mendel, publiés en 1865 et dont personne ne sut que faire pendant des décennies parce qu’elles étaient trop novatrices. Mais lorsque les sciences de la vie sont devenues mûres pour intégrer ce genre de résultats, les idées de Mendel ont été redécouvertes indépendamment par trois chercheurs différents en l’espace d’un an.

Kelly donne un exemple plus proche de nous et encore plus convaincant. Comparant le projet Xanadu de Ted Nelson, et celui, plus modeste de Tim Berner’s Lee, inventeur du HTML, il remarque :“Tous les deux se situent dans le même espace : le projet d’hypertexte en réseau”, mais l’approche de Tim a consisté à faire une petite avancée toute bête, tandis que celle de Ted, plus élégante et imaginée plus tôt, obligeait tout le monde à franchir cinq étapes d’un coup”.

La technologie, c’est la vie

Bonne nouvelle, non seulement l’innovation est collective, mais en plus elle ne serait pas motivée par l’appât du gain ou les pressions économiques. Du moins selon Johnson : “J’ai essayé d’analyser le phénomène de manière systématique, explique-t-il. J’ai pris environ 200 innovations cruciales apparues depuis Gutenberg, et j’ai regardé combien d’entre elles provenaient d’entrepreneurs individuels ou de compagnies privées, et combien de réseaux collaboratifs fonctionnant hors du marché. Il s’avère que l’entrepreneur génial et solitaire a toujours été une rareté. Il existe bien plus d’innovations provenant de réseaux ouverts et non marchands que nous le soupçonnons.”

Une autre condition est indispensable à la créativité : le droit à l’erreur, et même à celui de faire n’importe quoi. Cela suppose un environnement généreux en ressources. Ce qui rejoint l’une des marottes de Johnson, sa réévaluation de la pop culture, et même de la culture “trash”. Un point de vue largement partagé par Kelly : “Il y a dix ans j’ai affirmé que le problème principal de la TV tenait au fait qu’il n’existait pas suffisamment de mauvaise TV. C’était si cher de faire de la télé que les financiers ne pouvaient permettre qu’on réalise des émissions vraiment nulles – ou vraiment géniales. Donc tout était médiocre. C’était avant YouTube. Maintenant, il y a de la télé ! ; vraiment géniale. Pour créer quelque chose de grand, vous devez avoir les moyens de produire beaucoup de déchets.”

Les techniques de l’innovation, la nécessité de progresser par petites étapes, les écosystèmes encourageant le gâchis, où les erreurs peuvent être massives, tout cela ressemble fort aux moyens mis en oeuvre par la vie elle-même pour se diversifier et augmenter sa complexité.

De fait, la métaphore biologique est présente chez les deux auteurs. Pour Johnson, la meilleure image susceptible de représenter cet écosystème proliférant de l’innovation est le récif de corail. Et de mentionner deux environnements qui s’approcheraient le plus de cette forme de vie : “Le premier, et cela n’étonnera personne, c’est Twitter. Pas pour savoir qui va manger quoi au petit déjeuner, bien sûr, mais ce dont les gens parlent, les liens et les posts qu’ils s’échangent. Mon second exemple, plus inattendu, est le système universitaire. Bien que nous levions souvent les yeux au ciel face à la tour d’ivoire dans laquelle s’enferment les universités, ces dernières demeurent de remarquables moteurs d’innovation.”

Pour Kelly, “La technologie est une extension de la vie. La vie et la technologie sont deux aspects d’un système plus large.” S’expliquant sur le titre de son livre, il va même plus loin que la métaphore biologique ; pour lui, la simultanéité des innovations à toutes les époques de l’histoire donne vraiment l’impression que ces inventions “désirent” accéder à l’existence. “Je dois ajouter, précise-t-il, qu’il ne s’agit pas d’une volonté consciente. C’en est une forme inférieure, comme on peut dire qu’un organisme ou une bactérie possède certaines tendances, certains buts, certains besoins. Mais il s’agit tout de même d’une volonté.”

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Posté le 25 octobre 2010
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