Telecomix, pour lutter contre la censure du Caire à Tunis

Publié le par dan29000

 

 

Libertés Numériques

Telecomix : « hacker pour la liberté »

Telecomix n'a pas de leader, ni de hiérarchie. Ce n'est pas une organisation, mais une "désorganisation" bien réelle qui lutte contre la censure du Net, dans les rues du Caire, de Tunis et d'ailleurs.


par Quentin Noirfalisse Le 25 juillet 2011/ OWNI



28 janvier 2011. L’État égyptien coupe Internet. L’interruption est d’une ampleur jamais vue. Dans les coulisses du réseau, une poignée de citoyens, du monde entier, tentent de bricoler des alternatives pour permettre aux Égyptiens de communiquer. Aux premières lignes se trouve une entité aux contours fluides et mouvants, Telecomix.

Ils ont appelé ça le “Vendredi de l’Obstination”. Ce 8 juillet, des milliers de manifestants se sont amassés sur la Place Tahrir et ont hurlé, près de cinq mois après la chute de Hosni Moubarak, un mécontentement abondamment nourri par l’incapacité de l’armée à réaliser les réformes promises. Dès le jeudi soir, des centaines de jeunes chantaient :

Anas al-Fiqqi a été déclaré innocent. Avez-vous déjà vu pareille audace ?

Al-Fiqqi, ancien ministre de l’information, a été acquitté, le 5 juillet, après avoir été accusé de détournement d’argent public pour financer les campagnes électorales du Parti national démocratique, la formation de Moubarak dissoute au mois d’avril. Dans la même affaire, deux autres ex-ministres ont également bénéficié d’un acquittement.

Au-delà de la simple dénonciation de ces jugements, la manifestation avait pour objet principal de réclamer une poursuite judiciaire publique à l’encontre de Hosni Moubarak et d’offrir justice aux familles des “martyrs de la révolution”. Fin mai, le raïs déchu, toujours hospitalisé à Charm-el Cheikh, écopait d’une première condamnation : une amende pharaonique de 23 millions d’euros [en] pour compenser les revenus perdus suite à sa décision de couper l’accès à Internet et à la téléphonie mobile en Égypte.

Le 28 janvier 2011, les principaux fournisseurs d’accès s’aplatissaient devant les injonctions du gouvernement égyptien et suspendaient leurs services, causant une chute de plus de 90% du trafic dans le pays. “Je n’ai jamais vu une coupure à cette échelle. Fondamentalement, c’est comme si vous redessiniez la carte et ils (les Égyptiens) ne constituent désormais plus un pays”, dira dans la foulée Jim Cowie, responsable technologique chez Renesys [en], une compagnie américaine qui ausculte le trafic internet.

Durant cinq jours, les 20 millions d’utilisateurs du Net (sur 80 millions d’habitants) et les 55 millions de détenteurs de portables ont été privés de communication [en]. Ou presque. Il n’aura, en effet, fallu que quelques heures pour qu’une mobilisation d’un type nouveau s’active, dans les coulisses du réseau, pour tenter de littéralement “hacker” (c’est-à-dire détourner) cette coupure unilatérale et de bricoler des solutions pour permettre aux Égyptiens d’à nouveau communiquer.

Pas de plan d’action fixe

Aux premières lignes de ce mouvement se trouvaient les agents de Telecomix. Tele quoi ? Pour tenter de définir cette entité a priori étrange, il faut d’abord commencer par dire ce qu’elle n’est pas. Telecomix n’est pas une organisation. Telecomix n’a pas de leaders, ni de voix commune. Telecomix n’a pas de plan d’action fixe.

Telecomix est une désorganisation sans système d’adhésion formelle ni de bureaucratie dans laquelle un groupe éparpillé de volontaires délivrent un soutien technique et communicationnel, explique Peter Fein [en], du fin fond des montagnes de l’État américain de Washington.

Depuis 9 mois, Fein, programmeur, vététiste et amateur de yoga, travaille bénévolement et à plein temps comme agent de Telecomix. Quitte à grignoter férocement sur ses économies. Il insiste : il n’est en rien un porte-parole et ne parle qu’en son nom. En conférence, il montre souvent une vidéo de la révolte tunisienne [en].

Sur cette vidéo, on voit un lance-flammes, utilisé pour disperser les protestataires. Ce que je trouve incroyable, ce n’est pas tant les violations des conventions de Genève que les téléphones qui filment. Les gens essayent désespérément de montrer au monde ce qu’il se passe. Voilà pourquoi l’information doit être libre, accessible directement à partir de cette vidéo de portable, graineuse et glorieuse. Si l’on ne peut pas voir, on ne peut pas agir.

Depuis quelques mois, Fein et les autres agents de Telecomix offrent un soutien technique aux citoyens impliqués dans les révoltes moyen-orientales. Et ce dès l’aube des grondements tunisiens, au moment où ils exfiltrèrent des vidéos de Tunisie quand Ben Ali tentait de bloquer leur publication sur Facebook. Les actions en Égypte demeurent sans doute leur fait d’arme le plus connu.

Il y a eu deux facettes à cette opération. La première concernait le moment où seulement certains sites étaient bloqués, comme Twitter ou Facebook. À ce moment-là, nous avons mis en place des miroirs1 et des proxys2 pour publier certaines vidéos qui n’étaient plus accessibles, on a également utilisé Tor3 et des VPN4, on a eu des Égyptiens sur notre chat IRC et on leur a proposé de tweeter pour eux. Le 28 janvier, à la coupure d’Internet, tout est devenu plus “challenging”. On a essayé une quantité de choses. Nous avons tenté de communiquer par les ondes radio, mais sans beaucoup de résultats. Ce qui a le mieux marché, c’est la mise en place, avec l’aide de fournisseurs d’accès, de centaines de lignes d’appel pour modems classiques, étant donné que les lignes téléphoniques fixes n’avaient pas été coupées. Aujourd’hui, ces numéros sont notamment utilisés en Syrie. On a utilisé des numéros de fax pour envoyer, par exemple, des traitements pour soigner les effets des gaz lacrymogènes.

Les Égyptiens, rencontrés sur le réseau (et deux en vrai, pour Pete Fein, au Sheffield DocFest), ont été “superexcités” par le coup de main. Mais les agents Telecomix ne veulent pas trop en savoir sur ceux qu’ils aident. Telecomix fonctionne sans règles ni sentences, mais la sécurité des personnes aidées est mise en avant.

On réfléchit parfois, néanmoins, à ces principes non-écrits, à la bonne manière de faire les choses. Une autre chose qui m’importe, c’est que les solutions que nous proposons rencontrent les besoins des personnes pour qui nous travaillons.

Do-ocratie en toute responsabilité

Au départ, les agents de Telecomix n’avaient pas prévu un plan concerté, sur le long terme, pour agir en Égypte, ni ailleurs. Lorsqu’on se promène un peu sur leur IRC, ils expliquent vite que Telecomix fonctionne sur le concept de do-ocratie [en] (do-ocracy), une forme de structure souple dans laquelle les individus s’assignent eux-mêmes des tâches et les exécutent, en toute responsabilité. “Il suffit d’avoir des idées, et puis d’autres peuvent rejoindre, aider. Personne n’a une vue d’ensemble de tous les projets”, expliquent Fo0 et Menwe.

Pete Fein ajoute :

Tout est très ad hoc. Durant l’Égypte, il y avait 500 personnes sur l’IRC de Telecomix. Au moment où je vous parle, il doit y en avoir 170. C’est fluide. L’idée d’une do-ocratie, ça vient du Burning Man [en]5 et ça fonctionne à rebours de la bureaucratie. On ne reçoit pas d’ordre, les décisions se prennent en faisant les choses.

La pâte humaine de Telecomix est, presque naturellement, hybride. On y retrouve des hackers6, bien sûr, mais également “des professeurs d’université en sociologie, des étudiants, des politiciens. Vous n’êtes pas obligé d’être programmeur. Bien sûr, il faut savoir se servir d’un ordinateur et après, nous vous enseignerons quelques tactiques de base.”

Comme pour confirmer le mix évoqué par Peter Fein, on croise, au détour d’une salle IRC, ehj, qui travaille auprès du parlement européen. Tomate, un “agent” allemand, résume, en quelques phrases brèves, l’essence de Telecomix.

Telecomix est une idée. L’idée de la communication libre. N’importe quel type de communication.

Et n’importe où. Telecomix ne limite pas son action au Moyen-Orient. Des formations en cryptographie ont déjà été données en Biélorussie et des ateliers délivrés à des ONG, à Genève, lors d’une rencontre organisée par Reporters Sans Frontières, à l’occasion de la journée mondiale contre la cyber-censure.

“Internet était une zone autonome”

Pour Pete Fein, l’internet est,  “d’une manière générale, sous attaque. Ça varie d’un pays à l’autre. En Egypte, ils l’ont coupé. Aux États-Unis, on met l’accent sur la surveillance. En Chine, c’est l’extrême, la sophistication des outils de censure est, waouh, juste stupéfiante. Dans vos pays européens, l’étendue des lois proposées pour surveiller le trafic, contrôler le réseau, est inquiétante. Cela ne fait que quinze ans que les gens ont accès à internet. Ça n’a jamais été le Far West. Le réseau a développé son éthique, ses règles culturelles, qui, bien sûr, varient d’un lieu à l’autre. Mais tout ça n’était pas sujet à un contrôle étatique.

Internet était une zone autonome, où les gens pouvaient se fixer leurs propres normes et maintenant, d’autres veulent revenir en arrière, récupérer le réseau. Au final, nous ne devrions pas être surpris : le même schéma se répète depuis 500 ans. Un jour, le gouvernement anglais a décidé d’octroyer des licences exclusives à certaines guildes, pour qu’elles seules puissent détenir une presse. Il a fallu trente ans entre l’invention de la radio et sa régulation gouvernementale, au grand dépit des radioamateurs. Internet subit la même chose : chaque fois que des personnes ont eu un outil de communication entre les mains, cela leur a donné des idées, le pouvoir s’est senti menacé.

Découlant tout droit des tentatives du gouvernement de prendre les rênes d’internet, les premières rencontres d’agents Telecomix sur IRC se seraient déroulées quand le Paquet Telecom, un ensemble de mesures proposées par la Commission européenne pour réguler les réseaux de communication et de services électroniques, était en voie d’adoption au Parlement européen.

Au début, détaille Ludens, l’accent était mis sur le lobbying, au niveau européen, et la sensibilisation de l’opinion publique. Ensuite, on a été rejoints par de plus en plus de personnes possédant un bagage technique, qui ont donc commencé à ‘hacker’.

Toujours au sens où les hackers l’entendent.

Parallèle avec les Anonymous

A tort, on pourrait être tenté d’assimiler les actions de Telecomix à celles des Anonymous, connus pour leur combat contre la scientologie et le blocage de sites tels que Visa ou Mastercard après que ceux-ci eurent refusé d’admettre des dons pour WikiLeaks, à la fin de l’année 2010.

Il y a des points de comparaison valables, estime Fein. Ils opèrent aussi sur le mode de la do-ocratie et, comme nous, ils soutiennent la liberté d’expression. Je traîne parfois sur leurs channels IRC, je regarde ce qu’il se passe, mais je ne suis pas actif. Il y a parfois de la place pour des collaborations. Au final, Telecomix et Anonymous essayent tous les deux de conserver un internet libre et ouvert, mais nous le faisons différemment. Eux, soulèvent des gros drapeaux rouges et nous, nous le faisons en construisant des outils qui peuvent être utiles.

Pete Fein s’interrompt. Il aimerait bien continuer Telecomix à mi-temps, trouver des fonds pour lancer un autre projet. “Je ne suis qu’un programmeur, je ne sais pas comment faire ça. Au final, c’est assez fantastique que j’aie pu me retrouver dans Telecomix. J’ai des compétences techniques, et être capable de les utiliser pour aider les gens à communiquer, cela ressemble un peu à un don. C’est ça, hacker pour la liberté.”


Illustration : JB_Graphics

Le blog de Pete Fein : http://blog.wearpants.org/tag/telecomix/

Article initialement publié sur Geek Politics sous le titre : “Telecomix, les empêcheurs de censurer en rond”

  1. Sur Internet, un miroir est une copie d’un autre site internet. Ils s’avèrent très utiles lorsqu’il y a un risque de censure ou de fermeture de site contenant des informations potentiellement néfastes pour un État ou une entreprise. Lorsque Wikileaks.org a été la proie d’attaques informatiques, par exemple, des centaines de sites miroir ont été mis en place. []
  2. Un proxy, en anglais, peut signifier un agent, une personne, qui est habilitée à agir à la place d’une autre, une sorte d’intermédiaire. Dans le langage informatique, un serveur proxy va également servir d’intermédiaire entre un client (votre ordinateur) cherchant des ressources sur des serveurs. Il sert donc, grosso modo, de relais entre vous et Internet. Imaginons, par exemple, que vous êtes syrien et qu’on vous interdit l’accès à un site d’information contestataire en Syrie. Si le filtrage est fait à partir de l’adresse du site que vous désirez visiter, vous pouvez vous connecter à un proxy situé dans un autre pays non affecté par le filtrage. Ainsi, la requête vers le site d’information s’effectuera de la Belgique vers la Syrie, par exemple, et l’accès sera possible. []
  3. Tor (The Onion Router, le routeur en oignon) est un logiciel libre et un réseau ouvert qui permet de surfer anonymement. Le principe est de passer par un trajet tellement tortueux qu’il est impossible de remonter le fil de la communication. Pour ce faire, le trafic est acheminé en passant par différents relais, appelé les nœuds qui sont tenus par des volontaires. L’objectif est de tromper les tentatives de surveillance du réseau et d’analyse du trafic. []
  4. VPN signifie réseau privé virtuel. En bref, un VPN est un réseau privé implanté au sein d’une infrastructure publique, comme Internet. Imaginez : vous avez une organisation qui possède un réseau local et une connexion internet. Mais vous devez souvent transmettre des documents sensibles à une succursale située à l’autre bout du monde. Utiliser Internet ne garantit pas une sécurité optimale et établir une ligne directe, propre, entre les deux lieux est onéreux. Une des solutions est donc de créer un VPN, où deux réseaux locaux vont être reliés par Internet et où les données vont être chiffrées. Le moyen de transmission (Internet) des données n’est pas sûr, mais seuls les ordinateurs appartenant aux réseaux locaux pourront les consulter. []
  5. A priori, Burning Man est un festival artistique et culturel organisé chaque année depuis 1991 dans le désert de Black Rock, au Nevada. Il n’y a pas de spectateurs à proprement parler : on attend de ceux qui participent qu’ils apportent, créent ou fassent quelque chose. En réalité, Burning Man est plutôt une cité qui surgit, durant une semaine, non par la grâce d’une organisation mais par celle de ses participants-citoyens. []
  6. Dans le sens où eux-mêmes l’entendent, à contre-courant d’une imagerie médiatique erronée : le hacker n’est pas celui qui s’infiltre dans les systèmes informatiques mais qui a un intérêt dans le détournement de système de toutes sortes, qui les utilisent d’une manière qui n’était pas envisagée par leurs créateurs. []

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